L'Officiel Art

Les Rencontres d'Arles 2018 : un must à ne pas manquer !

Pour leur presque cinquantenaire d’existence (1969), les Rencontres d’Arles explorent plus que jamais l’état du monde, à l’aune d’une programmation dense, foisonnante, cérébrale, populaire et festive. L’Officiel Art, partenaire de la manifestation, évoque avec son directeur, Sam Stourdzé, cette édition placée sous le signe de nombreuses innovations, dont le Nouveau Prix Découverte, organisé grâce au mécénat de la Fondation Louis Roederer, et remporté cette année par Paulien Oltheten pour “La Défense, le regard qui s’essaye”, travail issu d’une collaboration entre la photographe et la galerie Les Filles du Calvaire, Paris.
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L’OFFICIEL ART : Avec plus d’une trentaine d’expositions, les Rencontres d’Arles examinent plusieurs sujets inscrits dans les grands questionnements actuels : quelle est la teneur de la thématique “Humanité augmentée” qui confronte les intelligences humaine et artificielle ? Quelle restitution en donne la photographie ?

SAM STOURDZE : Le Festival se veut en prise avec l’actualité, avec son temps. La photographie est l’un des médiums les mieux placés pour capter l’Histoire du monde, et actuellement de nombreux artistes et créateurs s’intéressent aux questions de mutations technologiques, d’évolution ou de promesse d’un futur numérique, tout en soulevant un certain nombre d’inquiétudes. Ainsi, la rentrée littéraire était fournie en romans autour de la question du transhumanisme et de l’intelligence artificielle. Beaucoup de photographes et de cinéastes se sont penchés sur ce sujet. Nous avons, nous aussi, souhaité explorer ce domaine en proposant des projets qui vont d’un extrême à l’autre, mais qui abordent la même chose : les nouvelles quêtes de spiritualité, les nouvelles formes d’introspection. Par ailleurs, une autre rubrique importante de la programmation traite d’un moment fort de la société : 1968, envisagé comme une cassure, une rupture entre un monde ancien et un monde moderne. Il nous a paru fructueux de mettre les deux en perspective, car à bien des égards, ce qu’il se passe actuellement n’est pas s’en rappeler les conséquences de 1968, la mise en place d’un nouveau modèle et d’une forme de contestation, destinée à s’assurer qu’il n’y ait pas une hégémonie néfaste de ce nouveau modèle. Les artistes, qui sont souvent les premiers à avoir une acuité de perception des transformations, en ont extrait matière pour leur création.

Parmi les projets de cette thématique, celui de Matthieu Gafsou paraît le plus extrême : avec la caméra qu’il s’est fait greffer, il intègre l’artificiel dans l’humain ?

“H+” est un projet-enquête mené par Matthieu Gafsou sur plusieurs années, dont l’objet est de décliner toutes les ramifications du transhumanisme, en faisant usage d’une esthétique un peu clinique, et l’usage d’une terminologie spécialisée. Il y décline la cryogénisation, les pacemakers, la nourriture lyophilisée... Toutes les formes que prennent cette croyance en une humanité augmentée par un certain nombre d’artifices. C’est une grande exposition qui fait un état des lieux sur un sujet de société, à la manière du travail que nous avions présenté l’an dernier sur Monsanto, ou celui consacré aux paradis fiscaux en 2015. Finalement, contrebalancée à l’autre extrême, on trouve l’exposition – inscrite dans le programme associé – de Matthieu Ricard et Simon Velez. Le premier est un moine bouddhiste médiatisé, traducteur du Dalaï-Lama, photographe des grandes étendues et des peuples du Tibet et de l’Himalaya. Le second est un architecte colombien très intéressé par la question de l’ossature vernaculaire, qui ne construit qu’en bambou. Il a séjourné à Arles et a édifié un temple en bambou de plus de 1 000 m2 pour accueillir le projet de Matthieu Ricard et les deux symbolisent ce retour aux fondamentaux, une volonté d’introspection et d’une croyance en l’intelligence humaine.

La programmation examine le passé pour mieux analyser le présent : “America great again...” opère un focus sur une soixantaine d’années, convoquant Robert Frank, Raymond Depardon...

“America great again...” paraphrase une formule pour le moins actuelle, mais en partant d’une commémoration importante pour le monde de la photographie, puisque Robert Frank publie en 1958 Les Américains : livre repère, livre phare qui a nourri plusieurs générations de photographes et d’amateurs de la photographie. Robert Frank (né en 1924) a passé la majorité de sa vie aux Etats-Unis, mais il est d’origine suisse. On considère qu’à travers cet ouvrage, il porte un regard d’étranger sur l’Amérique. Nous y avons adjoint quatre autres approches de photographes étrangers : un Français (Raymond Depardon, né en 1942), un Anglais (Paul Graham, né en 1956), un Palestinien (Taysir Batniji né en 1966) et une Française (Laura Henno, née en 1976) pour signifier que l’Amérique doit un peu de son image aux regards étrangers. Ceci dans un croisement de générations puisque plus de cinquante ans séparent le plus âgé du plus jeune des photographes réunis.

