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Rencontre avec Axel Vervoordt

Son nom incarne une impressionnante saga. Antiquaire, marchand d’art, architecte d’intérieur, collectionneur, galeriste, promoteur immobilier et concepteur d’expositions remarquables et remarquées... Axel Vervoordt pratique la multiplication des genres avec pour point commun l’amour de l’art, sous ses multiples expressions et sans frontières stylistiques. A l’occasion de l’exposition “Intuition”, inaugurée le 13 mai dernier au Palazzo Fortuny, dans le cadre de la Biennale de Venise, rencontre d’un homme d’esprit(s) en son château proche d’Anvers.
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Quitté la gare d’Anvers depuis peu. Des silhouettes vêtues de noir, long manteau et chapeau à larges bords, nous rappellent que la ville est la première place mondiale de négoce du diamant. Peu à peu, la densité urbaine a cédé l’allure à une route de campagne, essaimant de part et d’autre de robustes, silencieuses demeures de maître. Le défilement des façades, pourtant dissemblables, ne laisse pas de diffuser une mélodie de calme sophistiqué.

Au détour d’un étroit chemin, changement d’échelle. Droit devant : le kasteel van’s Gravenwezel. L’embrasser d’un regard pour s’emplir de ce mirage. Forte stature effilée de tours, ceinte d’une pièce d’eau. Imprenable, de prime abord. Citadelle en retraite d’agitation. Mais si pleine d’anima. Celle que lui ont assignée, avec brio et justesse, Axel Vervoordt et son épouse May qui – en 1984 – ont acquis cette demeure à l’abandon pour en faire leur lieu de vie, de réflexion. Lieu d’existence, aussi, de leur collection d’œuvres d’art. Franchir le pont au-dessus des douves d’eaux sombres, noir d’encre par endroits. Profondeur chromatique contrariée du vert franc des liserons déployés sans retenue. L’air est vif, mais le soleil s’active à l’envi sur les façades de pierre. Image d’un autre temps. Dans le salon, en attente d’Axel Vervoordt, l’œil circule d’une table XVIIIe siècle à un nécessaire d’écriture chinois ancien, s’attarde sur une gravure délicate avant de chavirer devant la toile d’un maître du Gutaï, dont on apprendra qu’il s’agit de Kazuo Shiraga. Vervoodt, véritable arpenteur des siècles et des genres, est à l’initiative de la résurgence récente de ce mouvement japonais d’avant-garde qu’une importante exposition, “Gutai: Splendid Playground”, tenue au Musée Guggenheim de New York en 2013, a replacé sur l’échiquier artistique international. En 2007, Vervoordt l’avait mis à l’honneur dans le cadre de l’exposition “Artempo” au Palazzo Fortuny, lors de la Biennale de Venise. En décembre 2014, une toile de Shiraga était adjugée 3,9 millions d’euros.

Précédé des soubresauts aboyeurs d’un labrador retriever au pelage ivoire, Axel Vervoordt accueille le visiteur avec la décontraction à la fois chaleureuse et retenue de ceux qui n’ont vraiment rien à prouver. L’agenda du maître des lieux ne laisse guère de répit au long d’une journée amorcée par une promenade à cheval. Cavalier émérite – legs de son père, éleveur de chevaux – Vervoordt ne déroge à ce rituel que lors d’obligations à l’étranger. Dans la bibliothèque, des rayonnages serrés d’ouvrages nombreux, reliés de cuir égrènent des pans d’histoire de la littérature. Au-dessus de la cheminée, un splendide Concetto Spaziale de Lucio Fontana captive irrésistiblement. Il est le premier artiste dont Vervoordt a acquis une œuvre. C’était en 1969. Il avait 21 ans. “Cette troisième dimension, cette plénitude du vide m’a fasciné. Cela m’a permis de développer un goût prononcé pour l’art contemporain, l’esprit du message qui passe à travers ces œuvres. Les grands artistes ont plusieurs décennies d’avance sur la société, Ils sont, tout comme une sculpture de la Grèce antique ou un tableau de maître du XVIe siècle, une source d’inspiration pour être un bâtisseur du futur.

