Voyages

Pourquoi la Jamaïque nous inspire toujours autant

by Virginie Beaulieu
14.06.2017
Joyau des caraïbes, l’île est un fantasme qui attire les touristes des quatre coins du monde. Mais ce sont ses artistes qui s’exportent depuis des décennies, de vraies icônes qui fascinent toujours et encore…

Sa plus grande force, ce sont ses rêves. Même ravagée par ses inégalités sociales, raciales et les conflits, les ouragans et les pirates de tous Par Virginie Beaulieu genres depuis sa découverte par Christophe Colomb, la Jamaïque, ce paradis sur terre, a réussi à transformer ses idéaux en espèces sonnantes et trébuchantes. Pendant des siècles, la révolte était au centre de tout : contre l’occupation espagnole puis anglaise, et contre l’esclavage dont l’île était une des plaques tournantes. Tout cela forge le caractère cosmopolite, excentrique, mystique et imprévisible des Jamaïcains et, dans les années 30, un mouvement religieux étonnant prend forme là-bas après le couronnement de Haïlé Sélassié comme negusse negest, “Roi des rois”, d’Éthiopie. Les rastafaris croient en ce nouveau messie, le “lion conquérant de la tribu de Juda” et inventent un mode de vie pour accompagner leur croyance : avec de la ganja en guise d’hostie, un régime végétarien imposé, des tresses rasta et des revendications black power très peace and love. En visite officielle en 1966 dans ce pays qui l’idolâtre, Haïlé Sélassié déclenche la ferveur populaire. Plusieurs jeunes musiciens convaincus vont se convertir, dont Bob Marley.

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Haïlé Sélassié, dernier empereur d’Éthiopie, messie des rastafaris.
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Montego Bay.

Reggae Fever

Car après la religion, les Jamaïcains vont innover en musique  : dans les sixties, Orange Street surnommée “Beat Street” à Kingston, devient l’épicentre de plusieurs mouvements musicaux qui vont se propager dans le monde entier : le ska avec Prince Buster, puis le rocksteady et enfin le reggae avec ses champions Peter Tosh, Jimmy Cliff, Lee Scratch Perry. Et surtout avec un type timide et dégingandé, métisse ultra doué pour la musique : Bob Marley. Né de l’union d’un Anglais qu’il connaîtra à peine et d’une Jamaïcaine dans un village perdu sur les collines embrumées, Bob Marley part avec sa mère à 13 ans habiter les bicoques de Trenchtown à Kingston, un quartier pauvre mais vibrant d’idées et de rythmes. Il prend son essor artistiquement en 1962, juste au moment où l’île déclare son indépendance. Ses héros  ? Des guerriers dans leur genre respectif : James Brown, Mohammed Ali et Che Guevara. Ni blanc ni noir, Bob rêve de liberté et le chante : “Get Up, Stand Up, stand up for your right - Get Up, Stand Up, don’t give up the fight ”. Pendant sa carrière fulgurante (il meurt à 36 ans, en 1981), il séduit des millions de fans à travers le monde (dont la toute jeune Anna Wintour, groupie du chanteur) et donne au reggae une ampleur globale. Aujourd’hui encore, l’île vit, entre autres, du merchandising autour de son héros, de son héritage sous toutes ses formes imaginables.

Steve McQueen y folâtre avec Ali McGraw, Tomy Cruise y Jongle avec les bouteilles dans "cocktail".

L'Eden Rock

Mais la vraie richesse de ce grand rocher dans la mer des Caraïbes, c’est sa splendeur séminale qui va d’abord attirer sur ses plages tout le gotha de Hollywood. Errol Flynn, pirate en Technicolor ET en réalité, découvre l’île par accident en 1942 en échouant son yacht à Port Antonio. C’est le coup de foudre : “Cette île est plus belle que n’importe quelle femme que j’ai pu connaître !” De la part d’un play-boy de Hollywood, c’est un sacré compliment. Il y gagne une petite île au poker, Navy Island, l’aménage en hôtel plus que festif et y invite ses amis, Tony Curtis, Katharine Hepburn et Clark Gable. Cerise sur le gâteau, là-bas aucune presse pour le traquer. Aventureux jusqu’à l’os, il organise pour ses amis – dont Truman Capote – des équipées de rafting grand luxe sur le Rio Grande, avec un bar sur un radeau, de la nourriture sur un autre et des musiciens jouant sur le dernier. Royal. Comme la clientèle qui commence à arriver dans les hôtels huppés de cette côte nord  : JKF, la princesse Margaret ou Marilyn Monroe et Arthur Miller pour leur lune de miel. Le Round Hill à Montego Bay ouvre en 1953 et accueille les femmes les plus chics du moment immortalisées par le photographe Slim Aarons : Babe Paley, Grace Kelly ou Lauren Bacall. L’écrivain mondain Noël Coward s’installe dans la foulée à Ocho Rios dans la propriété Firefly ­(ancienne antre du pirate Henry Morgan) où viennent le voir Sophia Loren, Charlie Chaplin, Richard Burton et Elizabeth Taylor. Ian Fleming, l’auteur des James Bond, lui aussi inspiré par la flamboyance des lieux, y achète une propriété, Goldeneye, où il écrira plus d’une dizaine de ses romans. Il n’en fallait pas plus pour attirer les studios du cinéma qui vont y tourner des films cultes : deux James Bond bien sûr, James Bond 007 contre Dr. No. en 1962 où Ursula Andress sort de l’eau en bikini blanc, puis Vivre et laisser mourir en 1972 avec Roger Moore. En 1973, Steve McQueen y folâtre avec Ali McGraw entre deux prises de Papillon et, en 1988, Tom Cruise y jongle avec les bouteilles dans Cocktail. Ironiquement, le seul film montrant l’autre visage de la Jamaïque, la vie à la dure à Kingston, The Harder They Come tourné en 1972 avec Jimmy Cliff en dealer, ne sera finalement connu que pour sa BO.

