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French success story : Kourtrajmé

Il y a vingt-cinq ans était fondé Kourtrajmé, collectif branque et foutraque désireux de tourner tous azimuts et sans foi ni loi. L’occasion de revenir sur la genèse et les hauts faits de ce “gang” d’artistes en herbe.
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“Quand un groupe se forme, c’est souvent autour d’un rêve. Celui de Kourtrajmé, c’était de faire des films. Ensuite, ça évolue. Certains ont changé leur fusil d’épaule. Le groupe s’est séparé pendant Sheitan (thriller horrifique pastiché de 2006, ndlr). Ce qui n’empêche pas que nous passions d’un univers à l’autre encore aujourd’hui.”

 

Dans le Paris des années 1980, Kim Chapiron est un gamin heureux. Papa s’appelle Kiki Picasso, c’est un artiste graphiste, majestueux épiphénomène de ce que les ethnographes de la nuit appellent aujourd’hui, des trémolos dans leur gosier ravivé au Spritz, les années Palace. Kim regarde son père s’éclater avec Bazooka, nom du collectif que ce dernier a fondé. Lui aussi fera pareil – groupe, bande, gang... – c’est juré ! Moins d’une décennie plus tard naîtra Kourtrajmé (court-métrage en verlan, mais vraiment parce que vous êtes mal réveillés). L’âge de pierre, vu d’aujourd’hui. “Internet n’existait pas, se souvient Romain Gavras, autre fils de et pilier de ce temple foutraque. Au début, les gens avaient du mal à nous cadrer, à savoir qui nous étions, ce que nous proposions...” Le troisième larron de l’histoire, antithèse du jeune homme élevé “une cuillère en argent dans la bouche”, c’est Ladj Ly, un serial filmeur qui s’active caméscope au poing, dans la chatoyante cité des Bosquets, à Montfermeil (Seine-Saint-Denis). Il y capte tout ce qui passe à portée de son objectif – y compris les bavures policières. Arrive donc, un jour, l’accouchement. Ly raconte : “Je connaissais Kim du centre de loisirs de Montfermeil depuis l’âge de huit ans. Quelques années après, création de Kourtrajmé. Nous étions tous très jeunes. Mais c’est après avoir vu La Haine, en 1995, que l’envie de faire noslms s’est vraiment fait ressentir. C’est à ce moment-là que tout a commencé à émerger.” 

 

Un concept à la ring 

“Un savant mélange de zoophilie et de science fiction. On voulait faire un truc bizarre qui crée une émotion” : Kim Chapiron résume ainsi Paradoxe perdu, premier court-métrage à sortir des cuisines Kourtrajmé en 1994 et, conceptuellement sous influence paternelle. “Tout s’est fait le plus naturellement du monde, explique Romain Gavras. Nous baignions tous dans l’image, la vidéo. Nous avions notre propre matériel, bien qu’assez sommaire. Deux magnétoscopes servaient au montage...”

Le virus Kourtrajmé, aidé aussi par la valeur ajoutée des diverses auras familiales, sésames toujours efficaces, va se propager d’une manière qui n’est pas sans rappeler l’intrigue de Ring (1998), le film d’horreur de Hideo Nakata, futur carton au box-of ce japonais. Mode d’emploi, expliqué par Romain : “On a fait une centaine de copies du film sur vidéocassettes pour les distribuer dans notre collège. La plupart de nos amis ont vite eu envie d’en être. Le collectif était né.” Au sommet de sa gloire, Kourtratjmé regroupe plus d’une centaine de membres, des actifs comme des soutiens célèbres, toutes classes sociales confondues. On y trouve, en vrac, le photographe franco-malien Toumani Sangaré (“Kourtrajmé, c’était purement sensoriel, il n’était pas nécessaire d’intellectualiser...”) qui bientôt immortalisera à lui seul l’ensemble de la scène rap US la moins accessible, le comédien Vincent Cassel, la chanteuse Mai Lan, le rappeur Oxmo Puccino, le réalisateur Mathieu Kassovitz, JR, futur pape du portrait XXL, l’inclassable Mouloud Achour... Aujourd’hui, le créatif a changé de braquet. Il manie le couteau et la poêle au Septime, adresse étoilée coqueluche des foodistas, rue de Charonne, à Paris XIe : “J’ai même été comédien, sourit-il, il n’y en avait jamais assez. Je me rappelle aussi de la street-promo du DVD où nous avions tapissé Paris de pochoirs: les Fnac, les lycées, les facs... Une folie s’était emparée de nous. On nesavait plus s’arrêter. Pas de réseaux sociaux, pas de radio, mais de belles virées nocturnes. Quand le succès est arrivé, au début des années 2000, je m’étais déjà mis à la cuisine. Le collectif était invité partout, à Cannes, etc. Moi, j’étais bloqué par mon apprentissage. Jamais je n’aurai profité des lauriers.”

