Art

Leçons de vies, le dur trait de Jérôme Zonder

En 2015, la Maison Rouge accueillait une exposition-manifeste de Jérôme Zonder. De sa facture virtuose, l’artiste avait investi la majorité des lieux, peuplant l’espace des faits et méfaits de ses trois personnages-témoins du temps présent. Depuis, ces trois-là ont grandi, mûri. S’inscrivant en plein dans l’époque. Zonder a choisi de s’attacher à “Garance”, jeune fille de 17 ans, dont les murs de la galerie Eva Hober témoignent des obsessions. Jérôme Zonder évoque pour L’Officiel Art cette passionnante et salvatrice plongée en eaux troubles.
Reading time 14 minutes

Propos recueillis par Yamina Benaï

L’OFFICEL ART : Quel dispositif narratif et esthétique avez-vous mis en scène à la galerie Eva Hober ?

JERÔME ZONDER : 2017 correspond à ma deuxième et dernière séquence de travail consacré à ce personnage fictif qu’est Garance. Un fictif nourri, au fil des années, de nombreuses conversations avec des enfants et des jeunes filles issus de différents milieux. La galerie est ainsi comme le déploiement du portrait de Garance, à travers les dessins qui composent l’exposition. Deux mouvements rythment le parcours : l’équivalent d’un moodboard d’adolescente, qui serait la somme narrative des éléments constitutifs du personnage. Des images  d’archives personnelles de Julia – la jeune fille qui m’a servi de modèle –, des photos que j’ai prises d’elle et que j’associe à des éléments extraits de l’histoire de l’art, d’archives historiques, et des media (quotidiens, magazines). Croiser ces différentes sources permet de restituer la complexité d’un sujet et sa nature hétérogène. Une fois rassemblée cette masse d’informations, ce qui m’a intéressé est d’établir une sorte de grille. A partir de là, comment pose-t-on la question du portrait dans le dessin ? Ce qui à mes yeux correspond à la problématique des moyens de trouver sa ligne à partir de la grille, et d’injecter de l’organique dans une grille. Telle est l’ambition de l’exposition.

 

Vos dessins correspondent à des espaces narratifs. Les portraits, notamment, présentent souvent des expressions à double lecture, visages enfantins, voire angéliques, où s’exprime une perversité souterraine…

C’est le dessin qui accomplit ce genre de torsion du réel, non le personnage. La façon dont je me suis emparé du personnage. Au-delà de ce que représente l’adolescence, un déplacement s’est opéré dans l’intériorité du personnage, dans sa densité. Ma volonté a été de créer quelque chose d’un peu plus précis, habité de mouvements plus intimes. Le “matériau” ainsi défini n’est pas le fruit de l’observation de modèles. Garance est la résultante de nombreuses rencontres de jeunes filles et jeunes femmes, mais aussi de modèles issus de la littérature, de la musique, du cinéma, que j’ai amalgamés car il me semblait que ces éléments-là correspondaient à l’idée que je pouvais explorer d’une jeune fille contemporaine.

Ce composite semble faire office de chambres des échos des questionnements actuels.

Vus du prisme d’une jeune fille. A la différence du travail réalisé avec les enfants, où l’aspect mise en scène prévalait car la situation se prêtait à ce jeu de théâtre, j’ai opéré ici à l’intérieur même de la matière du personnage. Je suis allé chercher le dessin dans les supports utilisés, en allant le plus loin possible dans le processus. Pour la première fois, par exemple, j’ai dessiné sur du tissu, utilisé les empreintes ou dessiné avec les doigts différemment. J’ai cherché à établir un vocabulaire qui, du départ, signifie et donne un niveau de sensation très particulier. Ce que je n’avais jamais fait de façon aussi organisée auparavant. Plus qu’à instrumentaliser les choses, cela a donc consisté à suivre ce qui se passait. En restant concentré sur le fil directeur qui interroge la construction d’un sujet.

 

Comment organisez-vous la matière dans la matière, au regard du dessin final ?

