Hommes

Jérôme Jarre, youtubeur engagé

Après s’être fait connaître sur les réseaux sociaux, il s’est lancé à corps perdu dans l’humanitaire. Son ambition ? Faire plus et mieux que les ONG. Vraie révolution ou narcissisme 2.0 ?
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Une fois n’est pas coutume, l’image n’est pas en HD. Les traits marqués, Jérôme Jarre apparaît à l’écran entouré d’une dizaine de Rohingyas – hommes, femmes et enfants aux corps creusés par la faim. La scène est frappante. Belle gueule d’ordinaire habituée aux LOL, le Français de 27 ans ne semble plus avoir le cœur à rire… Sur un coup de tête, il s’est rué jusqu’à la frontière banglado-birmane pour témoigner du martyr des Rohingyas. Ignorée par la communauté internationale, cette minorité musulmane méconnue se trouve pourchassée et privée de ses droits les plus élémentaires en Birmanie. Pour fuir une mort certaine, les Rohingyas se sont massivement refugiés au Bangladesh voisin, l’un des pays les plus pauvres du monde. “Vous ne pouvez pas imaginer les histoires qu’on a pu entendre ici, de la part des survivants du génocide qui a eu lieu en Birmanie, explique Jarre. Ce sont des Rohingyas, ils ont vécu l’enfer. Ils ont perdu leurs familles, leurs maisons, leur pays. Ils n’ont plus rien ! Pour eux, l’humanité est une farce, elle n’existe pas…”

“Il m’a semblé sincère. Sa manière de nous raconter le quotidien de ces populations en grande détresse avait quelque chose de novateur. C’était comme si on était avec lui et qu’on agissait avec lui.” Aïda Touihri, journaliste

2,2 millions de dollars récoltés

Comment agir face à cette situation d’urgence absolue ? En utilisant le pouvoir des réseaux sociaux, répond Jarre ! Le Français va mettre en place une stratégie en plusieurs temps. Le 27 novembre 2017, en direct du Bangladesh, l’acteur Omar Sy commence par mettre en ligne une vidéo dans laquelle il explique avoir répondu à l’appel du lanceur d’alerte. Plusieurs personnalités des réseaux sociaux français lui emboîtent le pas. À leur tour, elles postent des vidéos pour mobiliser leurs propres communautés. DJ Snake (3,4 millions d’abonnés sur Instagram) sera de l’aventure, tout comme les YouTubeurs coqueluches des millennials Jhon Rachid (1,2 million d’abonnés sur YouTube) et Mister V (4,5 millions de followers sur Twitter). L’opération pensée par Jarre mobilise vite. Si fort qu’elle en devient virale ! Dans un deuxième temps, le hashtag #LoveArmyForRohingya, créé pour la circonstance, se propage comme une traînée de poudre. Dans les faits, Jarre gère habilement une cagnotte pour collecter les dons des internautes : c’est le troisième temps de sa stratégie. En vingt-quatre heures à peine, le Français, accompagné de ses “soldats de l’amour”, réussit à lever un million de dollars en faveur des Rohingyas. Deux jours plus tard, le 30 novembre, la somme s’élève à 1 400 000 dollars. Si le rythme s’est essoufflé depuis, le dernier pointage permet de savoir que plus de 58 000 personnes à travers le monde ont mis la main au portefeuille. Au total, quelque 2,2 millions de dollars de dons ont été récoltés. Une opération rondement menée…

L’engagement humanitaire réinventé

La méthode Jarre, déjà éprouvée au printemps 2017 en Somalie, repose sur deux piliers : une force de frappe considérable sur les réseaux sociaux renforcée par le pouvoir d’influence de supporteurs célèbres prenant fait et cause pour ses initiatives humanitaires. Footballeurs, rappeurs, humoristes, acteurs, intellectuels et journalistes : ils furent des dizaines à utiliser le hashtag #LoveArmyForRohingya pour interpeller l’opinion. Soutien de la première heure, la journaliste Aïda Touihri nous en dit plus sur les raisons qui l’ont poussée à soutenir Jérôme Jarre : “J’ai découvert le personnage, comme beaucoup, sur les réseaux sociaux. Sa Love Army m’a intriguée. Voilà donc un jeune homme qui prétend changer le monde ? À la force du clic ? Au début, je l’ai pris pour un doux rêveur. Et puis je suis tombée sur des vidéos réalisées en Somalie. Sur des terrains où les journalistes des grandes rédactions ne vont quasiment plus. Ça coûte cher, et puis vous savez, la fameuse loi de proximité… J’ai été touchée par son empathie, son engagement auprès des populations locales. Il vivait avec eux et comme eux... Il m’a semblé sincère. Sa manière de nous raconter le quotidien de ces populations en grande détresse avait quelque chose de novateur. C’était comme si on était avec lui et qu’on agissait avec lui.” Pour la journaliste, cela ne fait aucun doute, Jérôme Jarre a “réinventé l’engagement humanitaire”. Là où les ONG mettent parfois des mois à faire campagne et à récolter des dons en envoyant par courrier leurs brochures imprimées sur papier glacé, Jarre a misé sur la rapidité des nouvelles technologies. Résultat : une structure légère, peu de coûts de fonctionnement, un énorme gain de temps, et donc d’argent.

