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Tout garder pour soi

by Adrian Forlan
29.03.2017
Un sac n’est pas seulement un sac. On peut certes y ranger ses vêtements, mais cela n’interdit pas d’y glisser quelques valeurs... Dont acte, avec cet intemporel.

Texte par Adrian Forlan

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Sac "Keepall" en toile de coton ayant appartenu à Gaston-Louis Vuitton, ver 1930.

Aux distraits et aux nouveaux venus, rappelons en deux mots ce que doit la maison Louis Vuitton aux voyages. Fondée en 1854 par Louis Vuitton, elle s’attache à honorer une devise (“Tout bagage doit allier grande mobilité et légèreté”) en proposant une radicale malle plate, plus pratique, convenons-en, que celles au couvercle bombé alors en vigueur. Phileas Fogg, sans doute, en emportait une ou deux dans sa montgolfière. La famille Vuitton poursuivra dans cette veine, nomade et irréprochablement élégante – entraînant dans son sillage des imitateurs, dont elle se distinguera en 1896, lorsque Georges Vuitton conçoit une toile faisant alterner les initiales enlacées LV, des pointes de diamants, des étoiles et des fleurs quadrilobées. En 1905, le brevet de la toile dite Monogram est déposé. De décennie en décennie, de commande spéciale en commande spéciale, la maison inventera, réinventera, réagencera, cet héritage unique, sachant bien que refuser l’évolution, c’est se condamner à flétrir. Sautons allègrement les époques pour atterrir en 1959, et retrouvons Gaston-Louis Vuitton.



De la fin du XIXe siècle, ce représentant de la troisième génération, jusqu’à 1959, œuvrera à dynamiser ce qui est déjà une marque mythique. Ainsi, avec son fils Claude-Louis, ils mettent au point une toile, allégée, se pliant avec bienveillance aux aléas du voyage. C’est justement de cette avancée que profitera au premier chef le “Keepall”, qui peut également se flatter d’être le premier sac de voyage souple à bénéficier de la toile Monogram (les malles, alors seules à en être parées, ne le prirent pas mal. Les voyageurs sont de grands partageurs d’émotions, et leurs bagages leur ressemblent). À sa naissance, en 1924, il se plaçait à l’intérieur des malles, en qualité de sac d’appoint. D’appoint, peut-être, mais essentiel : son nom le dit bien, il gardait tout. En 2017, le “Keepall”, fidèle à sa vocation innovatrice, se présentera à l’occasion de la course Louis Vuitton America’s Cup avec une toile Damier Cobalt Damier Latitude, une version luxueuse et sportive de la toile Damier Cobalt datant de 1901, et frappée pour la première du “V Gaston”. Adressant des clins d’œil nautiques (ses tirettes, une fermeture éclair en matière technique hydrofuge), et retravaillant son héritage, avec une lecture oversized du Damier Cobalt. Bien sûr, la performance technique d’un sac, l’aisance avec laquelle il se glissera dans notre quotidien, le plaisir à l’embarquer le temps d’un week-end fainéant, font beaucoup pour son charisme. S’il nous émeut, c’est aussi parce qu’il cache bien des émotions, comme la lampe d’Aladin, frottons-le, ou plutôt ouvrons-le, et admirons ce qui s’en échappe, de charmants ectoplasmes insouciants, évoquant des temps plus légers, des pétillements inextinguibles.



Sans doute sa légèreté matérielle a déteint sur son caractère, dans une métonymie imprévue… Se patinant avec grâce (nous rendant assez jaloux), il n’est pas étonnant que le “Keepall” soit une star des enchères dédiées à la maroquinerie, ou un des favoris des artistes invités par la maison pour revisiter leurs intemporels (Murakami, Sprouse). Et pourtant, s’il y a un seul sort à réserver aux objets aimés, animés par notre patience, c’est de bien les préserver pour les transmettre et leur offrir un destin semblable à l’ADN de sa maison : un éternel recommencement, vivifié par les mains fraîches s’en emparant, revitalisé par la nouvelle épaule le portant. Il en va du “Keepall” comme d’un précieux savoir, qu’il serait bien égoïste de ne garder que pour soi. En être le propriétaire éphémère est un honneur à transmettre – pas un acte de propriété dont la date de péremption coïnciderait avec la nôtre. Certains luxes apprennent l’humilité, et ce n’est pas le moindre de leurs mérites.

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