L'Officiel Art

Frédéric Oudéa: “Dans le monde actuel, l’accès à la culture est un élément primordial”

Depuis sa création en 1995, la Collection d’art Société Générale a multiplié les initiatives pour étoffer son fonds d’œuvres, permettre son accessibilité au public, via des expositions en France et à l’étranger, et établir des passerelles avec les actions de sa Fondation Société Générale, active dans les sphères de l’insertion professionnelle et l’éducation via notamment le sport et la culture. Une réussite à la manière d’un cas d’école. Rencontre avec Frédéric Oudéa, Directeur général du Groupe.
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Introduction

Après avoir exploré – dans le cadre de nos précédents numéros – la mission des Fondations d’art contemporain (L’Officiel Art n°19 - septembre 2016), puis l’engagement dans les domaines du mécénat et de la philanthropie culturels (L’Officiel Art n°26 - juin 2018), il nous a paru important et significatif de mettre en lumière les entreprises qui ont choisi de consacrer énergie humaine et financements à l’acquisition d’œuvres destinées, prioritairement, aux salariés et partenaires de la société. 


Pour porter cet éclairage sur les collections d’entreprise, nous nous sommes interrogés sur l’identité de chacune d’elles, les synergies développées, les valeurs communes, la teneur de la collection, la politique d’achat, le rôle tenu dans le marché de l’art via le soutien aux artistes et aux galeries, ainsi que les possibles prolongements à travers la création d’un Prix, d’une Fondation...

Nous avons ainsi rencontré trois grands groupes français présents au plan international : Société Générale, Renault et Colas. Chacun d’eux illustre un modèle spécifique et démontre une force de conviction bien souvent liée à la volonté originelle d’un homme ou d’une femme. Ces dirigeants, mus par leurs inclinations culturelles et l’acuité d’une vision prospective sont également désireux d’associer, autant que faire se peut, l’ensemble de leurs équipes à un projet qu’ils considèrent comme commun, et auquel ils tendent à offrir la plus large visibilité possible. Notamment en ouvrant la collection au public, ou en organisant des expositions hors les murs.

Cette force d’un collectif fédérateur constitue enfin, pour les artistes jeunes ou parfois injustement délaissés par l’histoire de l’art, une forme de soutien, de même qu’une reconnaissance octroyée via leur entrée dans la Collection.

ER & YB

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Propos recueillis par Emmanuel Rubin et Yamina Benaï

 

L’OFFICIEL ART : Forte de plus de 550 œuvres originales et 750 multiples, la Collection Société Générale – établie en 1995 – rassemble aujourd’hui des noms historiques comme des artistes émergents : quelles sont les circonstances de sa création et quel regard portez-vous sur son identité et son évolution ?

FRÉDÉRIC OUDÉA : La Collection a été fondée à l’initiative de Marc Viénot (Directeur général du Groupe de 1974 à 1986, puis Président Directeur général de 1986 à 1997, NDLR). Cette initiative coïncide avec le déménagement de Société Générale de son siège parisien historique à La Défense. Je pense que, d’une certaine manière, Marc Viénot a souhaité symboliser le déplacement vers la modernité du siège traditionnel au quartier de La Défense : ce qui, à l’époque de cette installation, représentait une démarche assez audacieuse. Les différents espaces des nouveaux bâtiments permettaient la mise en œuvre d’une collection qui serait visible de tous les collaborateurs et marquerait durablement les nouveaux lieux. Notre volonté a été de faire perdurer cette collection et de poursuivre l’objectif initial, à savoir y donner libre accès à nos collaborateurs. Au fil du temps, nous avons développé et étoffé la mission d’origine, en associant nos collaborateurs au projet. Nous avons souhaité bâtir une collection dont les œuvres soient accessibles et suscitent des réactions immédiates, qu’elles soient positives ou négatives, chez le public.

 

Quelle est la composition du comité d’acquisitions créé en 2003, et quelles sont les modalités de la possible implication des collaborateurs du Groupe ?

Nous demandons aux collaborateurs qui souhaitent faire partie du comité d’acquisitions de rédiger une lettre précisant leurs motivations. A l’issue d’un entretien avec les experts extérieurs missionnés, les salariés retenus intègrent le comité de sélection. Ce comité réalise une pré-sélection de nouvelles œuvres, avec l’idée d’intégrer des pièces qui reflètent la présence du Groupe à l’étranger.La sélection ultime se fait de façon collégiale : une réunion est organisée avec des membres de la direction, les salariés volontaires retenus pour cette mission, et les deux spécialistes. Nous échangeons ensemble, chacun exprime ses inclinations et, finalement, nous convergeons assez harmonieusement vers le choix final. Ces échanges m’ont donné l’occasion de mieux saisir l’attachement et le lien qui se crée entre un collaborateur et une œuvre, et l’importance que sa présence dans la Collection peut revêtir.

