Bakar : "Grâce à la musique, je me bouge et je ne fais pas n’importe quoi"
“J’écoute de la musique non-stop, explique Bakar. Dans un sens, elle me sauve la vie : grâce à elle, je me bouge et je ne fais pas n’importe quoi. Si je me sens mal, j’écoute un morceau et ça me calme, ou ça me donne la réponse que j’attendais.” Ce Londonien originaire du quartier de Camden, auquel il reste très attaché, a très vite pris conscience du pouvoir que la musique peut exercer non seulement sur lui-même, mais aussi sur les autres.
Pourtant, c’est en dilettante qu’il a démarré sa carrière en 2015, en postant anonymement sur soundcloud des morceaux qu’il avait élaborés à partir de samples de King Krule et de Bombay Bicycle Club. Se faire un nom n’a jamais été pour lui une question de vie ou de mort, contrairement à certains artistes de sa génération. D’ailleurs, Bakar n’est pas près de devenir accro aux réseaux sociaux : il ne possède même pas de téléphone portable. On parvient enfin à l’avoir au bout du fil, par l’intermédiaire de l’un de ses proches, pour lui poser toutes les questions qui nous sont venues à l’esprit en découvrant son univers singulier. Il y a deux ans, Bakar a sorti son premier album, intitulé Badkid. Véritable pavé dans la mare du rock anglais et de ses sonorités modernes un peu trop policées et conformistes. Badkid c’est d’abord l’affirmation de sa personnalité, loin des clichés vieillots qui voudraient réserver les guitares à des musiciens blancs. Mais c’est aussi l’abolition des notions de styles musicaux. Bakar prend un malin plaisir à flouter ces frontières en plaquant des rythmiques électro-rap sur des mélodies chantées de sa voix soul, le tout enrobé dans des guitares indie-rock. La preuve qu’on peut être fan de hip-hop et de rock en même temps. “Quand j’étais ado, j’ai été très marqué par Kele Okereke, de Bloc Party, et par Dev Hynes, période Lightspeed Champion”, se souvient-il. Ces deux groupes, dominés par les guitares et menés par des chanteurs black, lui ont ouvert la voie en lui montrant que ce qu’il recherchait était possible.
Abolir les préjugés communautaires
“Les ados d’aujourd’hui ont beaucoup plus d’exemples sous la main. Mais les clichés existent des deux côtés: il y a des gens dans ma communauté qui me demandent encore pourquoi je joue ce genre de musique. Doucement mais sûrement, les préjugés disparaîtront, on finira par y arriver”, assure-t-il. Dans cet état d’esprit optimiste, Bakar a pris de bonnes résolutions pour cette nouvelle année, qu’il dévoile lorsqu’on lui demande à quoi il a déjà renoncé pour la musique, depuis ses débuts : “C’est une bonne question... Il faut que j’apprenne à laisser tomber certains trucs, à lâcher prise. C’est exactement ce que j’ai prévu de faire en 2020. En me lançant à fond dans la musique, j’ai abandonné au passage ma capacité à me détendre. Je réfléchis en permanence à ce que je devrais faire, à la prochaine étape de ma carrière. La tranquillité, voilà ce que j’ai dû laisser derrière moi !” On le croit sur parole, mais ce n’est pas vraiment l’image qu’il donne dans ses clips. Au début de la vidéo de Hell N Back, il fait des grimaces, sifflote sur une plage, ou balance ses jambes au-dessus d’une rambarde. Libre comme l’air dans sa chemise balayée par le vent, il finit par esquisser quelques pas de danse nonchalants. Ce morceau radieux figurait sur l’EP qu’il a sorti l’an dernier, six chansons réunies sous le titre Will You Be My Yellow? Parmi elles, on note aussi Stop Selling Her Drugs, une collaboration avec le rappeur Dominic Fike, autre grand espoir 2020.
