Art

Le meilleur de la BD en 100 planches

by Yamina Benaï
30.01.2017
Critique de bande dessinée, Vincent Bernière est également romancier, journaliste et éditeur. Après Les 100 plus belles planches de la bande dessinée érotique paru en 2015, il vient de rassembler dans un beau livre référence Les 100 plus belles planches de la bande dessinée, une somme enrichie d’un choix d’œuvres plastiques, graphiques, cinématographiques, et de références puisées dans l’histoire et l’architecture. Rencontre.

Propos recueillis par Yamina Benaï

L’OFFICIEL ART : Quelle méthodologie avez-vous appliquée à la sélection des "100 plus belles planches de la bande dessinée" ?
VINCENT BERNIÈRE : Sachant qu’une sélection est forcément subjective et partiale, j’ai appliqué plusieurs critères. Primo, il fallait que la planche soit belle à mes yeux, qu’elle présente certains critères esthétiques propres à la bande dessinée comme la composition, les cadrages, la qualité du dessin, la mise en couleur. Secundo, afin de pouvoir trouver sa place au sein d’une anthologie, il fallait que la planche possède une relative autonomie narrative. Tertio, les classiques de la bande dessinée, auteurs et œuvres, se devaient – selon moi – d’être tous présents, mis à part quelques-uns, peut-être, comme Paul Cuvelier qui figurait déjà dans mon précédent ouvrage (Les 100 plus belles planches de la bande dessinée érotique). Enfin, un dernier critère, très important à mes yeux, s’est révélé dans la conception de l’ouvrage : la planche devait m’inspirer, plastiquement et narrativement, évoquer en moi des références visuelles liées à l’histoire de l’art, du cinéma ou de l’architecture. En bref, je devais avoir matière à raconter. Et pour cela, mon objectif était double : montrer de belles planches, en effet, et également intéresser le lecteur, l’embarquer dans 100 histoires différentes.

Quelles plages temporelle et géographique recouvrent vos choix ?
Il n’y aucune limite de ce genre dans mon choix. Les planches vont de Töpffer (1833) à Rupert et Mulot (2012) et couvre tous les genres, de l’heroic fantasy à l’autobiographie, du comics américain de superhéros au manga. L’idée était aussi de montrer la variété des bandes dessinées.
 

Quelles sont, à vos yeux, les grandes étapes stylistiques de la bande dessinée depuis son émergence ?
Disons pour simplifier qu’au cours des XVIIIe et XIX siècles, la bande dessinée s’est surtout incarnée dans la presse et était destinée, au moins en France, plutôt aux adultes. Aux Etats-Unis, à partir de la toute fin du XIX siècle, et toujours dans les journaux, s’est développé un âge d’or avec la publication des comic strips et des sunday pages. A partir des années 1930, c’est l’acmé de la bande dessinée américaine. En Europe, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, des magazines pour filles et garçons se développent jusqu’à l’avènement de la bande dessinée pour adultes et les magazine Métal Hurlant, Frigidaire, 2000 AD, L’écho des savanes, etc. Au Japon, dans le sillage de Tezuka, les mangas ont connu une forte croissance à partir des années 1980. Esthétiquement, il y a deux principaux styles en BD : humoristique et réaliste. Depuis les années 1990, tous pays et genres confondus, nous vivons un nouvel âge d’or, tant par la qualité des productions que par leur volume.

La BD, à l’instar de la littérature, est-elle un “langage” à portée internationale, les spécificités culturelles peuvent-elles constituer un frein à l’accueil des albums de certains auteurs ?
Il y a des diversités, bien sûr, comme dans tous les produits culturels. Mais les différences ont tendance à s’estomper sous le coup de la globalisation. Il y a des mangas français, par exemple.

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"Le jardin fantastique" - Roger Lécureux & Raymond Poïvet.
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"La nuit" - Philippe Druillet.
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"Torpedo 1936" - Jordi Bernet & Enrique Sanchez Abuli.

Comme l’ont démontré les ventes aux enchères de ces dernières années, les planches originales peuvent atteindre des prix très élevés, équivalents à ceux d’œuvres d’art, quelle est votre analyse de l’évolution du marché des planches originales depuis une vingtaine d’années ?
Les prix d’Hergé ou Bilal sont assez élevés, mais pas plus que dans le domaine de l’art traditionnel. C’est un peu l’arbre qui cache la forêt car la très grande majorité des auteurs ne vendent pas très cher, autour de 500 euros la planche. Il est vrai toutefois que le marché s’est fortement accéléré en terme de volume. Peut-être est-ce dû à la qualité du dessin de certaines bandes dessinées, tandis que le “beau dessin réaliste” a été peu à peu bandonné par l’histoire de l’art. En outre, la BD véhicule des icônes qui font partie de l’enfance. Et cela n’a pas de prix.

Quels sont les différents métiers que rassemble un album de bande dessinée, et comment s’harmonisent-ils entre eux pour constituer la spécificité d’un ouvrage ?
Les deux premiers métiers sont scénariste et dessinateur. Il y a ensuite le coloriste si la BD est en couleur et le traducteur lorsqu’il s’agit d’un achat de droits. C’est le rôle de l’éditeur de faire travailler tous ces talents ensemble et de produire un ouvrage de qualité.

Vous placez en regard de chaque planche d’autres médiums artistiques (cinéma, architecture, illustration, peinture), que révèlent ces rapprochements ?
Que les auteurs de bande dessinée ont les mêmes préoccupations que les artistes plasticiens : composition, cadrage, narration, lisibilité, rythme, agencements…
 

Comment et pourquoi l’art contemporain – notamment le Pop Art – s’est-il approprié la BD ?
Pour en faire de l’art justement…

 

Si vous deviez retenir 5 planches, lesquelles choisiriez-vous et pourquoi ?
Jerry contre KKK de Lob et Jijé : c’est le premier album qui m’a été offert lorsque j’étais enfant. Arzach de Mœbius : je ne me lasse pas de regarder du Mœbius. C’était un auteur extraordinaire, d’une grande sensibilité, abordable et gentil. La Nuit de Druillet : de l’énergie plastique à l’état pur. Druillet est unique, inégalé. Le Jardin fantastique de Poïvet et Lecureux : si on connaît les planches originales c’est encore plus fort, elles font plus d’un mètre de haut. Raymond Poïvet est mon dessinateur réaliste préféré. Personne ne l’a jamais égalé. Torpedo 1936 de Bernet et Aboli : d’une qualité toujours constante, sans esbroufe, de la bande dessinée totale. Cela dit, je préfère lire des albums que contempler des planches. L’idée de ce livre est précisément d’inciter le lecteur à les lire un peu différemment…

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"Arzach" - Moebius.
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"Jerry contre KKK" - Jacques Lob & Jijé.

À LIRE
Les 100 plus belles planches de la bande dessinée,
par Vincent Bernière, postface de Benoît Peteers,
BeauxArts éditions, 224 pages, 34,50 €.

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