Art

Giuseppe Penone : “l’arbre est une coïncidence.”

by Yamina Benaï
22.05.2017
De Roberto Rossellini à Federico Fellini en passant par Peter Greeneway, les cinéastes ont capté la photogénie du Palazzo della civiltà italiana, à Rome. La volonté de Pietro Beccari, P.-d.g de Fendi, a exhumé d’une lente décrépitude cet édifice-symbole, désormais dévolu aux activités de la Maison romaine et à des expositions en accès libre. “Matrice”, de Giuseppe Penone, constitue la troisième de la programmation. Un événement marquant, à l’instar de l’inauguration le 22 mai de l’œuvre réalisée par l’artiste pour l’espace public (Largo Carlo Goldoni), avec le soutien actif de Fendi. L’Officiel Art a rencontré l’artiste et Massimiliano Gioni, commissaire.

L’OFFICIEL ART : Qu’est-ce qui vous a incité à accepter l’invitation de la Maison Fendi à exposer une quinzaine de vos œuvres au Palazzo della civiltà italiana, ce qui correspond à votre première collaboration avec une marque ?

GIUSEPPE PENONE : Je pense qu’il ne faut pas dissocier cette exposition du projet pour le Largo Carlo Goldoni. Face au Palazzo Fendi est installée à partir du 22 mai, “Foglie di pietra” (Feuille de pierre), une sculpture que j’ai réalisée sur une commande de Fendi, qui offre cette œuvre à la Ville de Rome. Il s’agit de la première sculpture d’art contemporain installée dans l’espace public urbain depuis Le Bernin (17e siècle)... Deux arbres en bronze, de 18 et 9 mètres, portant au croisement des branches un bloc de marbre sculpté, posé à 5 mètres du sol. C’est un projet extrêmement enthousiasmant, mené à l’initiative du P.-d.g de Fendi, Pietro Beccari, dont la vision très constructive a retenu mon attention. Sa démarche est perceptible dans sa décision de restaurer et d’investir le Palazzo della civiltà italiana, laissé en jachère depuis des décennies. Il faut préciser qu’en Italie, la situation des musées et, plus largement, de la culture est assez critique du fait de la réduction des budgets. Le secteur privé parvient à mener des projets ambitieux à destination du secteur public, c’est un fait. Aussi, je ne perçois pas “Matrice” comme l’utilisation par Fendi de mon travail, mais commeun véritable dialogue qui me permet de réaliser des œuvres. Lorsque ce dialogue est mené avec intelligence et générosité, comme cela a été le cas ici, j’accepte la proposition. 

Le Palazzo della civiltà italiana a été édifié entre 1938 et 1940, en prélude au quartier avant-gardiste de l’Eur, planifié pour l’Exposition universelle de 1942, qui n’a jamais eu lieu. Comment vous inscrivez-vous dans cet espace si particulier ?

Ce bâtiment a une présence très forte dans l’imaginaire italien, car lié à un moment historique – le fascisme – condamné principalement par la génération d’immédiat après-guerre, dont je fais partie. Exposer dans un lieu en relation avec des idées que je ne partage pas constitue un problème : il s’agit d’occuper un vaste espace doté d’une rhétorique qui ne m’appartient pas. Par ailleurs, aussi abject soit-il, le fascisme est une réalité historique que l’on doit accepter et, en tant qu’Italiens, nous sommes inscrits dans cet héritage. L’approche initiale livrée par ce bâtiment repose dans son intéressante monumentalité cubique, forme absolue, qui n’est pas sans rappeler le De Chirico des toiles de la cité idéale, peintes dès les années 1920. Du point de vue architectural plusieurs paramètres retiennent l’attention, notamment l’idée de labeur instillée par les cavités, la lumière pénètrant généreusement dans les espaces du rez-de-chaussée ; et les galeries extérieures et le parvis ponctués de sculptures classiques surdimensionnées. L’association de ces différents éléments induit l’idée d’une scénographie, elle laisserait à penser à quelque chose d’éphémère et de faux, mais ce faux est vrai, constitué de travertin et de pierre à la forte présence. La conception, la structure de l’édifice et l’idée de la scénographie... tout cela est contraire à ma pratique. C’est pour cela, me semble-t-il,  que mon travail fonctionne bien dans ce lieu, car il entre en dialectique avec l’ensemble. J’introduis à l’intérieur d’une structure rhétorique une dimension réelle via mon travail construit sur la matière même : une teneur principalement végétale dans un contexte minéral. En ce qui concerne la conception de l’exposition, à la vue des espaces du Palazzo, j’ai eu en tête Matrice, une œuvre d’une trentaine de mètres de long, présentant donc des dimensions exactes pour le lieu. Cela a été le point de départ du déroulé que nous avons mis au point avec Massimiliano Gioni avec lequel le choix d’œuvres a été opéré en complément de Matrice que nous avons placée en clôture du parcours. 

