Pop Culture

Quelle est la recette d'une fête mythique ?

Du modèle du genre, l’anniversaire de Bianca Jagger au Studio 54 en 1977, aux aftershows de la dernière fashion week parisienne, chacun, dans la mode, a sa soirée inoubliable. Mais qu’est-ce qui fait d’une fête un moment mythique ?

Article initialement publié dans le magazine Jalouse n°206

Le lieu

Il y a, bien sûr, la musique et le lineup avec son archétype : la closing party du Paradise Garage en 1987, le club new-yorkais où, sous l’influence du DJ résident Larry Levan, furent inventés le genre garage (house vocale héritée du disco) et la boîte de nuit d’aujourd’hui, où on vient pour danser et écouter un DJ. Mais pas seulement. L’endroit où se tient la fête compte tout autant pour créer un grand moment. Les organisateurs – les désormais omniprésentes agences d’événementiel – misent sur le décalé, comme à l’inoubliable soirée Prada au siège du Parti communiste français, en 2000. Là, le début du siècle marque le commencement du règne de l’“event” sur les défilés et les aftershows. On peut aussi miser sur le mythique, comme lors des fêtes Jeremy Scott qui ont lieu chaque année en marge de Coachella. Plus attendues par certains que le festival lui-même, elles se sont longtemps tenues près de Palm Spring, dans l’ancienne villa de Frank Sinatra, où la piscine en forme de piano et les vibes festives assurent la postérité des soirées. L’édition de 2012, en collaboration avec Adidas, mais surtout en compagnie de Snoop Dogg, fut l’une des plus belles fêtes du créateur. Carton assuré aussi lorsque l’on ouvre à ses invités les portes de l’inaccessible et du grandiose, comme au mariage (on note, par ailleurs, le grand retour de la fête de mariage dans les up du cool) de la designer Leslie Cohen Amon et de Ronen Chichportich, qui s’est tenue à Versailles. Moins connectés, Kim et Kanye ont également tenté de réserver le palais, mais n’ont eu droit qu’à un dîner de pré-mariage la veille du grand jour. Ils ont fini dans un fort florentin du x xie siècle et sur Instagram, où leur photo de mariage devant un mur de fleurs blanches totalisera plus de deux millions de likes. La profusion de fleurs est l’un des meilleurs trucs des set designers (le décor, autre élément clé du succès), comme à l’église d’Honfleur, recouverte de glycine blanche pour le mariage de la créatrice de bijoux Noor Fares, ou les deux mille mythiques orchidées immaculées de la non moins mythique soirée de lancement du parfum Opium par Yves Saint Laurent à New York, en 1978. Avec Cher, Truman Capote, Diana Vreeland ou encore la socialite Nan Kempner, ce sont huit cents personnes qui défilèrent sur une jonque amarrée dans les docks, la fête fut totale et Andy Warhol regrettera – dans les pages de son journal – de ne pas y avoir assisté.

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Marc Jacobs Party à l’hôtel The Pierre à New York en 2004.
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Marc Jacobs, Brandy Wine et Dita von Teese à la Holiday Party Marc Jacobs, à l’hôtel The Pierre à New York en 2004.

Le casting

Le boss de la Factory en connaît pourtant un rayon côté fête. L’une des soirées du collectif, The Fifty Most Beautiful People, hostée par Lester Persky à New York en 1965, est d’ailleurs restée dans l’histoire, soulignant que le succès réside essentiellement dans le casting, ce que tous les pros de la nuit confirment. Edie Sedgwick, Brian Jones, Allen Ginsberg, Montgomery Clift ou la peintre expérimentale Marie Menken, vieille garde arty et célébrités d’un nouveau genre (les superstars) se mêlent dans ce qui est aujourd’hui considéré comme l’une des meilleures fêtes des sixties. La soirée, qui durera jusqu’au lendemain aprèsmidi, commence véritablement avec l’arrivée tardive de Judy Garland, la star déjà âgée du Magicien d’Oz, portée par Persky et Tennessee Williams à sa sortie de l’ascenseur, et qui twista néanmoins avec Noureïev. Un an plus tard, Truman Capote tient enfin le légendaire Black & White Ball, dont il mit plusieurs mois à composer la guest list. Au début de l’été 66, l’auteur achète un cahier noir et blanc qui ne le quittera pas de la saison et passe le plus clair de son temps au bord de la piscine de son amie l’éditrice et agent littéraire Eleanor Friede à compiler les noms, en ajoutant ou en rayant constamment. Au-delà des listes de beautiful people, le succès du casting réside dans le mélange. C’est ce qui fit de La Main Bleue, ancien cinéma, puis club de sapeurs de Montreuil, le repaire des VIP de la fin des années 70. Karl Lagerfeld, Paloma Picasso ou Hubert de Givenchy y côtoient des mannequins, bien sûr, mais aussi des dandys africains, des punks, des gays ou des mondains, tous venus pour danser et se frotter à l’altérité version pailletée. L’une des soirées de 1977, La Moratoire noire, organisée par Jacques de Bascher en l’honneur de Karl Lagerfeld, fera date, mais aussi scandale. Masques d’escrime recouverts de voilettes, cuir noir et show sexuel sur scène… Inspirée de soirées new-yorkaises, “c’est sans doute l’une des fêtes les plus réussies de l’année avec le mariage de Loulou de la Falaise”, écrira Alain Pacadis dans Un jeune homme chic. Si peu à peu, et notamment dans les années 2000, l’exclusivité et les guest lists serrées constitueront l’essence de la fête, le mélange des genres semble bien être de retour (la Fantasy Party du magazine Antidote était par exemple ouverte à tous lors de la dernière fashion week parisienne) et assurer son avenir.

