Voyages

En Inde avec Simon Liberati et Christian Louboutin

by Simon Liberati
10.11.2017
C’est à Calcutta que nous suivons nos reporters épicuriens dans leurs nouvelles aventures. Eva y a une mission d’importance : concevoir avec son ami Christian Louboutin et le créateur Sabyasachi une collection de robes dignes des “Mille et une nuits”. Simon, lui, s’abandonne à la moiteur bengali.

Photographie par Eva Ionesco

Je me souviens très bien du jour où Eva m’a parlé pour la première fois de ce projet de voyage en Inde. C’était quelques jours avant qu’elle ne parte rejoindre Christian Louboutin à Shanghai. Elle m’a annoncé, triomphante, que nous irions à Calcutta en juillet. J’ai commencé par râler, objectant que la mousson était un drôle de moment pour faire du tourisme au Bengale. J’avais des souvenirs de Rudyard Kipling ou de Somerset Maugham assez humides. Je voyais des rideaux de pluie et des alcooliques sur le retour en pleine crise de gin-paludisme. Eva m’a répondu qu’elle avait déjà passé plusieurs étés en Inde, seule en pleine mousson. D’ailleurs, elle ne connaissait de l’Inde que la mousson. Moi la dernière fois c’était Bombay, le siècle dernier. Alors…

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Christian Louboutin.
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Simon et Eva.
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Eva Ionesco.
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Simon Liberati.
Réduit au rôle d'accompagnateur je lis pendant des heures dans un fauteuil de la boutique un livre allemand sur la mystique orientale. Je retrouve à Calcutta ce que j'avais ressenti à Bombay: une sorte d'enveloppement mystérieux et nocturne qui me coupe du temps réel et m'envoie dans un monde intermédiaire.

Le roi de la robe de Maharani

Le défaut des billets de première classe, c’est qu’on peut transporter 40 kg de bagages par personne, heureusement le conducteur du van affrété par Emirates a une carrure de garde du corps. Eva, qui adore le luxe à la manière des enfants, roucoule dans le lounge VIP de Roissy, essayant tous les buffets sous l’œil étonné de quelques gros Indiens. Aucun touriste dans le vol Paris/Kolkata… Christian nous rejoint à l’escale de Dubaï, il arrive de Londres. L’aéroport de Dubaï est un repaire de prostituées vieillissantes et de Bédouins chaussés en Nike taille 50. On retrouve Christian dans l’avion. Il a l’habitude des voyages, il s’endort aussi sec dans son siège. Une dispute avec Eva nous amène à tester le volet de séparation de nos deux sièges jumeaux. Enfin au calme, je regarde un remake de Zodiac, ou la suite de Zodiac ou un truc quelconque qui a à voir avec le Zodiac (tueur en série actif circa 1970 près de San Francisco). Il pleut dans le film comme il pleure dans mon cœur. Je me demande bien à quoi va ressembler Calcutta. Je suis très inquiet à l’idée de voir de vrais lépreux. Eva doit travailler avec Christian à l’élaboration d’une collection capsule pour le designer indien Mukherjee Sabyasachi, le roi de la robe de maharani brodée à l’ancienne. Christian adore l’Inde et les actrices indiennes de Bollywood (autres clientes de Sabyasachi), je suis sûr qu’on va s’amuser si Eva s’arrête de bouder.
Arrivée à Calcutta. Il pleuviote comme en Bretagne, 28 degrés environ. L’Inde est plus clean qu’autrefois. Les vieilles voitures Hindustan Ambassador n’ont pas changé. L’hôtel ITC Sonar a l’avantage de se trouver au bord d’un genre de périph près de l’usine de Sabya. C’est un palace à l’orientale avec des baies vitrées, des jardins et des carpes… Quelques Sikhs enturbannés pour la couleur locale. On se dirait à Bangkok. Notre suite est top, minisieste de deux heures puis rendez-vous avec Christian et son staff ainsi que Sabya et son staff à la cafétéria ouverte 24 heures sur 24.
Sabya est très élégant, en battle-dress avec la barbe il ressemble à Fidel Castro. Facile d’imaginer que ce type jeune et plutôt rock est le Lesage indien, le favori des princesses et des milliardaires. Avec sa voix grave très soft et son œil vif, il me rappelle Helmut Lang tel que je l’ai découvert à Vienne en 1995. C’est le même genre de charme. Une star qui doit faire les délices des rédactrices anglaises et américaines. Les filles du staff sont très sympas, surtout Yasmine une jolie Turque qui a remarqué mon penchant pour les desserts sucrés. Sabya joue de son charme à fond avec Eva, qui re-roucoule de plus belle…

