Femmes

Eloge de la transparence

by Emmanuelle Bosc
20.04.2017
Après la couleur noire, explorée dans notre numéro précédent consacré à la nuit, voici, pour ce spécial jour, la transparence. Nous en avons retracé la place, conquise par les femmes, dans l’histoire de la mode.

En son cœur, l’âme de la mode, l’être et le paraître. Voyez son étymologie : du latin trans (“au-delà, à travers”) et parere (“paraître, apparaître, se montrer”). Au-delà des apparences, donc, et à travers elles. Quel sujet plus mode, dans son essence même, que cette évanescence ? Et pourtant… Elle ne court pas les rues, celle qui (se) laisse voir à travers. À moins qu’elle ne soit qu’effet d’optique ? Car à y regarder à la loupe, elle est partout, sous mille et un aspects, l’invisible transparence. En une de l’info, en tête des préoccupations de l’opinion publique, lorsqu’il s’agit de politique, d’éthique ou d’argent. Mais aussi en filigrane des feeds Instagram et autres moodboards sociaux, qui laissent transparaître, en images (no filter de préférence), hashtags (comme autant de voiles levés sur la situation présentée) et en direct, la vie de tout un chacun. On la retrouve, cette pourvoyeuse de lumière, jusqu’aux étiquettes de nos vêtements, lorsqu’elles informent sur la traçabilité de la fabrication. “Il y a un vrai désir de clarté, de faire tomber les murs, de voir derrière et plus loin, de voir frais chez les consommateurs, qui sont volontiers dans un climat de théorie du complot ; le besoin est fort d’être dans une hyper-réalité. Jusqu’au moment où cette transparence trop crue fait mal aux yeux – revient alors la nécessité de rêver, avec overdose de trucages, de collages, d’artifices. Et quand tout cela se fait trop virtuel, on penche à nouveau vers la transparence… On est dans un effet de balancier constant, propre à notre époque” constate Vincent Grégoire, directeur du pôle life style du cabinet de tendances NellyRodi. 

Est-ce un impératif catégorique de l’ère postmoderne ? La silhouette étant le reflet de son époque, la réponse est, aux yeux de ses décrypteurs, limpide comme de l’eau de roche : oui, la transparence est dans l’air (du temps). Après de ponctuelles infiltrations les saisons dernières, elle s’impose dans notre dressing, ce printemps-été, comme rarement auparavant. Totalement décomplexée, mais dans toute sa complexité. Douce comme mousseline ou rebelle comme tulle. Dentelle romantique ou résille sporty. Ultra-hot ou souffle d’air pur. Dior, Chanel, Louis Vuitton, Céline (la liste est longue…) en font un fil conducteur de notre été mode. Une limpidité aux multiples facettes, polies par des siècles, ou plutôt des millénaires, d’interdits ou de tolérance, de fantasmes et de créations. Panorama. 

b.jpg

De l’Antiquité au bannissement

Elle vient de loin, la transparence. De la nuit des temps. On imagine comme les premières dames de l’humanité, Ève, Lucy ou les autres, en ressentirent les vertiges extrêmes. Car, évidemment, véritable colonne vertébrale de cette notion : le corps. Ce qui le recouvre. Pourquoi et comment. Ce qu’on en cache, ce qu’on en montre… Sujet aussi infini que les croyances et les civilisations. Pour l’anecdote, il faut rappeler que nos lointains ancêtres vécurent des générations durant vêtus légèrement. “Les peuples les plus anciens – Assyriens, Égyptiens, Grecs et Romains – se contentent de se draper ou de s’enrouler dans un pan de tissu, fixé par une fibule” rappelle l’encyclopédie Tout sur la mode (Flammarion), préfacée par Valerie Steele, conservatrice du musée de la Mode du Fashion Institute of Technology, à New York.