Kim Chapiron ouvre le bal du long-métrage avec Sheitan en 2006. Vincent Cassel y joue un méchant très méchant, Olivier Barthélémy (lui aussi figure de la première heure, au générique de La Barbichette, une des œuvres liminaires de Kim) incarne le héros malgré lui et, parmi les potentielles victimes, se trouve Leïla Bekhti, future grande. C’est dire que le groupe a le nez creux. Entre-temps, Kourtrajmé a tiré à feu nourri avec ses caméras. Cela donne des courts-métrages toujours (Pouilledé !, Love no limit, Désir dans l’espace...), des clips (pour TTC, Oxmo Puccino, Ma aK’1 Fry...) et même un flirt avec une bonne cause (Le Caddy Marakani, commandé par MaxHavelaar, poids super lourd du commerceéquitable). Le collectif qui, il y a peu encore, peaufinait ses idées dans la grande maison des parents de Chapiron dans le xxe arrondissement de Paris, va se professionnaliser de plus en plus.

 

Le grand saut

“Très vite, se souvient Romain, on s’est vu proposer des projets bidons, genre comédies musicales hip-hop, que nous nous sommes empressés de refuser. On a bien fait.” Pour confesser dans la foulée que Koutrajmé, dans ses prémisses, cultivait “un côté petit con qui méprise le cinéma français”. Pour Chapiron, le groupe connaît une première dislocation après la sortie de Sheitan, beau succès média, four en salle. Aucunement par amertume mais parce que tout le monde décide alors d’y aller chacun de son propre chef. Pourtant, 365 jours à Clichy-Montfermeil (2006), de Ladj Ly, sur le soulèvement des banlieues en 2005, le clip Stress (2008) de Justice signé Gavras (scandale monumental, communiqué publié par le groupe pour s’expliquer, etc.), celui de No Church in the Wild (2012) pour Jay-Z et Kanye West, attestent de sa bonne santé. À l’époque de Mesrine – L’Instinct de mort (2008), Vincent Cassel, la tête dans les étoiles, n’oublie pas pour autant ses copains detoujours. Et ne tarit pas d’éloges à leur sujet : “Leurs caméras sont raffistolées de partout, ils travaillent leurs images sur de vieilles bécanes, ils n’attendent rien de personne. Au lieu degeindre, eux, ils foncent.” Qui l’eût cru ? Aujourd’hui, sous l’impulsion de Ladj Ly, Kourtrajmé vient de se muer en école de cinéma qui dispense la bonne parole aux Ateliers Médicis, à Clichy-sous-Bois, au rythme de trois sessions par an : scénario, réalisation et post-production. Soutien assuré des anciens (Cassel, Kassovitz, Bekhti...) et, plus providentiel encore, du CNC. L’objectif caressé par Amade Ly, le directeur de l’école, est de “faire un pont entre l’Afrique et la France en ouvrant des écoles au Maroc, au Sénégal, au Mali et en Côte d’Ivoire”. Pour un “mort”, Kourtrajmé se porte comme un charme.

 

Superman, des yakusas et un nain

Au détour du net, une photo de groupetémoigne du fulmineux bordel de jadis. On y voit, vautrés, parmi un agrégatvisiblement heureux d’être là, Superman, deux yakuzas, une batte, un chien, un prêtre, un nain. Tous ces messieurs/dames ont bien grandi. Beaucoup continuent à tourner, jouer, chanter. Mai Lan a sorti un second album, Autopilote. Ladj Ly apporte en ce moment la touche finale à la version longue de son court-métrage Les Misérables nommé aux César l’année dernière. Kim Chapiron poursuit sa carrière de touche-à-tout funambule. “On a connu la liberté”, lâche Romain Gavras, phénomène du Festival de Cannes 2018 avec le film Le Monde est à toi, fulgurance ganstero-familiale, très Kourtrajmé dans l’âme. Que reste-t-il du collectif en 2019 selon l’un de ses pères fondateurs? “Nous sommes arrivés à maturité. Nous sommes tous encore très potes. Mais, pour moi, le nom ne se perpétue plus que par l’école”, conclut-il. La messe serait-elle dite ? Le feu créatif, lui, ne semble pas encore prêt de s’éteindre.

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