Joaillerie

Paloma Picasso : "Ma timidité ? J’en ai fait une force"

by Adrienne Ribes-Tiphaine
13.02.2018
À l’occasion du lancement de sa collection “Paloma’s Melody” pour Tiffany & Co., Paloma Picasso nous parle de sa relation avec son père Pablo, de la place de la création dans sa vie, de son attachement au joaillier américain. Rencontre mémorable avec une femme à la timidité renversante.

Votre timidité, dont vous parlez naturellement, est-elle encore présente ?
Paloma Picasso : Oui, elle reste profonde, mais j’ai appris à la gérer en me jetant dans le grand bain. En comparant avec une personne qui n’est pas timide, je pense que nous devons puiser plus loin en nous. Mais dans la vie on n’obtient rien sans risque.

Cette timidité a finalement été un atout !

J’en ai fait une force.

Et elle vous a permis de rester connectée à votre intuition.

Oui, depuis le jour zéro…

Quel rapport entretenez-vous avec l’art ?

Forcément, les gens me demandent : “C’est comment d’être la fille de Picasso ?” Mais je n’ai jamais été la fille de quelqu’un d’autre ! Il est vrai que, quand nous sortions dans la rue avec mon père, c’était comme sortir avec Mick Jagger. Les gens se jetaient sur lui. Par exemple, quand nous étions assis à la terrasse du Sénéquier, à Saint-Tropez, une personne venait lui demander un autographe, puis une deuxième, et au bout d’un quart d’heure on ne voyait plus le port ni les bateaux.

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Bague “Paloma’s Melody” en or jaune 18 carats, 3 700 €, Tiffany & Co.
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Bracelet jonc “Paloma’s Melody” en or jaune 18 carats, 9 050 €.
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Pendentif cercles “Paloma’s Melody” en or jaune 18 carats, longueur 71 cm, 2 950 €.

Et comment viviez-vous cela, petite fille ?

Heureusement, mon père gérait très bien cette agitation, qui n’a jamais été menaçante. Il était gentil avec tout le monde. Il signait tous les autographes. Il avait une aura incroyable, mais il traitait les gens de manière naturelle. Il était capable d’entamer une conversation avec nos voisins de table et de créer un lien. Cette manière d’être m’a construite de façon positive.  

Il vous a transmis cette ouverture ?  

Oui, et je l’ai compris lors de mon premier voyage en Andalousie. Je devais avoir 25 ans, j’y étais pour des photos. Nous étions dans un petit village, il était très tôt le matin, j’étais en robe longue avec des bijoux. J’étais la seule qui parlait espagnol, les passants venaient donc me poser des questions sur la raison de cette agitation. Je leur expliquais ce que nous faisions, que j’étais Paloma Picasso. Nous avions une relation de cousins-cousines, ce rapport totalement naturel et immédiat.  

Que vous a-t-il transmis d’autre ?

Je pense que l’intensité qu’il mettait dans son œuvre était capitale, et sans doute primordiale dans sa vie. Je pense avoir été privilégiée, peut-être parce que j’étais la plus petite. J’étais une enfant très silencieuse, grâce à cela j’avais le droit de rester près de lui quand il travaillait. Il me donnait du papier et des crayons, et je dessinais.

Vous avez grandi dans une atmosphère de rêve, d’imagination…

Oui ! Et c’était pareil quand je rentrais chez ma mère (la peintre et écrivaine Françoise Gilot, ndlr). Ils avaient en commun ce monde, ce type d’amis. Chez nous venaient Jean Cocteau, Jacques Prévert… Ce qui était beau, c’est que l’art et la vie étaient une seule et même chose. À la maison, c’était la vie. Nous déjeunions, puis mon père poussait son assiette et il se mettait à faire quelque chose sur la table de la salle à manger.

C’est merveilleux… Quand vous êtes-vous posé la question de ce que vous alliez faire ?

Là, c’est plus compliqué.  Jusqu’à 14 ou 15 ans, tout allait bien. Après j’ai commencé à paniquer. Je voulais devenir architecte ou faire les Beaux-Arts, mais ce n’était absolument pas envisageable, je redoutais que les gens ne me mangent toute crue, aussi bien les professeurs que les élèves. Comme je parlais bien anglais, je me suis inscrite en licence de langues…

À Nanterre…

Absolument. En parallèle, j’étais assistante décors pour une pièce de théâtre. Il a fallu que je trouve un bijou pour Barbara, qui était la comédienne principale. Le chef costumier ne savait pas où en trouver, il m’a demandé de m’en charger. Je suis allée dans des endroits spécialisés, mais rien ne convenait. Alors je me suis rendue aux puces, et j’ai déniché d’anciens strass sur des bikinis des Folies Bergère. Je les ai enlevés et montés sur un morceau de velours noir pour réaliser un plastron. Quand les médias ont parlé de la pièce, ils m’ont mentionnée comme créatrice des bijoux – si je ne m’étais pas appelée Picasso, je n’aurais sûrement pas été citée. Je me suis dit que j’avais intérêt à apprendre à confectionner des bijoux : j’avais trouvé une passion.  

Vous menez une carrière internationale, mais d’où vous sentez-vous ?

D’un peu partout. Je suis née à Paris, j’ai vécu aux États-Unis, à Londres, en Grèce. Je suis parisienne avec une empreinte espagnole très forte, mais totalement abstraite et fantasmée, puisque mon père n’est jamais retourné en Espagne, et j’y suis allée très tard. Mais quand je me suis rendue en Andalousie, j’ai reconnu une partie de moi et de mon père.

Qu’avez-vous de français ?

Beaucoup de choses, c’est ma base. Mais j’ai fait ma carrière aux États-Unis. Je ne pouvais l’envisager à Paris.

Pourquoi ?

En France, on ne vous pardonne pas d’avoir un tel nom. Là-bas, ce que vous faites est plus important que qui vous êtes. Mais il ne faut pas être ingénue, le nom que je porte est immensément connu.

Votre père a beaucoup inspiré la mode ; s’y intéressait-il ?

Il a seulement fait des bijoux, peu et pour des proches : il a ramassé un galet sur la plage, l’a gravé et transformé en bijou pour ma mère. Ou il prenait du métal qu’il forgeait lui-même. J’en ai un avec mon portrait…

A-t-il un côté sacré ?

Oui, le bijou est un talisman, on a besoin de ce côté magique.

Tiffany & Co., avec qui vous collaborez depuis quarante ans, a-t-elle cette magie ?

Cette maison a un rayonnement extraordinaire. J’ai trouvé le meilleur partenaire qui soit. Il y a un grand respect entre nous. Eux ont besoin que je m’exprime telle que je suis. Et moi je gagne toute leur expertise, leur savoir-faire, la richesse de leurs pierres précieuses et semi-précieuses. Quand j’ai débuté chez Tiffany & Co., en 1979, il n’y avait que douze boutiques, pas de collections. C’était un autre monde.

Comment voyez-vous le futur ?

Je ne me projette pas à long terme, je suis dans le court terme, c’est ma nature. J’ai pu me diversifier grâce à l’imprévu, je n’ai jamais fait de plan de carrière. J’ai saisi les choses quand je les estimais justes et cohérentes.

Est-il essentiel d’être en cohérence avec ce que vous êtes intérieurement ?

Oui, et toujours en me disant que je ne travaille pas pour moi mais pour les autres, en espérant que je rende leur vie plus belle.  

www.tiffany.fr

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