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La chanteuse FKA Twigs.
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Défilé Proenza Schouler A-H 2016-17.
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Naomi Cambell et Grace Jones, en 1990.

Diplo et son groupe Major Lazer ont choisi de passer l'épreuve du feu des scènes locales et ont enregistré dans les studios Tuff Gong de Bob Marley. Le top.

Refuge de rêve

Aujourd’hui, loin de la majorité des Jamaïcains, des motocyclettes folles, des ghettoblasters à fond, des couleurs flashy du street art sur tôles, des petits night-clubs de reggae et des troupeaux de chèvres, les grands resorts forment des enclaves de luxe protégées comme Fort Knox. Goldeneye s’est transformée en hôtel à la clientèle exclusive  : Kate Moss, Harrison Ford, Yoko Ono, Marianne Faithfull, River Phoenix ou encore la styliste Katie Grand sont venus y bronzer. Sting y aurait même écrit Every Breath You Take ! Ralph Lauren, quant à lui, possède une superbe villa au Round Hill à Montego Bay. Diplo et son groupe Major Lazer, amoureux de l’île, de ses habitants et de son mythique dancehall, ont choisi de passer l’épreuve du feu des scènes locales et ont enregistré dans les studios Tuff Gong de Bob Marley. Le top.

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Concert de Bob Marley, 1976.
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Sean Connery et Ursula Andress pendant le tournage de "James Bond contre Dr. No", 1962.
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Racines inspirantes

Sur place, une nouvelle vague de créateurs et d’artistes tentent de percer. Les milliers de Jamaïcains qui se sont exilés en Grande-Bretagne ou aux États-Unis ont eu des enfants, inspirés eux aussi par leurs racines, parfois lointaines, parfois revendiquées et plus intensément présentes. On compte parmi eux : l’écrivain anglaise Zadie Smith, la créatrice de mode Grace Wales Bonner (voir page de droite), le supermodel Naomi Campbell, et au rayon musique la reine de la night Grace Jones, Gil Scott-Heron, le DJ mythique Afrika Bambaataa, Missy Elliott, Kool Herc, Notorious B.I.G. et FKA Twigs. La mode elle-même commence à surfer sur la vague jamaïcaine avec évidemment les tops de l’agence Saint International mais aussi avec le défilé Tommy Hilfiger de l’été dernier, véritable ode à l’île avec de la maille ajourée, les couleurs du drapeau déclinées sur des bikinis en crochet, des jogging seventies et des robes brodées qui ont défilé au son de Could You Be Loved. Cet hommage mode bien documenté a été même salué et adoubé par la fille du grand Bob, Zuri Marley. La boucle est bouclée, le reggae va encore résonner longtemps loin de ce paradis.

L'île aux trésors

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PUM PUM LOVE !

Styliste, photographe et directrice artistique, Savannah Baker partage son temps entre la Jamaïque, New York et Londres où elle a cofondé avec Gemma Shane la marque Pum Pum Socks, des soquettes à frous-frous de dentelles, entre kawaï japonais et coolitude jamaïcaine. Sa collection Candy Ragga, déjà portée par Rihanna, Lana Del Rey ou Rita Ora est un vibrant hommage aux reines du dancehall de Kingston, de Patra à Spice.

 

 

http://savannahgbaker.com

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Prince Buster: L'élégant défricheur

Né à Kingston, Prince Buster a commencé par reprendre des standards du rock avant de lancer le ska puis le rock steady dans les années 60 avec des tubes comme “Wash Wash” (1963) ou “One Step Beyond” (1964) repris en 1979 par les Anglais de Madness. Mohammed Ali était fan, nous aussi.

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Les sirènes de la Jamaïque

L’île a eu ses divas old school : Phyllis Dillon à la voix d’or, Susan Cadogan, reine du reggae, ou Marcia Griffiths, performeuse insensée. Dans les années 90, le reggae fait place au reggae fusion ou dancehall et Patra fait entrer le son digital dans les charts. Aujourd’hui, l’artiste et DJ Spice a pris le pouvoir et met la barre très haut avec des duos flambants (Missy Elliott ou le rappeur Busta Rhymes).

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Le fou du roi

Producteur génial mais excentrique, Lee Scratch Perry a produit les albums de Bob Marley and the Wailers puis a perfectionné le sample avant d’inventer le dub. Fou peut-être mais visionnaire surtout.

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Les tops de l'île

Meilleures amies depuis l’école primaire à Kingston, les mannequins Tami Williams et Kai Newman ont été repérées très tôt par Deiwght Peters de la fameuse agence jamaïcaine Saint International. Ces tops à la carrière fulgurante ont depuis défilé pour Calvin Klein, Valentino, Loewe, Prada, Chanel ou Dior, et posé pour les plus grands magazines.

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Grace Jones: La reine de la nuit

L’artiste ultra glamour Grace Jones a eu une enfance pourtant très british, disciplinée et calme sous l’égide de l’église pentecôtiste à Spanish Town. Son départ à New York avec sa famille, à 13 ans, marque le début de son émancipation. Quelques années plus tard, elle régnait superbement sur le nighclubbing et la jet-set.

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James Bond: L'espion qui venait du chaud

Ian Fleming a écrit près de 14 James Bond à Goldeneye, sa superbe propriété de Jamaïque, une île où seront ensuite tournés “Dr. No” et “Vivre et laisser mourir”.

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