Qui es-tu Ronan Farrow ?
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Qui es-tu, Ronan Farrow ?

Mis dans la lumière par un scandale mondain (serait-il le fils de Sinatra ?), le très sérieux journaliste a mis toute son énergie à faire tomber le puissant producteur Harvey Weinstein. En attendant la suite…
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Ronan Farrow est né deux fois. La première, le 19 décembre 1987 à New York, fruit de la longue et orageuse histoire d’amour entre Woody Allen et l’actrice Mia Farrow, qui ont tourné par moins de 13 films ensemble dont les inoubliables Hannah et ses sœurs et La Rose pourpre du Caire. La seconde, le 10 octobre 2017, lorsqu’il a révélé au grand public “le scandale Harvey Weinstein” à travers une enquête de plusieurs pages publiée dans The New Yorker, devenant à son corps défendant l’instigateur des mouvement #MeToo et #BalanceTonPorc. 

Le monde découvrait alors le visage de cet angelot blond aux costumes impeccables et au CV de premier de la classe, passé par Yale, l’Unesco ou encore les coursives de Washington comme conseiller de la secrétaire d’État Hillary Clinton. Mais Harvey Weinstein, lui, le connaissait déjà. Les deux hommes s’étaient croisés une première fois il y a quelques années lors du Aspen Ideas Festival organisé par Charlie Rose, présentateur vedette de la télé américaine tombé depuis – ironie de l’histoire – pour harcèlement sexuel. Puis plus régulièrement à la faveur de raouts new-yorkais brassant stars du show business, journalistes en vue et politiciens influents. Voilà sans doute pourquoi, lorsqu’il a appris que le jeune homme travaillait à une enquête qui le visait, Weinstein n’a pas hésité à réclamer, via leur agent commun chez CAA, un tête-à-tête avec le jeune Tintin du New Yorker, puis, devant son refus, à le menacer personnellement d’une action en justice. Farrow raconte même avoir reçu des coups de fil anonymes et aperçu de mystérieux hommes l’espionner en bas de chez lui, ce qui l’obligera plus tard à quitter son appartement de Columbus Circle. 

 

Un gamin de 29 ans

Mais le reporter a tenu bon et, au bout de dix mois d’investigation, a fini par exposer au grand jour les agissements du mogul de Hollywood, dont les talents de producteur chez Miramax puis au sein de sa propre société, The Weinstein Company, ont permis à plusieurs films tels Pulp Fiction, Shakespeare in Love ou encore The Artist de récolter des brassées d’Oscars. Dans l’article de Farrow, 13 femmes confessaient à visage découvert avoir été violées, agressées ou harcelées sexuellement par Weinstein sur une période allant des années 1990 à 2015.

Le journaliste, preuve ultime, présentait pour la première fois un enregistrement audio de Weinstein confessant avoir peloté contre son gré le mannequin Ambra Battilana Gutierrez dans un couloir d’hôtel new-yorkais, ajoutant même qu’il était coutumier de ce genre de comportement. Une question dès lors se pose : comment ce gamin – 29 ans au moment des faits – est-il parvenu à collecter tous ces témoignages et documents quand, pendant tant d’années, Harvey Weinstein, à force d’intimidations, d’accords de non-divulgation à plusieurs dizaines de milliers de dollars ou de campagnes de presse visant à salir le nom des prétendues victimes, avait réussi à étouffer la vérité ? Toutes les femmes qui ont accepté de se confier à lui soulignent son empathie, son obstination et sa rare capacité d’écoute. Mais ce qui les a sans doute convaincues est la façon dont il s’est posé dès le début comme leur défenseur. Son expérience d’avocat – il a étudié le droit à Yale et a passé avec brio le barreau de New York avant de se consacrer pendant quelque temps au droit international – a sans doute joué. “Si vous témoignez, il y a une grande chance que vous soyez entendues et que votre agresseur soit obligé de répondre de ses actes”, leur explique-t-il en substance. L’histoire a fini par lui donner raison : Weinstein a dû démissionner de sa compagnie et se carapater dans un centre de désintoxication en Arizona tandis qu’une dizaine d’enquêtes ont été ouvertes à son encontre à Londres, Los Angeles ou New York.   

Une autre chose a joué encore – et c’est peut-être là le principal : son passé familial. Sa sœur aînée, Dylan Farrow, accuse depuis de longues années leur père, Woody Allen, d’avoir abusé d’elle lorsqu’elle était âgée de 7 ans. Si le procureur de l’époque a renoncé à poursuivre le cinéaste en raison de la fragilité de Dylan, qui n’était encore qu’une enfant, celle-ci a décidé de répéter publiquement ses accusations en 2014 dans le New York Times. Jusqu’alors, Ronan avait toujours évité de s’exprimer sur cette histoire, désireux de se tenir à l’écart de sa famille afin de se faire un nom par lui-même. Mais devant la très grande mansuétude des médias vis-à-vis de leur père – et le peu d’écho rencontré en comparaison par les propos de Dylan –, il change d’avis et publie une tribune indignée dans The Hollywood Reporter. “Je crois ma sœur. En tant que frère, je l’ai toujours crue. À 5 ans déjà, j’étais troublé par la manière dont notre père se comportait avec elle : il montait sur son lit au milieu de la nuit et l’obligeait à sucer son pouce. Son comportement vis-à-vis d’elle l’a conduite à consulter un spécialiste bien avant qu’elle ne l’accuse d’attouchements. Mais plus important encore, j’ai étudié ce cas en tant qu’avocat et en tant que journaliste, et ses allégations me paraissent tout à fait crédibles”, déclare-t-il notamment.