Un choc esthétique sublime

Départ en délégation pour une visite éclair de Calcutta. Stop au marché des livres d’occasion, énorme mais décevant pour l’amateur éclairé que je suis. Sabya, qui a du flair, trouve le moyen de me chiner un vieux livre illustré sur l’histoire du Tollygunge Club, le country club le plus chic de la ville créé par les Anglais. Le bouquin sent l’Inde ancienne : un mélange de poussière et de moisi. Déjeuner dans un boui-boui historique, le roi du kebab. Service graisseux, sandwich délicieux, pile c’est l’hôpital, face le paradis. Rien ne se passe, la pièce a dû tomber sur la tranche. Un saut au temple de Kali la noire, déesse tutélaire de la ville et Lourdes locale, puis c’est l’usine. Fin de rigolade pour Eva qui doit travailler. L’Ambassador quitte le périph et s’engage dans un terrain vague plein de trous boueux. Nous sortons protégés par les grands parapluies des employés. L’immeuble industriel compte plusieurs étages. En bas, le showroom (une boutique provisoire en attendant la fin des travaux de la vraie boutique). Inimaginable qu’un tel endroit se trouve au fond d’un terrain vague. C’est le palais du Salon de musique, le film de Satyajit Ray… Immenses tapis, portraits poussiéreux, mobilier xixe siècle, au plafond une forêt de lustres baroques éclaire l’air saturé de parfum. Un choc esthétique sublime. Eva et moi ouvrons des bouches de carpe découvrant dans des miroirs au teint troublé le reflet de ce monde en trompe-l’œil. Les vêtements accrochés ci et là sont d’un luxe invraisemblable. On dirait des costumes de musée.
Nos surprises ne font que commencer. Les étages supérieurs comportent différents ateliers, plus ou moins obscurs, plus ou moins profonds et encombrés où des dizaines de petites mains travaillent sous des loupiotes industrielles à des chefs-d’œuvre. Une seule broderie peut réclamer un mois de travail. La main-d’œuvre, secret de ce genre de façons, secret du vrai luxe en général, abonde ici, comme tout abonde en Inde. Un pays de 30 000 dieux, dont certains à mains multiples, ne peut pas manquer de bras. Ce ne sont pas pour autant des esclaves… Ils vivent ici ou presque.
Nous aussi, nous nous plions à des horaires de travail où le temps n’est plus mesuré. Voilà plus de trente-six heures que je n’ai pas dormi, dehors c’est l’orage. Une pluie diluvienne… La nuit est opaque, vaporeuse, les miroirs s’embrument encore davantage et Sabya, que nous connaissons à peine depuis quelques heures, ouvre une réunion de travail avec les chefs d’atelier et l’inusable Christian Louboutin, dont la force de résistance aux décalages horaires qu’il entasse depuis des années semble invincible. Eva doit l’aider à choisir des modèles à décliner pour cette collection capsule destinée à quelques boutiques dans le monde. Dix tenues destinées à monter les facettes du talent de Sabya, mais aussi à être portée, à Los Angeles aussi bien qu’à Londres ou Tokyo…
C’est la nuit bengali et j’ai l’impression que je ne dormirai plus jamais. Retour à l’ITC Sonar, dîner dans un des cinq restaurants de l’hôtel, au sous-sol. Mon amie Yasmine n’oublie pas de me commander des desserts. Je me noie dans le sucre avant d’aller dormir dans un lit profond comme un tombeau.

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Simon Liberati.

Les prêtres s'agitent dans la pénombre

Le lendemain, le travail recommence avec un shooting pour Eva. Réduit au rôle d’accompagnateur, je lis pendant des heures dans un fauteuil de la boutique un livre allemand sur la mystique orientale. Je retrouve à Calcutta ce que j’avais ressenti à Bombay : une sorte d’enveloppement mystérieux et nocturne qui me coupe du temps réel et m’envoie dans un monde intermédiaire.
Le surlendemain, à la nuit tombée, profitant d’une éclipse du dieu Louboutin parti au Bhoutan faire du cyclotourisme avec son ami le roi, nous revisitons le fameux temple de Kali. Pieds nus, assis dans les pétales de fleurs, je regarde les prêtres s’agiter dans la pénombre, l’un d’eux, un moustachu possédé par des forces inconnues, projette littéralement les pèlerins contre la représentation de la déesse, une grosse langue diabolique qui surgit du sol comme un monstre de farces et attrapes. La veille, nous avons visité une colonie de temples jaïniques barbouillés de croix gammées qui ressemblait à un minigolf désert. Calcutta est une ville compliquée, pleine de quartiers différents, un grand parc où nous n’irons jamais sert de point de repère. Je reconnais le country club de mon livre. Ville compliquée et conservatrice comme l’Inde tout entière, si anglaise à ce point de vue là. Après Kali, nous allons faire des longueurs dans la piscine de l’ITC Sonar. Une immense silhouette nous domine, un building fantôme haut d’une cinquantaine d’étages. Un futur palace ultramoderne dont les colonnades font penser aux vieux gratteciel moscovites. Il fait chaud, moite, quelques grosses gouttes de pluie nous tombent sur la tête. Le maître nageur est assis sur sa chaise surélevée, silencieux et patient.
Eva m’énumère à voix haute toutes les robes de la collection de Sabya qu’elle convoite. Comme toujours avec cette descendante d’Attila, le voyage va se transformer en rapine.

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