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Au GG’s Barnum Room dans les 70s. Photo de Bill Bernstein tirée du livre Disco (Reel Art Press).
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L’Empire Roller Disco à Brooklyn, en 1979. Photo de Bill Bernstein tirée du livre Disco (Reel Art Press).

Les likes

Dans les années 2000, avec l’apparition des blogs et des photographes de soirée comme Cobrasnake, la fête entre dans l’ère numérique. Pour le meilleur, comme, dès 2002, les soirées Misshapes, organisées par le trio du même nom – les New-Yorkais Leigh Lezark, Greg Krelenstein et Geordon Nicol –, qui étaient aussi célèbres pour leur branchitude que pour le website où s’étalaient dès le lendemain le visage des guests ultra lookés pris en photo contre le mur du club, et pour le pire. Si les blogs ont fait long feu et laissé place aux réseaux sociaux, à l’heure d’Instagram et de Snapchat, pas de succès sans visibilité. Lieu, décor, artistes programmés et même invités, tout, même s’il s’agit aussi de créer une soirée unique, est destiné à être posté. Ce que l’on retient du Met Gala ? Sa plus belle édition, le bal de 1997 célébrant la mémoire de Gianni Versace, assassiné un peu plus tôt, certes, mais aussi, et surtout, le selfie de Kylie Jenner posté en mai dernier. Shooté dans les toilettes du lieu avec Frank Ocean, Paris Jackson, P. Diddy, Brie Larson, Lily Aldridge et, bien sûr, Kim, Kendall et Kylie herself, il honore la tradition des Kardashian, qui brisent chaque année la loi anti-selfie imposée par l’institution. Suivant une tendance grandissante, Kim avait pourtant interdit les téléphones lors de sa cérémonie de mariage. Car, s’ils nourrissent le fameux FOMO (fear of missing out, peur de rater quelque chose) et font grossir l’aura de la fête, les selfies et autres reposts pourraient bien aussi altérer la teneur de cette dernière. Aujourd’hui, quand on est photographié et potentiellement exposé, il est parfois moins aisé de lâcher prise et de s’amuser. À L.A., chez les célebs (comme Leo DiCaprio et sa clique, qui pourtant aimaient bien s’incruster dans les clubs), on assiste au retour de l’entre-soi. Chez les lambdas, notamment aux USA, les fêtes où l’on laisse son portable à l’entrée se multiplient. Ce qui se passe à la fête reste à la fête, ou presque.

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Liza Minnelli, Andy Warhol, Halston, Jack Jr. Haley et sa femme et Mrs Jagger lors de la New Year’s Eve party au Studio 54.
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Le Black and White Ball de Truman Capote au Plaza Hotel, en 1966.

Le happening

Ce qui se passe à la fête et la rend inoubliable, c’est, parfois, l’incursion de l’art et d’un happening accessible aux seuls invités, alors participants d’un moment de créativité unique et privilégié. L’immense torse (1,5 tonne) de Rick Owens réalisé par le sculpteur Doug Jennings surplombant le magasin Selfridges de Londres pour les 20 ans de la maison (en 2014) devint ainsi l’emblème d’une soirée à part où, entre autres réjouissances, Edie Campbell comme Gareth Pugh furent accueillis par des hôtesses sur des chevaux peints en gris. Le retard du créateur, arrivé vers deux heures du matin, aurait par ailleurs lui-même pu passer pour l’un de ces actes arty qui transforment une fête dans une boutique en un moment unique. Un peu comme chez Fiorucci, à New York, à la fin des années 70. Si les fêtes de la maison italienne relèvent toutes de la légende, celle organisée en 1979 pour le vernissage de l’expo du peintre américain Kenny Scharf à la boutique de l’East 59th Street (qualifiée à l’époque de “Studio 54 de jour”) est considérée comme la meilleure d’entre elles. Ami de Klaus Nomi depuis son arrivée à New York, l’artiste invita la diva new wave à performer dans la vitrine Fiorucci et marqua à tout jamais l’histoire underground. Autre époque, même lieu : c’est en 2005, dans un New York post-11-Septembre, que l’artiste Agathe Snow héberge une fête de vingt-quatre heures – la 24-hour Dance Party – dans un local abandonné du lower Manhattan, non loin de Ground Zero. Trois cents personnes, principalement des artistes et des créatifs, suivent ce marathon. Filmée en intégralité par son organisatrice, la soirée devint le symbole d’une communauté faisant acte de résilience par sa créativité, et fut l’objet d’un hommage au musée Guggenheim, où elle fut reproduite en 2015 autour de projections vidéo et de neuf cents invités, dont l’artiste Dan Colen ou le photographe Ryan McGinley, déjà protagonistes de l’édition originale. Œuvre participative ou happening, ce qui compte là-dedans, c’est bien l’expérience vécue par les invités. Il n’y a qu’à écouter les trentenaires parisiens qui ont participé à la destruction du Royal Monceau parler de cette soirée “qui n’était pas une soirée comme les autres”.