 

Société Générale est largement implantée à l’étranger, comment la Collection s’incarne-t-elle à l’international ?

Le groupe Société Générale est présent dans plus de 60 pays. Il nous tient à cœur d’incarner, dans chacun de ces pays, les engagements qui sont les nôtres, et ce dans tous les domaines : qu’il s’agisse de mécénat ou de sponsoring. Cette forme d’unité, d’homogénéité, d’harmonie de nos engagements – dans les sphères de l’art contemporain, de la musique, du rugby et de la solidarité –, contribue à la cohésion du Groupe. Il s’agit donc d’une collection que nous déplaçons, au gré des opportunités et des projets qui nous paraissent intéressants. Ainsi, dans le cadre de mon rôle de Président des mécènes de l’année culturelle franco-roumaine, nous avons organisé une exposition au Musée national d’art contemporain de Bucarest, où une vingtaine de nos œuvres ont été exposées. De plus, nos filiales constituent depuis plusieurs années leur propre collection d’art contemporain, de façon autonome. C’est le cas de notre filiale au Maroc qui, avec 1 300 œuvres, abrite l’une des plus importantes Collections Société Générale hors de France. Il existe également des collections très actives en Tunisie et en Algérie. En Tunisie, la filiale va ouvrir plus largement sa Collection au public en fin d’année dans un lieu qui la rendra pleinement accessible, et notre filiale en Algérie a opté pour l’attribution d’un prix annuel destiné aux peintres algériens. Notre filiale en Côte d’Ivoire a également lancé sa propre Collection et travaille sur un projet de lieu d’exposition et de résidence d’artistes.

Comment est orientée la politique d’achat des œuvres (sculptures, peintures, photographies), et sur quel budget annuel fonctionne-t-elle ?

On ne communique pas le budget exact. Il nous permet, dans ses limites, de faire l’acquisition chaque année d’une ou deux œuvres majeures, dont le coût peut atteindre plusieurs dizaines de milliers d’euros. Nous acquérons également – via les galeries – des œuvres très intéressantes issues de jeunes artistes. J’apprécie cet équilibre entre l’entrée dans la Collection d’œuvres d’artistes émergents et de pièces d’artistes très connus – nous avons ainsi passé commande auprès de Jean-Michel Othoniel d’une œuvre, Le Nœud grec,installée dans notre immeuble de salles des marchés. Je souhaite souligner que grâce à l’expertise de notre comité d’acquisitions nous avons pu acquérir les œuvres de certains grands artistes à des moments propices de leur carrière, tels Soulages ou Zao Wou-Ki.

 

Quelles sont vos propres inclinations en matière de peinture ?

A titre personnel, j’apprécie la production française des années 1950-60, aussi, je me réjouis que la Collection abrite des œuvres d’Atlan, de Georges Mathieu, de Geneviève Claisse... De même qu’elle compte des pièces du jeune Julien Des Monstiers que l’on a identifié par le biais des spécialistes qui nous accompagnent. Dans le futur, peut-être aurons-nous l’occasion d’acquérir des toiles de Jean-Baptiste Sécheret, dont j’ai eu l’occasion de visiter l’atelier et que j’apprécie énormément. Ce geste d’acquisition d’artistes jeunes ou parfois injustement délaissés par l’histoire de l’art constitue également, à mon sens, une forme de soutien à leur égard, de même qu’une forme de reconnaissance qui leur est octroyée via leur entrée dans la Collection.

 

Que représente, à vos yeux, le fait d’engager vos collaborateurs sur vos actions liées à la Collection ?