Animosité tenace

Ronan, aujourd’hui, n’a plus aucune relation avec Woody Allen. Le retentissant divorce de ses parents en 1993 et le remariage de son père avec sa sœur adoptée, Soon-Yi, l’avaient déjà conduit à prendre parti pour sa mère. Lors des rares moments de visite octroyés au metteur en scène après le procès, le jeune garçon faisait déjà preuve d’une animosité tenace à son endroit, essuyant ostensiblement les baisers qu’il lui donnait ou lui criant à la figure : “Pourquoi tu ne donnes pas de l’argent à maman ?” Ambiance. En 2013, Mia Farrow est allée jusqu’à suggérer que Frank Sinatra, son ex-mari, avec qui elle aurait continué d’entretenir une liaison épisodique, était peut-être le père biologique de Dylan. Sur les photos, la ressemblance est frappante : même regard bleu acier, même sourire charmeur… Ronan n’a pourtant pas souhaité se soumettre à un test ADN. “Nous sommes tous potentiellement les fils de Frank Sinatra”, a-t-il répondu pince-sans-rire sur Twitter. 

Avec un tel passif familial, on se demande encore comment le petit Ronan n’a pas terminé avec une seringue dans le bras ou une corde autour du cou comme tant d’autres enfants perdus de Hollywood. D’autant qu’il a passé son enfance au milieu de 11 autres enfants, tous adoptés par Mia Farrow (elle en a trois autres d’une précédente union avec le chef d’orchestre André Previn) et sous la coupe d’une génitrice que beaucoup disent à moitié cinglée. Moses, le frère de Ronan et de Dylan, l’a même accusée dans un livre de l’avoir frappé et battu à de multiples reprises lorsqu’il n’exécutait pas ses désirs, avant d’ajouter : “Maintenant que je ne vis plus dans la peur de son emprise, je suis libre de partager le lavage de cerveau qu’elle exerçait.”     

À lire ces propos, on comprend mieux pourquoi Ronan s’est réfugié très tôt dans le travail, passant des heures à discuter pendant la récréation avec ses professeurs ou à étudier, enfermé dans sa chambre de leur maison du Connecticut, le latin, la philosophie ou l’anatomie des lézards ou des escargots vivants. Après avoir sauté plusieurs classes, il achève son cursus scolaire à l’âge de 15 ans et devient porte-parole pour l’Unicef au Soudan. C’est là-bas qu’il attrape une infection à la jambe qui va le condamner à utiliser une chaise roulante puis des béquilles pendant quatre longues années. Ce qui ne l’empêche pas d’intégrer l’université de Yale puis,
à sa sortie, le Département d’État américain sous la houlette de Richard Holbrooke
puis de Hillary Clinton. Il commence alors à collaborer avec différents journaux comme le Los Angeles Times ou le Wall Street Journal avant de rejoindre en 2014 la rédaction de la chaîne NBC. Début 2017, inspiré par l’affaire Bill Cosby qui vient tout juste d’éclater, il propose à son rédacteur en chef un sujet sur les scandales de viol ou de harcèlement sexuel à Hollywood. Un de ses collègues lui signale alors que l’actrice Rose McGowan, dans un tweet, accuse un homme puissant et célèbre dans le milieu de l’avoir violée. Un homme qui va s’avérer être Harvey Weinstein. On connaît la suite de l’histoire…  

Museler la vérité

Mais celle-ci ne s’arrête pas là. Car Ronan a désormais une nouvelle cible en tête : Donald Trump. En février 2018, il publie dans The New Yorker une nouvelle enquête dans laquelle il accuse l’actuel président de monnayer le silence de jeunes femmes avec qui il a pu avoir une liaison alors qu’il était déjà marié à la Première dame, Melania Trump. Parmi elles, on retrouve notamment une playmate croisée à une fête de Hugh Hefner et une ancienne star du porno. Ce que Ronan dénonce, au-delà de l’inconséquence du chef d’État, est son usage du pouvoir pour museler la vérité. Tout en espérant avoir assez de preuves pour étayer les accusations d’agression sexuelle portées par une des jeunes femmes qu’il a interviewée. Alors Trump va-t-il bientôt rejoindre Weinstein dans sa clinique en Arizona ? L’avenir le dira. Mais si Ronan, qui s’apprête à publier un livre sur la diplomatie américaine et vient de signer un contrat pour une série documentaire sur HBO, poursuit ses investigations au même rythme, il risque de ne plus y avoir beaucoup de places. 

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