 

“Nous partageons avec Giuseppe Penone une passion pour la création, les savoir-faire irremplaçables et le dialogue continu entre tradition et innovation”, Pietro Beccari

Feuille de buis, épine d’accacia, pierre brute, pierre polie, bois, bronze, marbre : tous vos outils de langage sont présents dans l’exposition, quelles en sont les principales articulations ? 

L’approche débute en haut des marches qui mènent au parvis du Palazzo avec un arbre en acier. La position des branches suit la spirale de croissance, soulignée à l’aide de pièces de bambou fondues en bronze. Cette structure squelettique entre en opposition visuelle avec la masse imposante de l’édifice. La première œuvre au sein du bâtiment est Souffle de feuilles (1979), émis dans un amas de feuilles de buis, évocation de la fragilité. Le souffle a un poids comparable à celui du corps, mener ce travail est une tentative de rendre visible ce poids. De façon métaphorique, notre vie serait ainsi une suite de sculptures. Ce postulat est une position volontairement contradictoire avec la rhétorique et la symbolique du bâtiment. Ensuite est installé le concept de l’œuvre réalisée pour le Largo Carlo Goldoni, à savoir des chapiteaux à motif végétal du 18e siècle provenant d’Arles, posés sur des branches en bronze. Ces éléments issus de la flore sont partie intégrante de l’histoire de l’architecture, que l’Homme a toujours veillé à imprégner de nature. La notion du toucher est illustrée par l’empreinte du visage réalisée à base d’épines d’acacia. Un ensemble d’arbres comme une forêt précède une galerie dans laquelle sont présentés les dessins relatifs à l’œuvre du Largo Carlo Goldoni puis, en finale, Matrice. Il s’agit d’un sapin coupé en deux dans le sens de la hauteur. Je l’ai ouvert comme un livre et j’ai creusé l’intérieur en suivant les années de croissance du bois. J’ai ôté la forme de l’arbre à l’intérieur du sapin, découvrant un moule de l’arbre absent. En miroir inversé, l’œuvre Répéter la fôret (1969-2016) fait état de la présence du jeune arbre enfoui dans la poutre.

A l’instar de Souffle de feuilles, dont la trace du souffle évoque l’empreinte du corps absent, vos œuvres sont au-delà de la première impression visuelle et presque tactile livrée par le végétal, elles impriment les notions de souvenir, mémoire, transmission. 

Mon travail a toujours recouru à la sculpture comme possibilité d’expression. La sculpture est un langage qui nécessite une synthèse et un espace figé, elle occupe l’espace dans la durée, la matière de la sculpture se doit donc d’être stable. C’est la raison pour laquelle on fait usage du marbre ou du bronze, qui octroient à la sculpture une durée de vie assez longue. On pourrait considérer que les feuilles de buis de Souffle sont un matériau éphémère, mais dans le même temps, les feuilles se reproduisent à l’infini, il y a donc permanence de la matière.

Vous avez grandi à Garessio, dans le Piémont, une région de pleine nature. Est-ce la source de votre lien avec l’image métaphorique de l’arbre ?