Je pense que dans le monde actuel qui se fractionne et se tend, l’accès à la culture est un élément primordial. Ces actions d’ouverture sont en phase avec les valeurs véhiculées par Société Générale, de solidarité, d’engagement et d’esprit d’équipe. C’est aussi ce qui nous a incités à créer, en 2008, la Fondation Société Générale dont la mission est de favoriser l’insertion professionnelle et l’éducation. Nous considérons qu’il est du devoir d’une entreprise de travailler avec des associations pour le retour à l’emploi des personnes qui en sont éloignées. C’est en 2014 que notre Fondation a étendu son champ d’action à l’insertion et l’éducation notamment par le sport et la culture. Nous œuvrons à favoriser l’éclosion de lieux qui permettent d’accueillir des jeunes autour de nombreuses activités – musique, hip hop, guitare classique...– et gommer les frontières, à l’image de ce que fait la Fondation Ali Zaoua, partenaire de la Fondation Société Générale et de notre entité au Maroc. L’idée d’une culture partagée, transversale, transnationale est un atout considérable. Nous avons un rôle à jouer pour continuer à connecter les peuples, pour ce faire, la culture est un très beau vecteur.

Vous avez personnellement rejoint le groupe Société Générale en 1995 et vous y avez assumé différentes fonctions avant d’être nommé Directeur général en 2008. Vos inclinations pour l’art et la musique trouvent probablement à s’exercer au sein des actions de Société Générale, comment avez-vous souhaité aborder votre mission au sein d’une Collection bâtie sur près d’une trentaine d’années ?

Je crois aux engagements dans la durée. C’est vrai dans le rugby, c’est vrai dans le mécénat musical, c’est aussi vrai dans l’art contemporain. Ce sont des engagements que nous portons depuis plus de 30 ans. Notre vision et nos attentes ne se situent pas dans le court-termisme. Nous faisons résonner ces choix en interne : au même titre que l’art occupe nos locaux, nos collaborateurs sont inscrits dans un projet que je qualifie d’exceptionnel : en 2013, avec François-Xavier Roth, chef de l’Orchestre Les Siècles, nous avons lancé un orchestre mixte qui associe des musiciens professionnels, des collaborateurs de Société Générale et un chœur de plus de 300 personnes, constitué en grande partie de salariés du Groupe. C’est une façon de faire émerger des vocations, des talents insoupçonnés. Cette association entre professionnels et amateurs passionnés est une vraie réussite, au plan individuel et collectif. L’énergie et la saine ambition ont été telles que nous avons assez vite envisagé de jouer à la salle Pleyel, dont nous étions partenaires. Depuis 2015, le projet s’est aussi développé à l’international – Royal Festival Hall, à Londres en 2017 ; participation de collaborateurs sénégalais et roumains en 2018 ; pour l’édition 2020, nous avons invité des collègues ivoiriens et russes – et nous nous produisons désormais à la Philharmonie de Paris dont nous sommes partenaires. Chanter ensemble est une immense source de joie et de fierté, un extraordinaire outil de cohésion de l’entreprise. A l’heure où d’aucuns édifient des murs, notre message consiste à démontrer combien la culture est un élément global de partage.

 

Elaborée à l’origine pour les collaborateurs du Groupe, la Collection a peu à peu élargi son public via des expositions organisées dans des musées et institutions : quels outils mettez-vous en scène pour porter la Collection à la connaissance du plus grand nombre ?

Nous organisons, à un rythme quasi quotidien, des visites commentées pour nos différents publics (collaborateurs, partenaires, clients, étudiants, groupes scolaires...) et, sur inscription préalable, pour toute personne qui manifeste son intérêt.La Collection vit également à travers les accrochages réalisés par des commissaires d’expositions indépendants missionnés. En effet, hormis certaines œuvres, telle la toile de Soulages, les pièces exposées se renouvellent régulièrement suivant une programmation d’expositions thématiques. Nous avons également à cœur la mise à l’honneur des plus récentes acquisitions. Autour d’un fil conducteur, nous établissons des parallèles entre des œuvres acquises en France et à l’étranger, ainsi que des jalons entre les médiums. La photographie occupe ainsi une place de choix, notamment autour du thème de l’architecture et de la construction des villes : sujets que nous explorons le plus loin possible. Les collégiens de classe de 3ème, pour beaucoup de quartiers difficiles, que nous accueillons dans le cadre de leur semaine de stage répondent également très favorablement à l’initiation artistique que nous leur proposons, leurs réactions et leurs questions en témoignent.

 

Qu’est-ce que la présence de l’art et l’existence d’une telle Collection apportent à votre Groupe ?