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Naomi Campbell et Marc Jacobs (en cochon) à la Holiday Party du créateur, à New York en 2005.

Les guests

Le collectif Odd Future chez Alexander Wang en 2011 pour l’aftershow de son printemps-été 2012 ou encore Lil’ Kim chez Opening Ceremony en 2012 pour les 10 ans de la marque au Webster Hall (New York), les invités surprises – lorsqu’ils sont bien sélectionnés – transforment n’importe quelle fête en moment inoubliable. Wang est connu pour ses aftershows légendaires : son #WangFest, grand raout dans une rue de Bushwick, fut l’une des soirées les plus sexy de la dernière fashion week new-yorkaise et, à Paris en 2013, une partie du public finit par monter sur scène aux côtés de M.I.A. lors d’un après-défilé Balenciaga. En 2011, l’apparition du rappeur Tyler, the Creator fit de ce qui s’inspirait d’une fête de fraternité universitaire (gobelets en plastique rouge, hot-dogs, shots de Jell-O, etc.) l’une des fêtes les plus notables de la mode. En 2014, à Ibiza, pour les 40 ans de Riccardo Tisci, c’est par messages vidéo que les invités absents comme Anna Wintour, Jake Gyllenhaal ou encore Julia Roberts et Marina Abramovic créèrent la surprise et électrisèrent la soirée de bons souhaits numérisés. Les invités présents (Kate Moss, Naomi Campbell, Joan Smalls, Natasha Poly…) et l’incroyable fête redorèrent par ailleurs le blason de l’île espagnole, de moins en moins synonyme de fête et d’élégance au sein de la sphère fashion. Parfois, les surprises ne sont pas prévues et la magie se produit. “Mon souvenir le plus marquant eut lieu à la genèse du Baron, alors que Mattias Mimoun était au piano et que Björk improvisa une reprise du tube dance No Limit devant nos yeux ébahis”, raconte Alexandre Grynszpan, moitié du duo Polo & Pan et DJ résident pendant dix ans du Baron (le duo Bensemoun/Saraiva vient d’ailleurs d’inaugurer le Mikado, ouvert du mardi au jeudi, soulignant le recul de la fête version week-end). Côté surprise, il y a aussi les célebs adeptes du “party crashing” (littéralement, s’incruster à une fête), comme le spécialiste du genre, Bill Murray, s’asseyant l’air de rien sur un canapé et créant alors l’événement le temps d’un instant dans une fête du festival de Sundance ou investissant un enterrement de vie de garçon à Charleston, en Caroline du Sud.

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La fashion week party d’Opening Ceremony printemps-été 2013, au Webster Hall à New York, en septembre 2012.

L’avenir

Alors que plusieurs études consacraient le JOMO (joy of missing out, ou la joie de ne pas sortir et de tout rater) comme grande tendance chez les millennials, de nouveaux organisateurs de soirées, souvent des collectifs protéiformes, réveillent la nuit et les soirées mode. Parmi eux, le couple de vingtenaires Pandora Graessl et Luka Isaac (également modèle signé dans l’agence de Kate Moss), qui développe les soirées Kaliante. “Indus tranchante et power noise plus piquant que la pointe d’un canif, techno tribale et danses animales…”, voici comment la “K Family” (le collectif regroupe d’autres amis vivant un peu partout dans le monde, comme à Marseille, l’un des berceaux inspirationnels des Kaliante) décrit la musique et l’ambiance de l’une de ses soirées sur sa page Facebook, en l’occurence l’un des aftershows GmbH en association avec Dust Magazine. La première des Kaliante eut lieu aux Bains, avant de chauffer le Salo, le Carrousel, le Centre Pompidou, une soirée Saint Laurent ou encore la Biennale de Venise et la dernière fashion week de Milan, avec chaque fois un succès grandissant auprès du monde de la mode, mais pas seulement. Ici plus qu’ailleurs, l’heure est au mélange de personnalités. Hybride, mais surtout empreinte de liberté et de genderfluidité, avec à chaque édition une attention particulière portée au set design, Kaliante pourrait rappeler l’esprit d’un Berlin avant la Disneylandisation du Berghain (l’esprit libertaire renaît cependant dans la capitale de la nuit sous l’influence d’une scène queer alternative). La fête n’est en tout cas pas près de s’arrêter.

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