Mon intérêt se porte non sur la nature mais sur la sculpture, l’arbre est une coïncidence. J’ai commencé très tôt avec un travail spécifique qui m’identifiait. A 22 ans, j’ai exploré le premier arbre en retrouvant sa forme dans la poutre. Il s’agissait donc d’un travail hors l’histoire de l’art. A ce moment, il m’a semblé que si je pouvais faire quelque chose d’intéressant, c’était uniquement à partir de ce que je connaissais vraiment, or ma connaissance portait alors sur la nature, la fôret. A partir de ces matériaux simples j’ai développé mon travail, il n’est pas lié à une idéologie, il est né des circonstances. Ensuite, il peut être enrichi de significations, même si je savais que ce travail sur la nature ou avec la nature ne pouvait être compris que dans le contexte de la ville. La communauté humaine est fondée sur la culture, la possibilité d’expression et de compréhension. Je suis d’accord avec la problématique de l’écologie, mais elle concerne l’existence de l’Homme et sa survie. Ce n’est pas la nature qui a besoin de l’Homme, mais bien l’Homme qui a besoin de la nature pour survivre.  

Depuis cette première sculpture réalisée il y a une cinquantaine d’années, quel regard portez-vous sur le chemin qui est le vôtre et dont vous n’avez pas dévié ?

Je pense une chose très simple : jeune, on forme sa vision de la réalité, puis, après avoir absorbé suffisamment de matière, on construit une grille de compréhension de la réalité qui ne change plus. Poursuivre la réalité qui nous entoure à travers ce système de compréhension qu’on a fixé dans notre mémoire. On peut ainsi continuer à mener son travail, en demeurant dans le même système de compréhension de la réalité. Si cela est envisagé d’un point de vue conceptuel, le travail n’a pas de possibilité de suite. En revanche, s’il y a un lien avec l’action, avec la matière, les progressions du travail sont à l’infini. Si l’on adopte des positions dogmatiques, le travail est terminé à partir du moment où l’on a énoncé le concept. Il ne faut aucune préparation ou culture pour “apprendre” l’art. Des gens simples peuvent avoir la capacité de s’étonner, de s’émerveiller, lorsque des gens très cultivés peuvent ne rien comprendre. 

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Giuseppe Penone, “Foglie di pietra”, sculpture installée sur le Largo Goldoni, à Rome, avec le soutien de Fendi.
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Giuseppe Penone (au centre), entouré de Pietro Beccari (P.-d.g de Fendi, à droite), et de Massimiliano Gioni, commissaire de l'exposition.

MASSIMILIANO GIONI, Directeur du New Museum, New York, commissaire de l’exposition

L’OFFICIEL ART : A vos yeux, en quoi Penone est-il un artiste crucial dans l’histoire de l’art contemporain italien ?
MASSIMILIANO GIONI
: C’est un artiste passionnant pour de multiples raisons. Il a débuté sa pratique au sein de l’un des mouvements les plus radicaux, l’Arte povera, dont il était le plus jeune membre. Il est important de rappeler que l’Arte povera naît d’un élan de rébellion, d’un rejet de la société d’alors, porté par une démarche très combative. Ces éléments sont présents dans l’œuvre de Penone mais il est parvenu à insuffler une sorte de classicisme, de délicatesse au sein de ce
radicalisme. Penone est un artiste radical à double titre : il se situe à l’avant-garde mais est profondément ancré dans ses racines. Il compose un langage où arbres, sculpture de bois et sculpture antique en pierre se répondent. Il s’est toujours situé en pole position de la recherche esthétique, sans jamais renoncer à l’idée de la tradition et de l’histoire. Penone a développé une compréhension visionnaire de l’écologie, il a pris position pour une autre relation à l’environnement.

Ainsi, dans le cadre de son premier travail, en 1968, il est allé dans les bois réaliser ses sculptures et installations. Il a vécu en symbiose avec la nature, au sein de laquelle il est intervenu par le travail de la main. Penone a un respect et une compréhension de la nature qui, si elles se situent aujourd’hui au rang des principales préocupations, étaient précurseurs il y a une cinquantaine d’années.

Comment avez-vous fait le choix d’œuvres ?