Nous tentons de porter et d’incarner une image d’ensemble et une cohérence dans toutes nos actions, avec toujours le souci d’engagement des collaborateurs. Il ne s’agit pas pour moi de “simplement” rédiger un chèque, mais bel et bien d’associer les salariés dans le choix, et donc dans la vie de l’entreprise. Ce postulat est, à mes yeux, très important.Si le montant du budget alloué à tel projet a un rôle évident, j’essaie de me placer systématiquement hors la notion d’appui financier et de faire en sorte que nos collaborateurs soient engagés dans l’action, par exemple via le mentoring au sein des associations que nous soutenons. C’est là que réside la véritable difficulté. Il est à la portée de nombre d’entreprises de contribuer financièrement, mais parvenir à ce que les équipes soient partie prenante du projet, déploient idées et énergie pour qu’il soit mené à bien, et en tirent satisfaction et fierté relève d’un autre défi.Notre nouvelle signature “C’est vous l’avenir” – c’est-à-dire, notre banque est là pour vous aider –, rejoint, d’une certaine façon, notre geste d’acquisition de l’œuvre d’un jeune artiste. Son entrée dans la Collection Société Générale peut très sensiblement modifier la donne : en termes de confiance et de reconnaissance, donc de crédibilité auprès des galeries, des musées, des collectionneurs. C’est également notre ambition pour les jeunes que nous accompagnons : en leur ouvrant les portes de l’entreprise, nous espérons leur donner une autre vision du monde, différente de leur quotidien.

 

En 2016, le Groupe asollicité une huitaine d’artistes pour investir les 5.000 mètres carrés de sous-sols des Dunes, deuxième siège social de la Société Générale à Val-de-Fontenay, que retenez-vous de cette expérience ?

Nous avons tout d’abord observé certaines réticences de la part des équipes concernées par ce déménagement et, au final, tout s’est remarquablement passé car le lieu est formidable. Les espaces sont entièrement flexibles, sans bureau attitré : les collaborateurs apprécient cette souplesse. Là aussi, nous les avons fortement sollicités, les interrogeant jusqu’au choix du mobilier : on peut dire que le lieu a été co-construit avec les salariés, ce qui en fait une très belle réussite. Nous avons souhaité marquer un moment fort en faisant appel à ces huit artistes : nous avons travaillé avec la direction de l’immobilier et la Mairie de la ville pour – via une association – sélectionner des créateurs locaux qui, chacun, disposait d’une surface d’environ 1.000 mètres carrés. L’idée portait sur une interprétation de la signalétique qui a débuté dans les parkings. Le succès auprès des collaborateurs a été tel qu’ils ont souhaité participer, avec l’aide d’un collectif de street-artists, à la réalisation de nouvelles fresques, au rez-de-chaussée du bâtiment. Nous avons actionné les mêmes leviers, à savoir le travail avec des acteurs locaux pour un meilleur ancrage dans le quartier, et la consultation des salariés, afin de leur offrir des moments d’ouverture, des parenthèses, des échappées par rapport à leur quotidien. C’est, je pense, une bulle de respiration face à des tâches aujourd’hui très exigeantes. La banque est un métier dur, et les activités et échanges culturels qui leur sont proposés constituent des expériences positives, décalées qui peuvent ouvrir de nouveaux horizons, enrichir des trajectoires.

 

Après le soutien de la Saison France-Roumanie 2019, quelle est la programmation à venir de valorisation de la Collection ?

Nous avons inauguré l’exposition “Little Stories” qui met en valeur la réception des œuvres par le public et une pédagogie active. Nous travaillons actuellement sur la Saison Africa 2020. Dans ce cadre, nous réfléchissons à différentes actions qui pourraient s’intégrer dans le programme. C’est une belle opportunité pour Société Générale car nous avons une forte présence en Afrique où nous avons lancé un programme de croissance au service des transformations positives du continent. Le projet est vaste et passionnant.

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La médiation, un outil indispensable

En dehors des visites guidées de la Collection Société Générale accessibles à tous sur inscription, la pédagogie s’incarne également à travers les outils digitaux. Ainsi, la Collection dispose de son propre site web qui recense l’ensemble des œuvres. En outre, à l’occasion de la nouvelle exposition, “Little Stories”, a été développée une application téléchargeable qui permet, après avoir photographié l’œuvre, d’accéder à une série d’informations à son propos.

 

“Little Stories”, 1001 récits et anecdotes à partager autour des œuvres de la Collection d’art Société Générale, exposition gratuite et ouverte au public jusqu’au 30 avril 2020, tous les jours de 9h à 18h sauf le week-end, sur inscription: visites@collectionsocietegenerale.com.

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