Femmes

Raf Simons : "J’ai une relation amour-haine avec la mode"

by Maud Gabrielson
21.11.2017
Nommé en août 2016 à la direction artistique de Calvin Klein, le discret créateur belge a réussi le pari de replacer le géant du prêt-à-porter au cœur de la carte mode. Et cela lui fait du bien. Explications.

Il s’imprègne de l’énergie de New York

On dit d’elle qu’elle est la ville qui ne dort jamais. Le tempo de New York aurait-il insufflé chez Raf Simons une énergie nouvelle ? Effectivement plus rapide et acéré que celui de Paris où il vivait depuis ses débuts chez Dior, et, bien évidemment, à l’opposé d’Anvers où ses racines sont implantées. À voir sa dernière collection chez Calvin Klein présentée en septembre, on est en droit de le penser. Et pas seulement car cette dernière, clin d’œil à l’Amérique et ses excès – du rêve américain au dénuement le plus complet –, fut ponctuée de références fortes en émotions : les films d’horreur, le pop art ou encore les séries addictives, Game of Thrones en tête. Installé depuis presque deux ans à Midtown, au cœur de Manhattan, dans une de ces maisons de ville que l’on croise au détour des films tournés à New York, Raf Simons laisse sans aucun doute la ville le submerger, l’inspirer. “Depuis que je suis là, j’ai découvert une vie différente de ce qu’on perçoit lorsqu’on est de passage à Manhattan pour quelques jours, et j’y ressens la possibilité de réaliser des choses devenues impossibles ailleurs”, confiait-il, en juillet, au Figaro. Son défilé printemps-été 2018 pour sa propre marque, présenté de nuit dans un marché à Chinatown, ne racontait pas autre chose. Et, chez Calvin Klein, le créateur est au bon endroit pour se laisser aspirer par la culture américaine. Cette griffe mythique a en effet largement contribué à façonner une certaine idée de l’Amérique dont les kids raffolent. Le label, qui célébrera ses cinquante ans en 2018, manie en effet l’art du cool avec brio : fer de lance du minimal 90s et du sportswear élégant, adepte des effets de bandes réunissant Kate Moss et sa clique le temps d’une pub pour de la lingerie ou un parfum incontournable…

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Raf Simons.
"Dès le départ, rien ne me prédestinait à faire de la mode. Lorsque j'ai débuté ma vie professionnelle, j'étais bien plus attiré par l'art, le design, les films, la musique..." Raf Simons
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La campagne Raf Simons automne-hiver 2017/18.
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En backstage du défilé Raf Simons printemps-été 2018.
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Des passages de la collection 205 W39 NYC Calvin Klein printemps-été 2018.
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Des passages de la collection 205 W39 NYC Calvin Klein printemps-été 2018.
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Raf Simons

Il nourrit son art

“Dès le départ, rien ne me prédestinait à faire de la mode. Lorsque j’ai débuté ma vie professionnelle, j’étais bien plus attiré par l’art, le design, les films, la musique…” C’est dans la version américaine de Vanity Fair, en septembre dernier, que Raf Simons précise son parcours intellectuel et professionnel. Celui qui conduira ce jeune flamand timide, fils unique élevé à Neerpelt, petite ville de 6 000 habitants, par un père, gardien de nuit dans l’armée, et une mère, femme de ménage, à se présenter au monde. Et à dérouler son univers à contre-courant des tendances et pourtant bien ancré dans l’époque et les réalités pratiques. Il a d’ailleurs débuté par le menswear pour une raison des plus communes : en 1991, lorsqu’il lance sa griffe, ses deux amies associées le lâchent du jour au lendemain. Se retrouvant seul, il se résout à essayer, tester, réajuster les vêtements qu’il crée… sur lui-même. “Je n’avais pas l’obsession de faire du menswear ! Je voulais juste faire une collection.” Et s’il n’avait pas l’obsession de la mode homme, il n’avait pas non plus celle des vêtements. “S’il s’agissait uniquement de vêtements, cela ne me satisferait pas suffisamment. Je ne pense pas que je pourrais continuer à faire cela dix ou vingt ans”, expliquait-il au magazine Interview en 2014. Le créateur, qui a étudié le design industriel, trouve alors son salut à travers des digressions toujours bien pensées. Il dévoilait en juillet dernier une nouvelle collection imaginée pour Kvadrat, label danois de meubles et textiles, tandis que ses collaborations avec l’artiste contemporain Sterling Ruby se multiplient – des imprimés exclusifs chez Dior en 2012 jusqu’à la transformation du siège de Calvin Klein, à New York, ou de la nouvelle boutique de Madison Avenue. Autre de ses proches, l’Anglais Peter Saville, à qui l’on doit le renouveau du logo Calvin Klein. Amateur d’art, Raf Simons possède une jolie collection personnelle : des œuvres signées Cindy Sherman, Cady Noland ou encore George Condo.

