Femmes

Non, la broderie n'est pas has-been

by Mathilde Berthier
09.05.2017
Longtemps cataloguée "truc de grand-mère", la broderie intègre les sphères du cool. Et se fait porte-parole de la slow fashion. Décryptage.

Plus proche du mythe d’Ariane que du passe-temps pour retraité, la broderie est aujourd’hui l’un des secteurs les plus dynamiques de la mode. Chez Maison Lesage, à Pantin, les ateliers ne désemplissent plus, fréquentés par plusieurs générations d’artisans : ceux qui ont connu François Lesage, le "Gainsbourg de la mode", et les autres, ex-danseurs, profs, psychologues reconvertis dans l'artisanat, ou jeunes talents issus des grandes écoles européennes. Tous s'accordent à dire que "la broderie n’est plus une voie de garage", beaucoup quittant leur job pour venir travailler chez Lesage.

Il faut dire que François Lesage et ses pairs ont su cultiver le désir. En 1992, la famille inaugure une école de broderie dédiée aux néophytes comme aux professionnels, au 13, rue de la Grange Batelière. Rachetée en 2002 par Paraffection, filiale de la maison Chanel, l'entreprise se voit pousser des aîles, et innove de plus belle : "Aujourd'hui, la broderie s'impose différemment. On la détourne avec du 3D, du silicone, des LED... Et si le crochet de Lunéville et l'aiguille restent les piliers du savoir-faire, les perspectives sont plus modernes. C'est ce qui plaît aux jeunes créateurs : ils arrivent chez nous avec des préjugés, comme si la broderie n'était qu'une pose de perles ou de paillettes. Et on leur montre que tout est possible." nous raconte Murielle Lemoine, directrice de la Maison Lesage. 

 

"La broderie n'est plus une voie de garage."

Au 32e Festival d'Hyères, où Murielle Lemoine officie comme membre du Jury Mode, les jeunes créateurs ne se privent pas. Parrainé par Chanel, le lauréat de l'édition 2016 - Wataru Tominaga - a choisi de collaborer avec les Maisons Lesage et Lognon pour sa collection pilote. Au menu ? De la broderie donc, mais technicolor : "Mon point de départ était ces costumes traditionnels très colorés et fleuris que l'on trouve en Europe de l'Est. J'ai voulu les twister avec des matériaux modernes et masculins, comme la corde. Hubert Barrère (le directeur artistique de la Maison Lesage, ndlr) m'a donné les clefs pour explorer cette dualité. Avec les équipes de Lognon, j'ai établi une forme de plissage issue de l'origami." Cette période de création dans les ateliers est aussi l'occasion pour les jeunes designers d'expérimenter leur style et de tester leurs limites, avant le grand saut : "Plus on a une clientèle importante et plus les choses vont vite. On est pris dans un tourbillon. Quand on débute, on a encore le luxe de pouvoir regarder et admirer son travail. L'artisanat, c'est du temps... Mais, avec la passion, on s'accommode des contraintes et du rythme de la mode." poursuit Murielle Lemoine. 

"Quand on débute, on a encore le luxe de pouvoir admirer son travail."

Sans cesse challengés ces dix dernières années, la broderie et les métiers d'art donnent désormais le change. À Paris et ailleurs, les vocations se multiplient. On préfère produire moins mais mieux, finaliser son vêtement ou son accessoire à la main, quitte à faire des concessions en termes de stocks ou de prix. Le geste artisanal et créateur prend du grade. Par exemple, chez CSAO (Compagnie du Sénégal et d’Afrique de l’Ouest), ce sont 70 brodeuses issues de Dakar et de l'Île de Gorée qui ont contribué à la récente collaboration d'Ondine Saglio avec Bonpoint. Du côté de New York, la fondatrice de Lingua Franca, Rachelle Hruska, brode elle-même ses sweat-shirts engagés : "I miss Barack", "Fake president" ou "Science not fiction". Dans un registre plus épicé, la rédactrice et désormais créatrice Marie Lichtenberg tisse sur ses blouses victoriennes des motifs empruntés au Kamasutra. Diane Goldstein, elle, fait bénir ses kimonos brodés main par un chaman, juste avant la mise en vente. Réalisme et authenticité pour les uns ; abstraction, avant-garde et virtuosité pour les autres... Sans jouer dans la même cour, ces jeunes marques et la Maison Lesage se rejoignent sur un point : l'art et le goût de travailler autrement. 

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Détail de la collection de Wataru Tominaga
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Stocks de perles dans les ateliers Maison Lesage à Pantin
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Détail de la collection haute couture été 2017 de Chanel

Crédit : Chanel / Anne Combaz

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