Votre programmation réussit le tour de force d’aborder plusieurs thématiques fortes, chacune ayant une identité et une densité spécifiques, tout en nouant des liens entre chaque. Le dialogue intersujets est manifeste, bien que les Rencontres ne soient pas fédérées par un thème unique.

Ce que vous soulignez ici rejoint notre volonté. Construire un rubriquage, qui prend presque l’aspect d’un sommaire de magazine, est un prétexte pour emmener le visiteur dans une aventure globale. Notre plus grande satisfaction, en tant qu’organisateurs, est que les visiteurs viennent bousculer ce programme, piocher un certain nombre de projets et établir d’autres liens, initier d’autres rapprochements. Composer son propre programme.

La séquence “Le monde tel qu’il va”, rassemble trois expositions, dont celle de Yingguang Guo, portant sur ces mères, qui arborent un panneau mentionnant les caractéristiques de leur fils, car elles s’inquiètent qu’à l’approche de la trentaine, ils sont toujours célibataires. Comment avez-vous découvert ce travail ?

Nous avons eu connaissance de cette artiste chinoise il y a peu. En effet, il y a trois ans, nous avons lancé une version chinoise du festival. Nous nous sommes associés avec le grand musée local de photographie, le Three Shadows Photography Art Centre à Pékin, pour créer – dans la ville de Xiamen –, le “Jimei x Arles International Photography Festival”. C’est une manière d’exporter un certain nombre d’expositions des Rencontres d’Arles, mais surtout une façon de bénéficier d’un formidable poste d’observation pour examiner ce qu’il se passe dans cette partie du monde, où tout évolue très rapidement. Yingguang Guo s’intéresse à ce sujet de société assez tragique. Nous sommes ici dans un petit square à Shanghaï où des mères, inquiètes, officient comme entremetteuses. Il est paradoxal qu’à l’ère de Meetic, un outil digital qui permet à deux personnes de se retrouver, des mères affichent sur une feuille A4 le nom de leur fils, son âge, sa taille, son niveau d’études, son poste actuel et son niveau de rémunération : une série d’arguments destinés à capter l’attention d’une future épouse, tant l’institution du mariage est importante. Ces portraits de femmes montrent ainsi leur détresse face à cette situation.

Quel sera le prochain jalon des Rencontres d’Arles ?

Depuis un an maintenant, nous travaillons avec la région des Hauts-de-France à la création d’une nouvelle institution pour la photographie. Elle sera à la fois un centre d’exposition, de recherche et d’archives. Marin Karmitz a pris la présidence de l’association de préfiguration et Anne Lacoste, conservatrice et spécialiste de la photographie au musée de l’Elysée à Lausanne, assure la direction. Beaucoup d’initiatives ont été menées en France pour la photographie – le pays peut se targuer d’abriter le plus grand festival photo et la plus grande foire de photographie, de même que de grands musées, principalement à Paris – mais il reste la place pour inventer de nouveaux outils, notamment sur la question de la conservation des archives des photographes. Sur ce sujet précis, peu de réponses sont aujourd’hui proposées. Les Rencontres d’Arles tentent ainsi d’essaimer et d’être très présentes, partout où cela est possible, pour promouvoir les artistes.

Les artistes sélectionnés pour le Nouveau Prix Découverte sont :

• SINZO AANZA (Congo) représentée par la Galerie Imane Farès, Paris, France.

• MONICA ALCAZAR-DUARTE (Royaume-Uni / Mexique) présentée par QUAD, Derby, Royaume-Uni.

• CHRISTTO & ANDREW (Puerto Rico et Afrique du Sud) présentés par Metronom, Modène, Italie.

• ANNE GOLAZ (Suisse) présentée par la Galerie C, Neuchâtel, Suisse.

• CHANDAN GOMES (Inde) présenté par Photoink, New Delhi, Inde.

• THOMAS HAUSER (France) présenté par Un-Spaced, Paris, France.

• ANTON ROLAND LAUB (Roumanie) présenté par Kehrer Galerie, Berlin, Allemagne.

• ALI MOBASSER (Royaume-Uni / Iran) présenté par Ag Galerie, Téhéran, Iran.

• PAULIEN OLTHETEN (Pays-Bas) présentée par Les Filles du Calvaire, Paris, France.

• WIKTORIA WOJCIECHOWSKA (Pologne) présentée par Galerie Confluence, Nantes, France.


 

Le jury du Nouveau Prix Découverte 2018 :

• Mouna Mekouar, présidente du jury, critique d’art et commissaire d’exposition indépendante, France.

• Sandra Hegedüs, fondatrice de SAM Art Projects, Brésil / France.

• Nathalie Herschdorfer, directrice du Musée des beaux-arts du Locle, Suisse.

• Julie Jones, commissaire d’exposition, France.

• Cristina de Middel, artiste, Espagne.

 

Le Nouveau Prix Découverte récompense un artiste et sa galerie à travers une acquisition d’un montant de 15.000 euros. Le public désignera son lauréat à travers une acquisition d'un montant de 5.000 euros.

 

 

Les Rencontres de la photographie d’Arles
semaine d’ouverture du 2 au 8 juillet
expositions et stages du 2 juillet au 23 septembre
34, rue du docteur Fanton, 13200 Arles
www.rencontres-arles.com

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