Issu de la grande bourgeoisie anversoise, Vervoordt a évolué dans un monde de luxe, calme et volupté. Chahuté toutefois par le regard d’une mère éprise de différence, attentive à la réinvention des univers. Adepte de la sobriété.“Elle était à la fois classique et originale. Ainsi, lorsqu’on lui offrait de splendides roses baccaras, destinées à trôner du haut de leur tige, elle n’hésitait pas à les couper à ras et disposer les fleurs dans des coupelles. Elle m’a appris à regarder les choses, à les apprécier dans leur expression la plus pure”, indique-t-il. Et l’on a tout loisir d’observer la mise en pratique de ce credo. Une ancienne table de ferme déploie une surface de bois toute de nervures saillantes et nœuds. Minimalisme frappant. “J’aime les stigmates du temps, je ne restaure jamais les meubles qui m’entourent au-delà de l’indispensable. Un meuble ancien est, pour moi, semblable à une œuvre d’art contemporain, quand on ne porte pas atteinte à son intégrité.” Sur la console un ouvrage de grand format : Le Village de mon père, de Laziz Hamani. “Je suis très sensible à l’univers qu’il parvient à recréer dans ses photographies. Laziz Hamani réalise les images des intérieurs que je conçois. En gage d’amitié, il m’a offert ce livre de photos noir et blanc sur le village paternel, en Kabylie.”

Une volée de marches conduit à un savant entrelacs de vestibules et antichambres pour ouvrir sur une pièce symbolique de l’esthétique de Vervoordt : un intérieur wabi-sabi, tout de pur dépouillement, où l’œil glisse sans heurts, s’emplissant des imperfections de la matière : bois, pierre. Au mur d’un salon de travail adjacent, une immense toile d’Antoni Tapies, posée à même le sol. Sur la table basse, un témoignage de son intérêt pour les philosophies orientales : le Traité du vide parfait de Lie-Tseu. “L’un des grands penseurs du taoïsme, précise Vervoordt, actif au Ve siècle avant notre ère”. Les portes-fenêtres sont grand ouvertes sur le parc. Précédé d’une pièce d’eau recouverte de nénuphars, il se prolonge, au loin, d’une prairie d’herbe grasse. Infime partie des soixante-dix hectares que compte le domaine, abritant également fermes et écuries. Sur les ferronneries ouvragées, une spectaculaire toile d’araignée déploie la perfection de sa structure. Vervoordt en admire l’esthétique et la luisance sous le soleil de midi. Suractif, il avoue prendre le temps de la méditation quotidienne. Disposition qu’il a su transmettre à ses deux fils, de même que la fibre du beau et du faire.

Boris, l’aîné, dirige les galeries d’art Axel Vervoordt. L’une, longtemps établie au sein du quartier anversois de Vlaeykensgang – sauvé de la destruction en 1967 par Madame Vervoordt mère – est aujourd’hui intégrée à Kanaal. La seconde fut inaugurée en mai 2014 à Hong Kong lors de la deuxième édition d’Art Basel. Avec cet espace d’une quarantaine de mètres carrés, qui consacrait son exposition d’ouverture à El Anatsui, “l’objectif était de clarifier le message en différenciant l’activité de la maison Vervoordt, versant aménagement d’intérieurs, antiquaire et marchand d’art de la fonction de galeriste”. Et de mieux faire connaître cette activité à une clientèle asiatique. A l’aune de ces trois premières années d’exercice, le constat est très engageant : “cette deuxième galerie a renforcé le chiffre d’affaires du groupe”, ajoute-t-il. Toutefois, elle est une étape, prévue pour durer quelques années,“puis nous nous orienterons, peut-être, vers d’autres destinations internationales.”