Sur le podium Fendi
Tout en conservant le charmant esprit lo-fi qui l’habite depuis toujours, ce maxi offre un virage vers la lumière et la douceur. Peut-être une transition vers le deuxième album qu’il prépare en ce moment ? Bakar n’en est pas si sûr. Il nous parle de ce sur quoi il travaille avec acharnement ces jours-ci, pour nous donner une idée globale. “J’aimerais vraiment pouvoir te dire que j’ai terminé ce nouvel album, mais j’en suis loin, avoue-t-il en soupirant. J’ai bien l’intention de le sortir avant la fin de l’année, même si je ne sais pas exactement quand. Je travaille très dur pour faire le meilleur album possible. Mon objectif, c’est d’en sortir épuisé après avoir tout donné. J’ai envie de transmettre les mêmes messages que sur Badkid, mais en mieux ! Je me sens le même, mais il y a quand même quelques différences : je me suis amélioré, mon groupe aussi, mon producteur aussi, ma façon de chanter et de jouer aussi, j’arrive mieux à raconter des histoires. Donc je pense qu’on restera dans la même veine mais avec une énorme progression, une plus grande intensité : on ira encore plus loin dans la sincérité, notre côté pop sera accentué, notre atmosphère relax le sera encore plus... bref, tout sera plus démesuré qu’avant.”
On trépigne d’impatience en attendant de découvrir le résultat. D'ici là, Bakar nous promet qu’enregistrer la suite de Badkid va être sa seule préoccupation pour ces prochains mois. “Ensuite, je pense qu’on partira en tournée, peut-être pour participer à des festivals cet été”, précise-t-il. Sa griffe, éclectique et électrique, n’en finit par de séduire ses auditeurs. Parmi ses fans autoproclamés, on retrouve Skepta (que Bakar a côtoyé de près), SebastiAn (avec qui il a collaboré sur le morceau Sober), et, plus improbable, sir Elton John. Bakar a aussi commencé à conquérir le domaine de la mode, en particulier Virgil Abloh. Le styliste l’a recruté dès son premier défilé pour Louis Vuitton en juin 2018, puis à nouveau début 2019. Bakar a ainsi côtoyé sur le podium des artistes de choc comme Kid Cudi, Theophilus London, Dev Hynes, Steve Lacy, Playboi Carti et Octavian, entre autres. Le Londonien a également fait partie du projet F Is For... Fendi début 2019. Habillé par la maison italienne, il a donné une performance mémorable sur la terrasse du Palais de la civiliation italienne, à Rome. Dès 2017, il avait été repéré par Fred Perry et invité à jouer un concert spécial jeunes talents organisé par cette marque anglaise culte. “Chaque nouvelle expérience que je vis dans le monde de la mode est une vraie bénédiction, s’exclame Bakar. C’est vraiment cool ! La plus grande icône de mode que je connaisse, c’est ma mère (rires).”
Si son look, à tendance baggy, est un autre moyen de dévoiler sa personnalité, Bakar s’exprime avant tout en musique. Il revient sur son mode de fonctionnement pour composer : “Ce que je recherche dans un morceau tient en deux mots : honnêteté et mélodie. J’ai du mal à décrypter mon processus d’écriture : ça me vient comme par magie ! Comme si ça ne dépendait pas du tout de moi. Je dois sim- plement me mettre en condition, dans un état d’esprit propice pour que les idées viennent à moi, par exemple en passant du temps en studio. Mais ça peut aussi m’arriver quand je marche dans la rue, ou dans un train, ou quand un copain dit une phrase qui me plaît et me reste en tête. La créativité peut arriver dans plein de circonstances différentes.”
Que fait cet esprit bouillonnant quand il ne prépare pas son grand retour ? “Je dois reconnaître que mon passe-temps préféré, quand je ne fais pas de musique, c’est la Playstation”, glisse-t-il dans un éclat de rire. On lui fait confiance pour rester concentré encore quelques mois sur la préparation de son nouvel album, l’une des plus belles promesses de 2020.
Album Badkid et EP Will You Be My Yellow?, disponibles. Nouvel album à venir cette année. Interview à retrouver dans le nouveau numéro de L'Officiel Hommes