Gucci Beauty

Décryptage d'une fragrance : Gucci Mémoire d'une Odeur

Quelque sept décennies sur terre, plus de 500 parfums imaginés... Alberto Morillas est une légende de la parfumerie contemporaine. Depuis 2017, il conçoit (rêve ?) les fragrances de la maison Gucci. Après Gucci Guilty Absolute et Gucci Bloom, il a dessiné les contours de Gucci Mémoire d’une Odeur, une merveille poétique, émancipée et romanesque. Une splendeur.
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Réalisée par Glen Luchford sous la supervision de Christopher Simmonds, la campagne met en scène un idéal, une famille rêvée, composée selon son désir. De gauche à droite: Harry Styles, William Valente (mannequin), Olga Zapivokhina (mannequin) et la musicienne Zumi Rosow.

Pour incarner Gucci Mémoire d’une Odeur, pas moins de 21 égéries, dont Harry Styles, Harris Reed, Stanislas Klossowski de Rola (fils de Balthus), Leslie Winer, Ariana Papademetropoulos... Atypiques, ces personnages composent la nouvelle famille Gucci. Pour Alessandro Michele, le directeur de création de la maison, il s’agit de “la fresque d’une vie mythologique où la famille est une communauté privée avec son propre cadre social, où il règne une liberté totale d’expression et où les rôles des personnes et des choses ne sont pas définis”. Un voyage dans le temps qui s’affiche également sur le flacon, inspiré d’un ancien Gucci. Des cannelures, un côté antiquisant, le tout teint de vert et or. Pour ce parfum unisexe, Alberto Morillas a imaginé un minéral aquatique avec pour point de départ le choix de la fleur de camomille (rare en parfumerie). Un jasmin de corail indien et des muscs s’ajoutent à la composition. Enfin, des notes boisées avec un santal crémeux et du cèdre pour donner de l’intensité.

L’Officiel Hommes : Comment travaillez-vous avec Alessandro Michele?
Alberto Morillas : Nous avons une relation vraiment unique. Il me confie ses émotions pour me mettre sur la piste d’une nouvelle odeur, d’une nouvelle sensation. Il me donne ses indications. Il a une culture olfactive très riche, il collectionne les parfums et en porte beaucoup. Il a aussi une connaissance précise du marché, sans que cette donnée n’interfère dans nos échanges. Quand j’ai créé Gucci Guilty Absolute, il voulait que le parfum capte l’odeur des ateliers de maroquinerie de Gucci. Il ne citait pas de parfums déjà réalisés, mais des émotions. Je lui ai proposé quatre voies, et il m’a dit: “Voilà, c’est exactement ça que j’éprouvais quand je travaillais dans l’atelier.” Par la suite, nous avons travaillé sur Bloom, pour lequel il m’avait demandé de créer un jardin imaginaire, donc j’ai travaillé avec à l’esprit des fragrances de jardins à la française, à l’anglaise, à l’italienne. J’avais en tête des fleurs étranges, avec un côté un peu vénéneux, mystérieux. Gucci Bloom procure la sensation d’entrer dans un monde féérique, imaginaire. Travailler avec Alessandro va très vite: une fois qu’il a retrouvé son émotion, il considère que c’est terminé.
 

Ce Gucci Mémoire d’une Odeur est particulièrement singulier, comment-a-t-il été élaboré ?
Le processus a été beaucoup plus compliqué, parce qu’il m’a demandé de construire une odeur autour de la camomille, un ingrédient que l’on a toujours utilisé en parfumerie, mais avec des traces légères ou de petites inflexions. Ça a pris un an et demi, parce qu’il voulait toujours plus de camomille, et c’est difficile parce que, dans la parfumerie, on est très conventionnel. C’est compliqué d’imposer une odeur, une émotion, un souvenir. Donc j’ai demandé à toutes les équipes de faire des recherches, parce que la camomille doit avoir ici une qualité particulière pour ne pas évoquer une infusion ! Il fallait s’assurer qu’il y ait assez de matière pour pouvoir composer le parfum. Gucci Mémoire d’une Odeur a une présence olfactive marquée, mais ça ne dérange pas Alessandro. Dans le microcosme de la parfumerie, tout le monde en parle : enfin un produit qui sort des sentiers battus ! Tout le monde se copie en ajoutant un peu de bergamote ici ou là. Nous, nous étions animés par la volonté d’être différents, mais jamais dérangeants. Les cinq premières minutes, après l’avoir essayé, les gens le trouvent parfois étrange, mais une fois la camomille un peu évaporée, ils aiment beaucoup ce qui reste sur la peau et les vêtements, car il y a une dimension minérale et très sensuelle. Et sur la peau, cet accord de floral, de jasmin et de musc a une connotation très mystérieuse..
 