Il a été réalisé en harmonie avec le lieu. Le Palazzo della Civilta italiana est très signifiant aux plans physique et métaphorique, avec une présence très marquée du marbre, c’est la raison pour laquelle nous n’avons sélectionné qu’une seule œuvre dans ce matériau parmi les nombreuses que l’artiste a réalisées. Nous avons privilégié le bronze, mais de façon délicate, sous forme de branches d’arbres effilées, en réponse à la monumentalité de l’édifice. Il nous a fallu faire coexister la présence massive de la pierre et la sensation de nature délivrée par les œuvres, en lien avec l’humain, donc la notion de précarité. Dans certaines salles elle revêt une dimension grandiose, du fait de l’expressivité et de la présence du matériau végétal. Par ailleurs, il est à noter que l’exposition se veut prélude à la sculpture destinée à l’espace public, sur le Largo Carlo Goldoni. Les œuvres choisies entrent ainsi en résonance avec cette pièce et révèlent un aspect essentiel du travail de Penone : la confrontation avec la nature, certes, mais aussi avec l’Histoire et son caractère fugace. Rome est une ville où les figures de l’Histoire ont connu tant de réappropriations. L’Histoire, en ce lieu et dans ce contexte, devient une seconde nature, et l’Antiquité, omniprésente dans la cité, emprunte un nouveau visage. L’Histoire et la nature entrent en lien pour, au sein du Palazzo della Civilta italiana, développer un discours en lien avec la notion de temps dans une dimension d’ordre géologique, où l’Homme, pour le meilleur ou pour le pire, a tenu un rôle. 

Au fil de vos échanges, qu’avez-vous appris auprès de Giuseppe Penone ?

Dans le cadre du travail engagé pour cette exposition, il m’a fait part de réflexions essentielles. Même si cela peut paraître banal, je ne peux, désormais, plus regarder la nature de la même manière. Je souhaite vraiment que le public puisse faire l’expérience de cette transition, immédiatement pregnante dans ce quartier de l’Eur, si rempli de la présence et du parfum des pins maritimes. Cela illustre parfaitement la phrase de Robert Filliou : “L’art est ce qui rend la vie plus intéressante que l’art”. Penone regarde et “restitue” les arbres comme s’ils étaient non pas solides mais liquides. Et c’est la description la plus juste. Un équilibre entre l’identité esthétique de l’artiste et l’attention portée à la mémoire des différents temps de l’Histoire. Ainsi, les colonnes gothiques des cathédrales sont-elles pareilles à des arbres stylisés. Je pense que la beauté du travail de Penone réside dans la manière qu’il a d’activer nombre de ces profonds archétypes. Il envisage la forme de l’arbre comme étant une résultante des besoins, des conditions naturelles : la pluie, le soleil... Et, même s’il ne le formulerait pas ouvertement de cette façon, il me semble que, dans son propre travail, il recherche ce sens du besoin, qu’il décrit comme le besoin d’existence, et dont témoignent ses plus belles œuvres. Nous vivons une époque où l’art est souvent grandiose, très coûteux, tape-à-l’œil... Penone peut être également spectaculaire, mais il travaille tant dans le sens de la nécessité des choses qu’il demeure un artiste à part, doté d’une approche très originale.

Penone bénéficie d’une reconnaissance internationale sans conteste, en revanche, qu’est-ce qui explique sa moindre renommée en Italie ?

Penone est un artiste effectivement apprécié partout ailleurs dans le monde et présent dans les plus importantes collections muséales, mais peu sur le devant de la scène dans son propre pays. C’est, je pense, l’une des raisons qui a incité Fendi à l’exposer et lui passer commande. Fendi, d’une certaine manière, occupe une position similaire, étant une marque très italienne dotée d’une attractivité internationale, elle a souhaité rendre hommage à l’œuvre de l’artiste. Il est d’ailleurs assez intéressant d’observer que ce travail de reconnaissance est initié non pas par une institution publique mais une marque de mode. C’est une réalité qui imprègne le domaine des arts et de la culture en Italie depuis une vingtaine d’années : l’univers de la mode soutient l’art dans une perspective qui n’est pas uniquement à visée promotionnelle mais réellement culturelle. La mode occupe le rôle des musées et c’est une démarche intéressante car exposer dans un lieu tel que le Palazzo della civilta italiana est une opportunité qui ne se présente qu’une fois dans la vie d’un artiste.

 

À VOIR 

“Matrice” exposition jusqu’au 16 juillet, Palazzo della Civiltà italiana, Quadrato della Concordia 3, Rome, accès libre, tlj de 10h à 20h.

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