Il y a deux lignes principales : d’un côté les matériaux de dessin qui servent à écrire, à savoir la mine de plomb et de fusain que j’utilise, comme le crayon et le bâton à l’état brut, en poudre. Et cela s’est rationalisé, dans le sens où le travail d’empreinte, à mes yeux, correspond véritablement au geste de déposer une image. Cela relève donc de la mémoire historique ou de la mémoire intime. D’autre part, le dessin qui se fait à la poudre, non pas dans la déposition mais dans l’écriture. Il saisit alors des thèmes comme les Femen ou Le Viol de la Négresse, de Christiaen van Couwenbergh (17e siècle). Dans ce cas, il s’agit d’une écriture de l’énergie, du présent.

Votre geste, parfois, se rapproche du registre photographique.

Même si certaines images ont une origine photographique revendiquée, d’autres sont très interprétées. Il ne s’agit pas uniquement de dessin précis au crayon, susceptible de présenter un rendu hyper réaliste, mais plutôt de l’ordre d’un dessin de document qui consiste à intégrer les signes de la grille. Soit la grille du pouvoir, soit la grille numérique. En amont, ces sources-là se croisent, déconstruisent nos images et construisent le sujet. A la manière d’un va-et-vient, entre ce qui nous fait, ce qui nous défait, dans les oppositions, les chocs, les éléments qui s’imbriquent bien, ou moins bien. Une espèce de jeu de tensions qui s’attache à restituer à la fois la complexité dans laquelle on se trouve pris en tant que sujet, les flots d’images dans lesquels on existe ; et comment on se construit en tant que sujet particulier. Jouant de ces images, se réinventant. Avec l’omniprésence de la circulation entre dedans/dehors, projection de la personne imaginaire et représentation physique de la personne. Et puis la démarche qui entreprend d’étaler la matière grise, ce que j’ai commencé à faire en recherchant une équivalence entre le texte et l’image. Une image ou un texte a, dans ce dispositif, la même valeur de signe.

 

Comparativement à vos précédents travaux, le texte est ici nettement plus présent.

Effectivement, ce qui va dans le sens de faire entrer dans le dessin la ligne, la lettre cursive, la lettre imprimée qui m’intéresse car elle est vraiment dessinée. Cela renferme également une question qui me préoccupe depuis le début, à savoir le choix du noir et blanc. Etre sur des équivalences qui sont de la matière grise, on est dans le cerveau...

 

Votre évocation de la matière grise appelle un jeu entre les deux acceptions du terme : cerveau et couleur.

Malgré l’impression que peuvent donner certains dessins qui pourraient être regardés comme réalistes, pour moi, on est face à la représentation, dans le sens où l’on se trouve dans la tête de quelqu’un, et non face à l’image de quelque chose. Il y a une distance liée à l’usage du noir et blanc, qui permet tous ces glissements. La complexité qui en ressort est liée à la nature multiple correspondant à toutes les strates qui s’entrechoquent sans cesse en nous, entre passé, présent, futur, mémoire et croisement de science-fiction. La résonnance entre continu et discontinu, et je pense là plus spécifiquement à la structure de la BD avec les cases et les blancs. C’est une structure finie, continue mais qui, en réalité, organise la discontinuité. Elle renferme les deux : “fermé”, “ouvert”... au bord de l’éclatement. Je pense que c’est à l’image d’un corps vivant.

Le moodboard issu de votre vision d’une jeune fille d’aujourd’hui est l’occasion de mettre en lumière certaines des préoccupations actuelles, qui sont aussi les vôtres. Notamment en lien avec l’héritage, la transmission. Comment, par exemple, est née l’idée de travailler à partir du tableau Le Viol de la négresse peint par Christiaen van Couwenbergh au 17e siècle ; ou encore la photo d’archive prise vers 1960 près de Constantine, montrant deux militaires français saisissant une femme algérienne qu’ils brandissent nue devant l’objectif. Cette dernière image n’est d’ailleurs pas sans évoquer celle qui, quelques décennies plus tard, montre une soldate américaine humiliant des prisonniers à Guantanamo.

