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L’Arlatan ou quand l’hôtel devient œuvre

Tout simplement unique en son genre. L’hôtel L’Arlatan - Arles a dévoilé (en octobre dernier) sa nouvelle physionomie, entièrement orchestrée par l’artiste américain d’origine cubaine, Jorge Pardo. Une œuvre d’art totale, conçue à l’invitation de la mécène Maja Hoffmann.
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Sans détour aucun, force est de constater que les reportages photo peinent à restituer l’ampleur, la réussite et la portée du projet de L’Arlatan. Tant la vigoureuse vision de la créatrice de la Fondation Luma-Arles, Maja Hoffmann, trouve ici en la personne de Jorge Pardo (né en 1963) l’incarnation harmonieuse de l’art comme langage universel. Travelling arrière : élevée en Camargue par un père scientifique, écologiste de la première heure et co-fondateur du WWF (Fonds mondial pour la nature auquel, notamment, la Camargue doit sa survie), Maja Hoffmann (co-héritière des laboratoires pharmaceutiques Roche) a suivi les brisées paternelles. Le mécénat est l’épine dorsale de ses activités, et la transfiguration de L’Arlatan est elle-même partie prenante d’une ambitieuse renaissance d’Arles et du dessein de placer la cité provençale forte de 53.000 âmes (hors période estivale) sur la cartographie des grands lieux culturels internationaux. Collectionneuse d’art contemporain Hoffmann a, via de nombreuses initiatives, insufflé une énergie artistique et économique sans précédent dans cette ville en grande souffrance depuis des décennies (54% des habitants ne paient pas d’impôt). La création de la Fondation Van Gogh-Arles (lieu d’expositions inauguré en 2014 par Luc Hoffmann) a ainsi voisiné en termes de calendrier – et parmi d’autres actions – avec l’établissement de la Fondation Luma installée au Parc des Ateliers (ex-friche industrielle de la SNCF) sur une architecture spectaculaire de Frank Gehry (ouverture en 2020), la réhabilitation de la Mécanique générale et de la Grande Halle (lieux d’expositions rénovés en 2016 par l’architecte Annabelle Selldorf), l’acquisition et la réfection de plusieurs maisons de la ville destinées à recevoir des artistes et commissaires en résidence, l’achat et la restauration de l’hôtel du Cloître, repensé par India Mahdavi. Autant d’initiatives reliées entre elles par un activisme artistique, écologique et social.

Car si les observateurs extérieurs aiment à aiguillonner “les caprices de la milliardaire” au motif qu’elle se plairait à jouer au Monopoly géant pour des raisons spéculatives… on recueille auprès de l’intéressée les solides arguments d’un volontarisme adossé à une vision pérenne, mue par une sincère préoccupation de la ville, de la région et de ses habitants. Mais surtout, on glane auprès des Arlésiens, jeunes et moins jeunes, les motifs de satisfaction liés au bénéfice de cette opportunité à visages multiples, autrement dit, une offre culturelle neuve et variée et une source d’emplois inespérée. A Arles, il y a un avant et un après Maja Hoffmann.

Ainsi, ce deuxième opus hôtelier, en lieu et place d’un terne trois-étoiles installé dans une maison du xve siècle, ne déroge pas à la règle d’excellence et d’hospitalité – preuve en est la forte affluence des Arlésiens lors des journées portes ouvertes de l’établissement, en mai dernier. Mais il est doté d’une envergure propre au concept fondateur. Car si nombre d’hôtels dans le monde accueillent des œuvres d’art ou ont confié l’aménagement de leurs chambres à des artistes, L’Arlatan est le seul dont la conception de l’ensemble des espaces, des sols, des œuvres, du mobilier, des luminaires relève du geste d’un artiste unique. Une vision omniprésente mais jamais perturbante, invasive, oppressante. Bien au contraire, les 6 500 mètres carrés revêtus de terres cuites vernissées réalisées au Mexique (les entreprises locales ne pouvant produire le million de pièces nécessaires) répondent à un prisme de 18 couleurs et 11 formes agencées suivant des combinaisons mises au point sur ordinateur. L’œil est ainsi flatté par la chatoyance des teintes tout en demeurant intrigué par la sophistication des modifications de lignes géométriques et teintes. Transitions plutôt que ruptures, tant le geste est accompli avec subtilité. Intelligence des lieux aussi, car les trois années de campagne de travaux ont permis la mise au jour de témoins historiques longtemps masqués par de malheureux aménagements. Ainsi, dans certaines chambres et espaces communs des solives ouvragées et des poutres peintes habillent les lieux de leur présence inattendue, quand une galerie du XVe siècle ouvrant sur une cour intérieure pavée permet, depuis les salons situés en miroir, de prolonger le regard sur les murs peints par l’artiste. Dans cette aile opposée, un pan de mur romain, les vestiges d’une colonne antique et un four à pain médiéval conversent en toute harmonie avec un escalier monumental que Pardo a doté d’une rampe d’appui en métal ajouré, évoquant aussi bien les moucharabiehs que les banderas.