Propagande Turque

En lui assignant un objectif d’efficacité immédiate, Jérôme Jarre dépoussière notre conception de l’humanitaire. Mais sa méthode n’est pas sans susciter critiques et réserves. En cause notamment, les liens nébuleux de l’influenceur français avec le pouvoir turc. Dès le début de l’opération en faveur des Rohingyas, la Love Army interpella le président turc, Recep Tayyip Erdogan, via Twitter : “On demande l’aide du président de la Turquie pour notre mission Rohingya”… La réponse de l’homme fort d’Ankara ne tarda pas à arriver : “Cher Jérôme Jarre, nous n’avons jamais décliné une demande d’aide – d’où qu’elle émane. Nous allons soutenir les efforts de #LoveArmyforRohingya via nos agences d’aides humanitaires.” Et Erdogan de citer l’Afad, l’agence turque de gestion des catastrophes naturelles et des situations d’urgences, Tika, l’agence turque de coopération et de développement, le Croissant-Rouge turc mais aussi et surtout la compagnie aérienne Turkish Airlines. En remplissant un avion de 60 tonnes de vivres, cette dernière avait déjà considérablement aidé Jarre dans son opération humanitaire somalienne. En échange, le Français avait alors multiplié les posts, vidéos et autres tweets remerciant la compagnie turque, suscitant de nombreuses accusations de publicité masquée. L’engagement de Jarre renforce-t-il le pouvoir d’Erdogan ? Interrogé par Libération, Bayram Balci, chercheur à Sciences-Po Paris, analyse : “Pour Erdogan, il s’agit d’abord d’un retour à une dimension islamique de sa politique extérieure de défense des musulmans opprimés à travers le monde, en concurrence avec l’Arabie saoudite, en particulier.” Balci poursuit : “C’est une opération tout bénéfice qui rehausse le prestige de la Turquie aux yeux de sa population, sans coût comparable à celui de l’accueil des Syriens dans le pays, qui suscite un rejet grandissant.”

Demeure une question fondamentale : que pensent les humanitaires expérimentés des méthodes de Jarre ? Ont-ils réellement le sentiment de se trouver face à une machine à buzz ? Serge Breysse, directeur du département expertise et plaidoyer au sein d’Action contre la faim, est loin d’être négatif : “Tout ce qui met en avant les causes pour lesquelles nous nous battons est bienvenu.” Françoise Sivignon, présidente de Médecins du monde, s’avoue, quant à elle, plus perplexe face à l’action du hashtag #LoveArmyforRohingya. “Cela nous questionne, déclare-t-elle. Nous aimerions volontiers les questionner en retour. C’est intéressant de voir comment ils vont passer à l’étape d’après. Je n’ai pas envie de les critiquer d’emblée, car cela peut donner envie aux jeunes de se sensibiliser au champ politique. Néanmoins, une question se pose : comment vont-ils utiliser ces dons ?” En la matière, les premiers retours de terrain sont positifs. Des projets se montent, des écoles et des hôpitaux de campagnes sortent de terre. L’action de Jarre est tangible.

En off, les langues se délient

Reste qu’en off, les langues se délient : “On a l’impression que Jérôme Jarre utilise la cause comme une opération marketing au service de sa propre activité, explique un humanitaire officiant dans la corne de l’Afrique. Son problème, c’est un peu le colonialisme de l’humanitaire : moi, Blanc, sais mieux que tous ces Noirs… C’est la même logique qui pousse des jeunes issus de familles riches à faire de l’humanitaire, sans aucune expertise. Pour autant, si Jérôme Jarre décidait de parler des centaines de milliers de bébés et de femmes enceintes qui meurent chaque année du paludisme, je ne serais pas mécontent”, conclut, réaliste, notre interlocuteur.

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