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Luc Tuymans : “On ne peut pas être complaisant avec l’Histoire”

Dans le cadre de sa première exposition personnelle en Italie, Luc Tuymans (1958, Mortsel, Belgique) investit le Palazzo Grassi de Venise. Placée sous le commissariat de Caroline Bourgeois, “La Pelle” (La Peau) rassemble plus de 80 œuvres issues de la Collection Pinault, de musées internationaux et de collections privées, égrenées le long d’un parcours retraçant la production picturale de l’artiste de 1986 à nos jours.
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L’OFFICIEL ART : Le titre de votre exposition, “La Pelle”, évoque la peau, en italien, et fait référence à l’ouvrage éponyme de Curzio Malaparte (paru en 1949) : pourquoi et comment ces différents paramètres se sont-ils conjugués au sein de l’ensemble présenté au Palazzo Grassi ?

LUC TUYMANS : En réalité, Malaparte n’est pas le plus fondamental dans la construction de l’exposition, il agit plutôt en arrière-plan. Le cœur – la pelle –, incarne également la peau de la peinture. Le concept de l’exposition convoque une forme de “momentalité”, mon propos n’est pas de m’inscrire dans l’actualité, il ne s’agit pas là d’une rétrospective car les deux tiers des œuvres choisies sont assez récentes – de 2015 à 2018. L’ouvrage de Malaparte est ainsi une sorte de prétexte qui est, certes, extrêmement chargé en sens, mais déploie également une dimension mégalomane. On est ici au-delà de la littérature, l’exposition se tient en Italie et, d’une certaine manière, d’autres réminiscences de l’œuvre émaillent le parcours : une grande mosaïque réalisée à partir d’une œuvre de 1986, un tableau (Secrets) qui évoque l’idée du fascisme... Dès que l’on pénètre dans le Palazzo Grassi, on peut certes observer des éléments déjà présents dans mon œuvre mais j’ai pris la décision d’opérer un consensus visuel avec les différents liens qui sous-tendent l’exposition.

 

Vous ne pouvez pas imaginer de quoi est capable un homme, de quels héroïsmes, de quelles infamies il est capable, pour sauver sa peau. Cette sale peau.”, écrit Malaparte dans son ouvrage. Que l’on se situe du côté des oppresseurs ou des opprimés, l’Histoire est une longue illustration de cette citation... Votre œuvre comme métaphore de l’Histoire individuelle et de l’histoire collective ?

Je ne suis pas un “peintre d’Histoire” stricto sensu, mais mes tableaux contiennent effectivement des formes de réminiscences, principalement liées au concept du pouvoir, et ses corollaires : violence physique mais aussi psychologique. Quelles que soient les régions du monde, nous vivons un temps de grande confusion : soulèvements de certains peuples, resserrements nationalistes, esclavage... Et face à cela, figure ce que les médias font de ce matériau, leur manière de détournement. On ne peut pas être complaisant avec l’Histoire. L’exposition aborde plusieurs thèmes cruciaux, tels le colonialisme, la Seconde Guerre mondiale... de manière diffuse, jamais frontale. Je n’oublie pas qu’ici, à Venise, nous nous trouvons dans une ville assez “perverse” : une ville de luxe qui, historiquement, a eu un rôle géopolitique essentiel, étant un poste phare sur la route vers l’Est. Différents éléments s’interpénètrent ou cohabitent, y compris dont l’architecture où réside une forme de décadence. De ce fait, l’exposition se formule de façon inédite, en intégrant la notion “temps”.

 

Comment se sont orchestrés vos échanges avec Caroline Bourgeois pour la mise en “récit” et en espace de cette carte blanche ?

Depuis deux ans, Caroline Bourgeois et moi-même avons fait le choix de porter un regard sur l’understatement, adossé au principe de souffle, le parcours se veut ainsi aéré au sein d’une scénographie qui, durant les deux années de préparation de l’exposition, a évolué. En respect de notre fil directeur.

Votre modus operandi recourt à un document iconographique initial (photos, images télévisuelles, issues de journaux...) à partir duquel vous mettez en peinture un univers. C’est ce que vous qualifiez de “falsification authentique” : qu’est-ce qui vous a fait adopter cette démarche ?

Il me faut remonter à mes premiers travaux, à l’âge de 18 ans... J’en ai aujourd’hui 60. A cette époque, il m’a fallu m’approprier un outil conceptuel pour pouvoir peindre. Cette idée a consisté à composer des œuvres qui, pour le regardeur, auraient pu être réalisées trente ans auparavant. Mettre en place un décalage dans le temps. J’ai toujours ressenti une sorte de défiance face aux images, au regard de leur “véracité”. Rétrospectivement, je considère que j’étais dans le vrai en suivant cette disposition. L’œuvre est ainsi chargée d’une ambiguïté implicite. Ma démarche initiale a évolué au fil des années, en ce sens où je me suis approprié des éléments tels que les documents, que j’ai retravaillés pour les intégrer à une picturalité. Mon propos a ainsi été, non pas de conceptualiser une image, en soi déjà chargée de références, mais d’explorer une certaine picturalité dans ces références. Lorsque je suis face à des images dont je connais les signifiants, je me préoccupe de m’assurer de la manière dont je vais la peindre.
 

Cette exposition rassemble des œuvres anciennes et des travaux récents : quel regard portez-vous sur le cheminement de votre travail depuis le milieu des années 1980 ?
Je me suis arrêté de peindre à la fin des années 1970, puis j’ai filmé durant cinq ans. Car j’étais parvenu à un point où il me semblait que mon travail était trop tourmenté, je n’avais plus assez de recul. Cette période m’a permis de retrouver la distance dont j’avais besoin pour construire une image. Lorsque j’ai recommencé à peindre, j’ai travaillé sur l’agrandissement de dessins, de schémas, dans le cadre d’une approche très “rédigée”, loin de toute peinture gestuelle. Une démarche alors accomplie en réaction contre l’esthétisme qui était le mien. Notamment après 660 tableaux... Au fil du temps, mon modus operandi a évolué, dans le sens où j’ai des éléments beaucoup plus picturaux que je retravaille, revisite, que je laisse grandir d’une autre manière. Le photographe est dans le moment, moi je ne serai jamais dans le moment, j’arrive toujours trop tard. Avec le film, on peut faire une édition de ce que l’on est en train de filmer. Il y a une similarité avec la peinture dans le sens où l’on ne prend pas l’image, on l’approche. D’ailleurs, si l’on se place plus largement face aux nouveaux médias, plutôt que de leur livrer bataille, il me semble plus fructueux de les incorporer dans notre boîte à outils et d’imaginer une manière de se servir de cet élément de picturalité.

 

“La Pelle”, Luc Tuymans, du 24 mars 2019 au 6 janvier 2020
Palazzo Grassi, Pinault Collection, Venise.

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