Voyages

24 heures à Molitor

by Simon Liberati
18.04.2017
La célèbre piscine Art déco a retrouvé sa splendeur après sa transformation en hôtel de luxe. Ce mois-ci, entre fantômes du passé et graffiteurs émérites, Simon Liberati et Eva Ionesco goûtent aux joies d’une escapade nautique à l’orée du bois de Boulogne.

La piscine Molitor… Moi qui l’avais laissée taguée, blanche et murée, je la retrouve ocre jaune, sa couleur d’origine me dit la jeune fille du desk. Avait-elle décoloré à ce point depuis 1929 ? Le charme est encore là. Molitor est bien plus qu’une bâtisse Art déco rénovée. À Paris, les zones frontières du bois de Boulogne, du côté d’Auteuil, sont nimbées d’une magie particulière. Le périmètre qui va du champ de courses à l’ancienne piscine publique à travers les merveilleuses serres du xixe siècle vit dans un espace-temps différent. Soudain, en attendant notre chambre, je me souviens d’une séance photo de mode boulevard Exelmans, non loin de chez Claude François, où je jouais le rôle du psychiatre de Paz de la Huerta. En 2011, un lundi après-midi flottant dans une demi-brume d’hiver. Personne n’était bien réveillé… Les photos avaient lieu dans un cabinet de chirurgie esthétique, le téléphone n’arrêtait pas de sonner. Ils m’avaient forcé à mettre une veste en tweed et des lunettes de myope, Woody Allen qui aurait grossi, Paz était presque nue. Je ne savais pas quoi dire alors je lui ai demandé si elle souffrait d’insomnies, Paz a fondu en larmes, s’est retournée contre le mur et a chanté une chanson très douce de MC5.

img7-2.jpg
Le bassine d'hiver aujourd'hui.
img34.jpg
La piscine a marqué le XXe siècle, jusqu'à sa fermeture en 1989.
img32.jpg
Screen Shot 2017-04-18 at 18.10.04.png
Johnny Weissmuller lors de l'inauguration de la piscine, en 1929.
Screen Shot 2017-04-18 at 18.11.11.png
Giles Rigoulet en 1985.

Johnny Weissmuller, le parrain

Et nous voilà six ans plus tard avec Eva, logés dans une chambre à hublot au-dessus des cabines. Il est 3 heures de l’après-midi, il fait gris, le grand bassin de quarante-six mètres est grêlé de pluie. Un taxi nous a conduits depuis Montmartre mais c’est comme si nous avions pris l’avion… Impossible de nous situer maintenant que nous sommes enfermés dans le rectangle des cabines et des coursives. Molitor est un navire fantôme qui dérive sans bouger depuis les années 1930. Cette ancienne pataugeoire municipale ressemble à ses deux défuntes sœurs, les piscines Deligny et Bain-Royal. On dirait un ponton. La seule différence : elle est échouée sur terre. À peu près à l’endroit où se trouvait au xixe siècle l’ancienne marre d’­Auteuil. Un lieu mystérieux dont parle un roman anglais extraordinaire : Peter Ibbetson, de George du Maurier. Je lis dans l’album laissé par la direction de l’hôtel dans chaque chambre, la bible bleue de Molitor, que Boris Vian a situé ici deux épisodes de son roman L’Écume des jours. Je n’ai jamais aimé Vian, seulement la chanson Fais-moi mal Johnny avec l’actrice de Fellini dont le nom m’échappe. Je ne savais pas non plus que c’était le futur Tarzan, Johnny ­Weissmuller, qui avait inauguré Molitor en sa qualité de champion olympique de natation. Son nom est gravé sur la moquette devant la porte de notre chambre. Par le hublot, j’aperçois Eva qui fait des longueurs dans le bassin d’été. À cause du froid, des vapeurs flottent sur la surface de l’eau chauffée. Il y a un autre sportif dans un couloir parallèle, je surveille ce manège tout en donnant des coups de téléphone. J’appelle mon ami Régis Descott, qui a habité Molitor pour écrire un roman à l’époque où la piscine fermée n’était qu’un grand navire en ruine entièrement graffité. Dans l’album bleu, des photos de Dimitri Tolstoï témoignent de ce temps-là. C’est d’ailleurs avec une amie de ce Tolstoï que j’avais visité Régis à peu près à la même époque que la séance avec Paz de la Huerta. “Hello Régis, il était où ton bureau ?
–  Entre le bassin d’hiver et le bassin d’été. Je tournais le dos au bassin d’été.
– Je dors exactement au-dessus de la pièce où tu travaillais. Ils ont surélevé le bâtiment.
– Je sais, je suis passé devant, que fait cette Rolls Corniche dans le hall ? – C’est l’ancienne voiture d’Éric Cantona, elle a été taguée par JonOne.
– Haha…
–  Le plus drôle, c’est que j’ai connu JonOne à peu près quand il est venu à Paris. Il vivait avec Mai Lucas, une amie photographe, dans les anciens Frigidaires de la porte d’Ivry… Mai m’avait dit : ‘Je suis pauvre, je suis grosse mais je suis heureuse…’ Mai, que j’avais connue avec Bando, un autre tagueur beaucoup plus riche puisque c’était le petit-fils d’un Lehman Brothers.”