Les Égyptiens du Nouvel Empire y ajoutent “la calasiris, large tunique de lin à franges, très fine et légèrement transparente. (…) On porte ce costume épuré trois mille ans, jusqu’à la conquête grecque et après”. Trois mille ans… De quoi relativiser les quelque deux mille années de notre ère judéo-chrétienne et ses successifs bannissements de la translucidité. Pourquoi tant de pudeur ? “Dans la culture judéo-chrétienne, le vêtement est intimement lié au péché originel. Adam et Ève, au moment de leur expulsion du Paradis, reçurent un vêtement de peau pour cacher leur nudité. L’idée va s’imposer, à travers les siècles, qu’un vêtement qui ne remplirait pas cette fonction, dévoilant le corps ou le montrant par transparence, serait un habit qui ne respecterait pas les préceptes mêmes de sa fonction. Du Moyen Âge jusqu’au xviiie siècle, les lettrés n’ont cessé de répéter que le vêtement, rappelant à tout jamais la faute, se devait d’être le plus sobre et le plus discret possible. Cette pensée a véritablement façonné les normes vestimentaires et l’apparence de notre culture occidentale” explique Denis Bruna, conservateur de l’exposition “Tenue correcte exigée, quand le vêtement fait scandale”, au musée des Arts décoratifs de Paris (jusqu’au 23 avril).

Révolution, évolutions 

Une scandaleuse, la transparence ! Pas étonnant, pour celle dont la nature même est, finalement, d’outrepasser… À déjouer l’opacité de la matière, elle fend aussi l’armure des conventions. Et finit par les assouplir. Les exemples foisonnent. À commencer par le célèbre portrait de Marie-Antoinette en chemise (1783) par Élisabeth Vigée Le Brun, dont la mousseline laissait entrevoir le corps de la reine, et qui fit tant jaser qu’il dut être remplacé par un autre portrait officiel, plus conventionnel. N’empêche : quelques années plus tard, la Révolution Française opère “le grand spectacle de la transparence”, selon la célèbre formule de l’historien et critique de cinéma Antoine de Baecque, dans son essai Le Corps de l’histoire. Métaphores et politique,1770-1800 (Calmann-Lévy). Et la mode s’en ressent : hier montrée du doigt, la fameuse “chemise à la reine”, tout en suggestivité, deviendra, sous le Directoire avec ses robes inspirées du style antique, un nouveau standard. Il y eut aussi les Merveilleuses, ces Incroyables au féminin, qui, après la Révolution française, tentèrent celle de la garde-robe féminine, en se promenant dans les rues toutes de soie (dé)vêtues (et sans culotte). Petit saut de l’ange : deux siècles et des poussières plus tard, ce sont les modeuses, parfois stars et égéries de marques de luxe, qui prennent la relève (mais avec dessous). Plus volontiers en foulant le tapis rouge, ô combien amplificateur de transparences, qu’il sait sublimer à coups de flashs, qu’en battant le pavé. Quoique… Le puritanisme et le sexisme ambiants pourraient aussi refaire manifester, en riposte, foule de transparences. Scandé en force parmi les slogans de la Women’s March anti-Trump de janvier dernier, le pussy (sexe féminin), tabou ultime de la transparence, et son droit au respect. De là à “femeniser” la résistance, il y a encore un pas… Mais en attendant, c’est d’un voile de tulle posé sur sa silhouette en sous-vêtement, pudique/impudique recouvrant/découvrant, voilant/dévoilant son ventre de femme enceinte que Beyoncé, icône pop de cette nouvelle énergie féministe, a annoncé sa grossesse, pulvérisant, dans la foulée, tous les records de likes de l’histoire d’Instagram. Enfin, parmi les inoubliables effrontées du laisser-voir, comment ne pas se souvenir de Marilyn chantant devant l’Amérique un “Happy birthday Mr President” à son amant John Kennedy vêtue d’une robe à la soie grège si finement diaphane qu’elle semblait à nu…