Il n’a pas peur des grands écarts

“J’ai une relation amour-haine avec la mode”, raconte souvent Raf Simons au détour d’interviews. Comme deux entités qui se toisent et se tournent autour, avant de s’apprivoiser. Car, à 49 ans (il aura 50 ans en janvier), Raf Simons a eu plusieurs vies, souvent menées en parallèle, et sait aujourd’hui ce qui l’émeut, le fait avancer. En 2000, alors qu’il est à la tête de son label depuis presque dix ans, il rejoint pour cinq ans l’université des Arts appliqués de Vienne pour y enseigner la mode. Il vient alors tout juste de rompre avec la créatrice Véronique Branquinho et est sans doute en quête d’un changement de décor. Mais c’est en 2005 que survient sa véritable révolution : il prend la direction artistique de Jil Sander et dessine alors ses premières collections femmes. Un défi relevé avec excellence tant sa vision de la femme se veut moderne, toujours mue par cette vision minimale et à fleur de peau. Il y reste sept ans, et sa collection finale en 2012 sera accueillie par les larmes émues du public et des équipes. Son arrivée chez Dior dans la foulée signera définitivement son entrée dans la cour des grands. Des très grands. En trois ans, ses créations, odes à la féminité tournées vers l’avenir sans jamais se départir de l’héritage maison, feront faire un bond des ventes au mastodonte français. Dior ne s’est d’ailleurs jamais aussi bien porté que sous le règne de Raf Simons. La première marque de luxe rachetée par Bernard Arnault a vu son chiffre d’affaires bondir de 18 %, à 1,75 milliard d’euros pour l’exercice 2014/2015. Adulé et respecté, Raf Simons gagne définitivement ses galons d’orfèvre du beau en prouvant l’étendue de son savoir-faire, acquis au fil des ans et des expériences. Et il étend considérablement sa notoriété, assez pour faire de son arrivée chez Calvin Klein un événement en soi. Paroxysme du cool, il se retrouve dans les paroles de chansons des rappeurs du moment : A$AP Rocky clame “Don’t touch my Raf” sur son titre RAF.

Il prend désormaIs le temps

Chez Dior, Raf Simons a très vite souffert des rythmes de créations imposés par une maison de cette envergure. Il ne s’en est d’ailleurs pas caché. Son interview dans le magazine System en 2015 pointait frontalement ces dérives : “Quand vous faites six défilés par an, il n’y a tout simplement pas assez de temps pour respecter le processus de création. Techniquement, c’est possible, bien sûr, mais il n’y a plus de temps d’incubation pour les idées, et c’est la partie la plus importante.” Et si chez Calvin Klein il a la responsabilité de toutes les divisions : collections homme, femme, accessoires, lingerie…, les enjeux commerciaux ne sont pas les mêmes. Le prêt-à-porter n’a pas les mêmes ambitions que le monde du luxe. Il est, de plus, assisté de son fidèle second, Pieter Mulier, qui fut son directeur de studio chez Dior. Cette charge de travail n’a donc pas effrayé le Belge, qui déclarait lors de son départ de chez Dior vouloir désormais prendre le temps de vivre et de cultiver ses passions. Installé avec son compagnon depuis deux ans, le Français Jean-Georges d’Orazio, Raf Simons aime aujourd’hui plus que tout passer du temps avec son chien, Luca, un beauceron qu’il chérit à longueur d’interviews, et nourrir son intellect au gré de ses envies et rencontres. Visionnaire, son œil acéré lui permet de repérer parmi les wannabe models ceux qui iront loin. Son dernier crush s’appelle Remington Williams. “Il a pris le temps de m’apprendre personnellement à défiler sur un podium”, racontait la jeune fille en septembre après son premier show Calvin Klein. Savoir prendre le temps, gage de sagesse ?

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