Comment expliquez-vous sa singularité ?
Il exprime une grande liberté, il n’est pas exclusivement pour tel ou tel genre. C’est un parfum très Gucci, qui représente vraiment Alessandro. Ce parfum casse beaucoup de codes, j’ai vu que plusieurs prix de parfumerie l’avaient déjà récompensé.
 

Étiez-vous au courant que Harry Styles serait le visage de la campagne ?
Quand je crée un parfum, je ne sais rien de la communication qui l’accompagnera. Je savais plus ou moins qui serait l’égérie, mais ce n’était pas encore certain. Quand vous voyez toute la campagne, vous comprenez mieux le parfum. Vous trouvez le côté minéral incarné par le château, les aspects primitifs exprimés par la terre, le feu... La communication est intrigante comme le parfum. Il n’y a pas de règle précise.

Suivez-vous attentivement ses collections ?
J’assiste à tous ses défilés. Mais le monde d’Alessandro ne se limite pas à ses collections, c’est aussi son style, et c’est surtout son atelier à Rome. À chaque fois, il me donne presque une heure de son temps, ce qui est beaucoup pour lui, et je suis dans sa galaxie, entouré d’objets très étranges, insolites. Parce que le parfum n’est pas comme une collection, il n’est pas circonscrit à un moment précis. Quand on crée un parfum, c’est tout l’univers d’Alessandro, sa personnalité, que l’on capture.
 

Comment travaillez-vous ? Seul, en équipe ?
Je travaille tout seul pour Gucci. Les parfums sont vraiment le fruit de mon travail avec Alessandro. Il faut que le lien soit intense, c’est ce qui fait la force de nos créations. Quand il a créé Gucci Bloom, tout le monde jugeait que le floral, “c’est très extrême”. Mais c’est précisément ce qu’il voulait.
 

Vous fournit-il des échantillons d’odeurs ? Des essences ?
Jamais. Il me propose des pistes, des associations de fleurs, des parfums qu’il a portés quand il était plus jeune, ou portés par sa mère ou sa tante. Il ne dit pas “j’aimerais que l’on travaille un masculin comme ça”, il veut être surpris. C’est comme chercher une pierre pour la joaillerie. Vous essayez de trouver une émeraude différente de toutes les autres.
 

Quel est votre moment préféré de la création?
Quand il m’appelle avec de nouvelles idées. C’est très excitant de voir ce qu’il a envie de faire. Il ne me montre jamais un élément, il évoque plutôt des souvenirs, des émotions. Il ne me donne pas un sujet, avec une matière précise, mais il a déjà des idées de couleurs pour le flacon, de petits détails...
 

Quelle est la première odeur qui vous ai frappée ?
Je suis espagnol, donc peut-être que la première émotion olfactive, c’est l’odeur de l’eau. À Séville, dans les années 1960, l’odeur du patio la matin, cette odeur aquatique de propreté, de renouveau, de vie associée à des odeurs de fleur d’oranger, de jasmin. L’odeur du puits. L’eau sur une pelouse, sur un feuillage, l’eau d’une fontaine. Ce que je recherche toujours dans mes parfums, depuis cinquante ans, c’est cette fluidité. Même dans des parfums qui sont très denses ou sombres, il faut toujours qu’il y ait un souffle à l’intérieur....
 

Quelle odeur avez-vous en horreur ?
Celle du barbecue du voisin ! Après, il n’y a pas vraiment d’odeur qui m’incommode, sauf l’odeur de la saleté ou celle de la nourriture sur une piste de ski. Mais l’être humain est aussi capable de fermer son cerveau, de choisir de sentir ou pas.

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