Comme un palimpseste

C’est vrai que cette Rolls décapotée dans le hall de l’hôtel est frappante. Peut-être pas assez mise en scène... Ils auraient dû la monter sur un piédestal ou dans une cage en Plexiglas à la Damien Hirst. Quand la très charmante Yael, qui est chargée des PR de l’hôtel et de la galerie de graffiteurs, m’a parlé de JonOne, je suis resté bouche bée. Tous les passés et les tags se recouvrent comme un palimpseste. Il paraît qu’au sous-sol se trouve une fresque de Futura 2000. Pendant qu’Eva travaille dans le bar avec Juliette Joste, son éditrice chez Grasset – elle prépare un roman-fleuve de cinq cents pages pour la rentrée –, je suis allé voir les serres d’Auteuil voisines, menacées par l’extension de Roland-Garros. Visite dans l’autre monde... On se dirait au Brésil en 1890. Les peintures écaillées, le palmier géant de la grande serre, les vieux thermomètres, les perruches qui nous ont connus enfants... J’appelle Eva pour lui en parler. Avant de retrouver la Rolls, la belle chambre 221 et son hublot magique. Eva a disparu au hammam ou à la salle de sport... “C’est bien ici quand on aime nager, c’est mieux que le Ritz. Il faut qu’on revienne en week-end... Les chambres sont chères ?
– Je crois que les chambres commencent à 270 €... Le club est très cher, 3 300 € par an.”

Le dîner nous trouve écroulés dans le restaurant. Maintenant, la piscine éclairée est d’un bleu intense. L’endroit est un peu bruyant... On a du mal à s’entendre alors on se tait. Eva s’extasie sur sa raie grillée. “Il faut que je demande à Christian (Louboutin) de me prêter sa carte du club, c’est Mika, le chanteur, qui lui a offert.” Je regarde le bleu curaçao de la piscine, il y a encore deux nageurs qui crawlent dans la nuit pourtant fraîche. C’est vrai que la cuisine est très bonne, le personnel est d’une gentillesse irréelle.

Inscrite aux monuments historiques

Retour à la chambre 221, Eva fume des cigarettes en buvant du vin rouge. Je découvre que la piscine a longtemps été transformée en patinoire l’hiver. Il fallait vider le bassin d’été, monter un parquet étanche (papier goudronné et plaques de liège) sur lequel on déroulait les tuyaux serpentins dans lesquels circulait le liquide réfrigérant… Trois semaines de travail acharné et autant pour le démonter… Un gouffre financier qui s’est définitivement refermé en 1970. C’est la fermeture de la patinoire qui a marqué la déchéance des “Grands Établissements balnéaires d’Auteuil”, nom officiel de la piscine de 1929 à 1989, à la fin du bail de soixante ans accordé par la ville de Paris. La destruction fut évitée en 1990 par l’inscription de la piscine au titre des monuments historiques. L’époque tags et squat commença dès le début des années 2000 par une rave party de 5 000  personnes organisée par le sound-system Heretik. Eva se fiche du passé de Molitor, elle s’intéresse davantage aux soins Clarins qu’elle a programmés pour demain matin. “Tu crois que je peux décaler les soins plus tard, je voudrais aller à la Fondation Louis Vuitton (elle prononce Vitton) pour voir l'expo dont nouse a parlé  Pierre Le-Tan.  
– C’est pas à côté.
–  Mais si, je l’ai vue par la fenêtre du couloir. 
– Mais non, tu confonds avec à la Damien Hirst. le parking de l’Euromarché…”
 Furieuse d’être contrariée, elle essaye de me rendre jaloux en me parlant de l’autre de nageur de cet après-midi. Un “sportif de haut niveau” qui lui a expliqué comment éviter de se cogner la tête en nageant le dos crawlé. Je lui montre une photo de la danseuse nue du Casino de Paris, Micheline Bernardini, présentant en 1946 à Molitor le premier bikini, création de Louis Réard. “J’adore les maillots 50s. – Tu te rappelles la piscine du Sporting à Los Angeles ?
– Oh oui ! Ici c’est aussi bien. On retournera ? Tu vas écrire d’autres articles ?”
  Eva a raté une carrière de nageuse professionnelle. C’est encore sa silhouette que je suis le lendemain, toujours de mon hublot. Une bonne heure de crawl dans la matinée glaciale avant la visite au spa. Elle n’est pas la seule, un gros monsieur riche (russe peut-être ou japonais, je ne vois pas avec le bonnet) patauge non loin, me faisant honte de ma paresse. Un sportif de moyen niveau… Beaucoup de touristes mais aussi de Parisiens viennent passer le week-end dans cet établissement de bains du 16e sud aux allures 1930. 

www.mltr.fr

Partager l’article

Tags

Articles associés

Recommandé pour vous