Au cours de sa tumultueuse trajectoire, l’audacieuse translucidité s’invite par vagues dans la garde-robe féminine. “À la fin du xviie siècle, à la cour de Louis XIV, apparaît ce que l’on appelle ‘le transparent’, une gaze très légère ornée de fleurs peintes portée sur le vêtement”, raconte Denis Bruna. Madame de Sévigné en parle ainsi, dans une lettre du 6 novembre 1676 : “Avez-vous ouï parler des transparents, ce sont des habits entiers des plus beaux brocards d’or et d’azur qu’on puisse voir, et par-dessus des robes noires transparentes, ou de belle dentelle d’Angleterre, ou de chenilles veloutées sur un tissu (…) : cela compose un transparent, qui est un habit noir, et un habit tout d’or, ou d’argent, ou de couleur, comme on veut, et voilà la mode.” Magnifique citation…

c.jpg

Le vingtième, siècle de la lumièreMais il faut attendre le xxe siècle pour qu’il s’affranchisse de ses barrières, grâce à des créateurs qui, par des chemins divers, lui taillent toute sa place dans le dressing contemporain. Les robes de Paul Poiret, à la Belle Époque, dont les drapés laissaient transparaître un corps féminin libéré de son corset, ouvrent la voie. “Avec la technique fondamentale de la mode qu’est le drapé, plus ancienne que les techniques de coupe contemporaines, les jeux de transparence (re)deviennent très importants”, rappelle Frédéric Godart, sociologue de la mode. L’Art nouveau, et son esthétique se déclinant en vitraux, ainsi que la vogue de l’orientalisme, en visitent de nouveaux pans. Puis les années 1920, Années folles, lui laissent libre cours, dans les music-halls, à coups de robes déshabillées avec extravagance, mais aussi, de façon plus portable, chez une Jeanne Lanvin, qui aime à jouer sur les contrastes opacité/transparence.

Black-out : la crise économique, la guerre, puis la reconstruction balayent cette notion du champ de vision fashion. Jusqu’à sa réapparition, cette fois totale et explosive, pendant les sixties, ces révolutionnaires. De la célébrissime robe en mousseline noire et plumes d’autruche Yves Saint Laurent de 1968, see through dress si sulfureuse que la presse américaine s’en offusqua, aux expérimentations vinyles et plastiques d’un Courrèges (et même métalliques d’un Paco Rabanne), la transparence devient amplement possible. Les Jane Fonda, façon Barbarella, ou Jane Birkin, en micro-robe sans équivoque, marquent les esprits. Et si les années hippies renchérissent avec leurs gros sabots, les eighties, elles, diversifient le propos. Et étendent le spectre de cette nuance invisible à ses extrêmes. Entre, d’un côté, un Alaïa ou un Mugler qui, en sculptant le corps de la femme, lui inventent une nouvelle apparition, et, de l’autre, une Rei Kawabuko (à laquelle sera consacrée une exposition au MET, à New York, à partir du 4 mai) et sa maison Comme des Garçons, qui explore la translucidité par la déconstruction et autres lacérations du vêtement, en passant par un Jean Paul Gaultier et ses jeux de dessous/dessus, sans oublier un Margiela qui pousse le concept jusqu’à devenir lui-même invisible… 

Les années numériques, et leur dématérialisation du shopping, achèveront d’abattre les dernières résistances à la transparence, et en montreront l’éventail planétaire. Quant à de jeunes labels comme Wanda Nylon (lauréate de l’Andam 2016), ou Hugo Matha, qui se sont lancés en faisant de cette couleur caméléon une signature, elle leur a valu… une visibilité immédiate. Et si, aujourd’hui, tout a été montré, c’est sur le terrain de la recherche textile que se situent ses nouveaux défis. “Parmi les innovations très intéressantes, il y a les coupes laser : on enlève de la matière, et soit ça devient transparent soit ça devient calque, explique Pascaline Wilhelm, directrice mode du salon textile Première Vision. Passionnante aussi, la technique des fils coupés, qui permet de créer des variations d’une subtilité incroyable. Autre courant fort : les coloris nude et l’éventail des tissus Stretch. Se couvrir d’une seconde peau, c’est aussi une jolie façon de parler d’elle.” Synonyme d’effacé, le transparent ? Ne jamais se fier aux apparences ! 

Partager l’article

Articles associés

Recommandé pour vous