Au centre de ce dispositif, de remarquables suspensions réalisées en plastique recyclé déploient des corolles lumineuses de teintes jaunes et orangées. Dans les salons en enfilade et en alcôve où résidents de l’hôtel et visiteurs peuvent s’installer pour prendre un verre, déjeuner ou simplement converser, les assises réalisées par l’artiste voisinent avec du mobilier de la collection de Maja Hoffmann. Pas de heurts de teintes, matériaux ou styles, tout y est réfléchi pour capter le regard sans pour autant le monopoliser : on observe avec le même intérêt une banquette, une bibliothèque, un bureau, un fauteuil dont la singulière présence d’une cheminée XVIIe renforce l’élégance chaleureuse. Dans la trentaine de chambres et les ascenseurs, Pardo a peint parois, portes et armoires réalisées en bois incisé au laser et qui, toutes différentes, dressent un merveilleux catalogue de lignes, motifs et teintes : un travail colossal que l’on appréhende à la manière d’un récit. On y reconnaît les formes végétales de Van Gogh, les paysages d’estampes japonaises, la silhouette de Maja Hoffmann ou encore le visage de Philippe Parreno, l’un des membres du core group (avec Hans Ulrich Obrist, Beatrix Ruf, Liam Gillick et Tom Eccles) qu’Hoffmann a rassemblés pour nourrir une réflexion commune sur la teneur de la Fondation Luma.

Véritable écosystème, la Fondation déploie son champ d’action dans les domaines des arts plastiques, du design, de la photographie, du spectacle vivant, de l’édition et de l’écologie (la plateforme Atelier Luma convie des designers à fabriquer des objets à partir de ressources locales, riz, bambou, sel… ; six hectares de jardins imaginés par Bas Smets y seront ouverts aux visiteurs…). S’imprégnant du local pour ensuite mieux le nourrir et empruntant le meilleur des modèles internationaux qui, à leur tour, viennent ici puiser l’inspiration. Telle est la Fondation.

Parmi les missions qu’elle s’est assignées figure celle d’accueillir en résidence tout au long de l’année des artistes, écrivains, commissaires d’expositions. Dénués d’obligation de production, ces intermèdes de trois mois confèrent aux résidents une pleine liberté de travail et recherche. Ana Colin (commissaire), Paul B. Preciado (philosophe, théoricien du genre), Ahmet Ogut (artiste), Pierre Alexandre Mateos et Charles Teyssou (commissaires) ou encore Mohamed Bourouissa (artiste) ont ainsi mis à profit ce dispositif original. Au printemps, Florentina Holzinger (danseuse, performer) et Kiluanji Kia Henda (artiste) s’installeront à leur tour dans les deux confortables maisons mises à leur disposition. Dans cette logique, L’Arlatan abrite cinq résidences d’artistes qui, pour le moment, ont plutôt fait office de lieu de séjour des membres du core groupe durant la période de leurs sessions de travail, ou des artistes lors de la préparation de leur exposition. Cela a été le cas de Gilbert & George l’été dernier et, plus récemment, de Walead Beshty. “Les résidences sont attribuées sur invitation et non dossier, indique Julie Boukobza, en charge de ce programme. Le projet, bien que construit depuis plusieurs années, a été mis en place fin 2016, il n’en est donc qu’à ses débuts. Nous le construisons peu à peu en respect de la volonté de Maja Hoffmann d’en envisager les contours en gardant en perspective l’évolution de l’édification de la tour et de ce qu’elle est appelée à devenir.” De septembre à fin mai, six artistes sont ainsi reçus et accompagnés au plan curatorial par Boukobza et mis en lien avec d’autres acteurs culturels régionaux. “Cette année, le projet se concentre sur les artistes des générations précédentes. En effet, les programmes de résidences à l’international étant assez excluants en termes d’âge (à partir de 40-45 ans il devient impossible de postuler), il nous a semblé intéressant d’être attentifs aux artistes qui ont un autre rapport au temps, et pas uniquement à ceux qui sont en pleine construction de leur carrière”, souligne Boukobza.

Amplitude de vue à l’instar du concept de L’Arlatan. “L’inspiration vient du travail avec les couleurs, l’espace, les objets. Les formes sont comme des acteurs”, souligne Jorge Pardo. Ici, elles répondent à un scénario parfaitement maîtrisé.

Peintre, céramiste, designer, scénographe, Pardo incarne ainsi une sorte d’esthétique de la synthèse des arts. Ce brouillage des catégories sert un “art pour tous”, convoquant une hybridation des disciplines qui n’est pas sans évoquer le Bauhaus : un manifeste fondé il y a cent ans mais qui demeure d’une indiscutable pertinence. “L’art ne sera plus le plaisir de quelques-uns, mais le bonheur et la vie des masses. L’union des arts sous l’égide d’une grande architecture, voilà notre but”, déclarait Walter Gropius.

 

L’Arlatan, 20, rue du Sauvage, 13200 Arles.

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