Le cadet, Dick, est lui en charge des affaires immobilières initiées par son père. Kanaal aborde ainsi un autre aspect des activités de l’homme-orchestre qu’est Axel Vervoordt. Etabli sur les bords de Meuse, Kanaal a investi une ancienne malterie dont ont été conservés trois silos et les terrains alentour. Le projet rassemble une centaine d’appartements (de 130 à 400 mètres carrés) – dont les premiers ont été livrés à leurs propriétaires en décembre 2014 –, des commerces choisis et restaurants : une véritable ville autonome. “Nous avons souhaité une architecture contemporaine très pure, en harmonie avec l’existant”, précise Axel Vervoordt. Kanaal accueillera également la Fondation Axel et May Vervoordt, dont l’ouverture – prévue fin 2017 – offrira un écrin de choix aux milliers de pièces acquises depuis une quarantaine d’années. Espace de stockage des œuvres mais aussi nouveau musée où une partie d’entre elles sera accessible aux visiteurs.

De la collection à la monstration, il n’y avait qu’un pas, franchi par Vervoordt en 2007, avec “Artempo”, proposée au Palazzo Fortuny dans le cadre de la Biennale de Venise. Puis vinrent “In-finitum” (2009), “TRA” (2011), “Tàpies. Lo Sguardo dell’artista” (2013) et “Proportio” (2015). L’objet de cette dernière consistait à examiner l’omniprésence des proportions universelles en art, science, musique et architecture. Commande avait été passée à des artistes (Marina Abramovic, Anish Kapoor, Massimo Bartolini, Rei Naito, Michael Borremans, Izhar Patkin, Maurizio Donzelli, Otto Boll, Francesco Candeloro, Riccardo De Marchi et Arthur Duff). Suivant sa marque de fabrique et à rebours de l’usage muséal, Axel Vervoordt construit le propos de ses expositions par association d’idées et non par époque, culture ou style artistique. Il sollicite les représentants de différentes expertises (scientifiques, musiciens, historiens, architectes…) pour des séances de travail où le concept est élaboré puis communiqué à des artistes. Ces œuvres de commande voisinent ensuite avec des pièces d’archéologie et de différents siècles issues de sa collection personnelle et de prêts. Ces croisements font toute la force du propos de Vervoordt et le brio des expositions du Palazzo Fortuny, moments très attendus par la critique et le public.

“Intuition”, exposition de clôture du cycle décénnal, est le point d’orgue du parcours. Comme l’indique son titre, elle s’attache à montrer combien, au long des siècles, cette disposition d’esprit a façonné les géographies et les cultures. Passionnant postulat illustré par des œuvres historiques de multiples horizons (Surréalisme, Gutai, Cobra, Zero, Spatialisme, Fluxus...), en voisinage sensible avec des travaux de commande auprès de créateurs actuels (Berlinde De Bruyckere, Kimsooja, Alberto Garutti, Kurt Ralske, Maurizio Donzelli, Gilles Delmas and Nicola Martini). Dans une exposition, se trouvent toujours des œuvres importantes qui ont leur place. Elles agissent comme des piliers, autour desquels s’instaurent des dialogues. A mes yeux, il est important qu’une œuvre renforce l’autre”, indique Vervoordt.

Une grande rigueur de travail et une immense curiosité associées à une sorte de calme folie douce à la belge, tel pourrait être un fragment de portrait d’Axel Vervoordt. “Lorsque je rêve d’un projet, je mets tout en œuvre pour le réaliser, en m’entourant bien de façon à être sûr de maîtriser les choses”, indique-t-il. “Je suis très intuitif, j’écoute mon intuition et ensuite je réfléchis. Ainsi, je ne me suis jamais trompé”.

 

À VOIR

•“Intuition”, du 13 mai au 26 novembre, Palazzo Fortuny, San Marco 3780-San Benedetto, 30124 Venise, +39 041 5200995, fortuny@fmcvenezia.it

 

•Kanaal, Stokerijstraat 15, 2110 Wijnegem, Belgique, +32 3 355 33 00

www.axel-vervoordt.com, info@axel-vervoordt.com

 

Galeries Axel Vervoordt

•“Michel Mouffe”, du 18 mai au 14 juillet, Stokerijstraat 19, 2110 Wijnegem, Belgique, +32 477 88 80 60, info@axelvervoordtgallery.com

•“Otto Boll”, jusqu’au 3 juin, Unit D, 15/F Entertainment Building, 30 Queen’s Road Central, Hong Kong, Chine, +852 2503 22 20, info@axelvervoordtgallery.com.hk

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