Cela fait trois ans que j’ai ce travail en tête, et deux ans que j’ai décidé de le réaliser. Après mon exposition à la Maison rouge en 2015, où étaient présentés des dessins d’une série intitulée Chair grise, sur la Shoah, j’ai tout de suite su que, dans la continuité, je travaillerai sur le sujet de la guerre d’Algérie. Le dessin présenté à la galerie Eva Hober est le premier d’une série de quatre. C’est, je pense, un thème essentiel à la compréhension des problèmes qui convulsent la société. Car on n’a pas écouté cette Histoire de façon correcte, et lorsque l’on abandonne l’Histoire à la société civile, cela devient du ressentiment. De la même façon que la traque et la pendaison des Noirs aux Etats-Unis par les Blancs Ultras, dans les premières décennies du 20e siècle : mêmes causes, mêmes conséquences. Le ressentiment se transmet et s’amplifie entre générations. C’est la raison initiale, qui remonte au tout début de ma pratique, de mon intérêt pour ces sujets comme source d’exploration. Ensuite, lorsque j’ai commencé à enquêter sur le thème d’une jeune fille, l’un des sujets fréquemment ressorti de mes échanges avec les jeunes femmes est la peur du viol. Cela m’a marqué car l’angoisse du viol sur un trajet à 23h n’est pas une question qu’un homme se pose. Je me suis beaucoup interrogé, et ce cheminement m’a renvoyé à la lecture que j’avais faite de King Kong Théorie, de Virginie Despentes, où l’auteur, avec le style frontal qui lui est propre, avance le postulat par lequel une jeune fille qui sort le soir doit avoir conscience qu’elle est une possible proie pour les violeurs. J’ai donc décidé d’explorer cela dans la constitution du personnage – d’où le portrait de Garance personnifiée en Virginie Despentes. Ensuite, il fallait trouver une forme pour restituer cela. Cela croisait mes questionnements sur la ligne, la trace, l’héritage, tout ceci s’est mis à dialoguer dans ma tête et j’ai décidé de rechercher une image qui ferait office de signe, qui marquerait le territoire sur lequel grandirait le personnage. J’avais initié cette démarche avec la trace, la déchirure, le territoire altéré montré à la Maison Rouge. C’est un peu la donnée de base : on grandit sur nos morts. Puis est venu le dessin sur des assemblages de papiers déchirés. Dans le cas présent, je voulais que la trace, le dessin de déchirure soient également travaillés, et pas uniquement de l’ordre de l’aléatoire. De la trace de l’histoire, j’en suis venu à la trace du viol pour le personnage de la jeune fille. A partir de là, il y avait un croisement avec mon histoire avec la guerre d’Algérie. Le tableau de Christiaen van Couwenbergh est extrêmement intéressant, car il contient la violence masculine faite aux femmes, et la violence sur les Noirs. C’est à la fois de l’histoire de l’art et de l’Histoire. Au stade actuel, j’ai beaucoup travaillé avec les empreintes sur les dessins, l’étape suivante est de m’interroger sur cette trace-là. Produit-elle une ligne ou empêche-t-elle de produire une ligne ? Tout le mur présenté ici se construit ainsi : des nécessités d’organisations narratives, des envies qui me sont propres et des éléments issus du personnage que j’utilise. La question de la construction du sujet est à proportion à être dans la liberté avec la jeune fille, et non avec les deux autres personnages masculins. L’un s’inscrira dans la science-fiction, l’autre dans un environnement de sport, hystérie, foule.

 

Au fond, votre démarche est très littéraire.

Ce qui m’inspire le plus, ce sont les textes. J’en prends conscience avec le temps. Ma trame initiale est narrative avant de prendre forme(s). L’espace narratif est expansible à l’infini, à la fois il circonscrit et offre une liberté. Cela me permet d’éviter le chaos.

À VOIR :

“Jérôme Zonder, Garance, dernier volet”,
du 18 mars au 22 avril, Galerie Eva Hober,
35-37, rue Chapon, 75003 Paris, T. 01 48 04 78 68.

Jérôme Zonder, “L’éternité par les astres”,
exposition collective, du 22 avril au 27 août,
Les Tanneries, Centre d’art Amilly.

“The Dancing Room”,
exposition personnelle,
du 7 juin au 1er novembre,
Musée Tinguely, Bâle, Suisse.

Articles associés

Recommandé pour vous