Save The Date

Daniel Arsham : "J’ai toujours été fasciné par le voyage dans le temps"

L’exposition présente des sand paintings, des sculptures érodées, des photos et des éditions limitées, en parcours sur l’ensemble de la propriété emblématique de l'Eden Rock.
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Pour sa nouvelle exposition Life on Europa à l’Eden Rock, l’artiste américain Daniel Arsham réinterroge le concept de permanence, continuant à développer sa propre temporalité, inhérente à sa pratique artistique. Il travaille depuis ses débuts sur la mémoire et le temps. Un ouragan auquel il a survécu à Miami en 1992 l’a rendu plus sensible à cette idée de la finitude, notamment développée par des reproductions d’objets qui traitaient de l’obsolescence.

Certains artistes ne peuvent être confinés à un seul support. Ils mélangent les formats, jouent avec les matériaux. Ils innovent. Daniel Arsham, a bâti sa carrière sur le démantèlement des frontières entre sculpture, architecture, performance et mode. Par ailleurs, son plus grand moment mode est survenu lorsque Kim Jones l’a engagé pour travailler sur le défilé Dior Men printemps-été 2020 à Paris. Arsham a apporté son esthétique Future Relics à la collection, telle comme une capsule temporelle futuriste.

Dès le 20 février 2020, à l’Eden Rock, seront exposés des œuvres uniques à l'instar d'une peinture de sable composée de pigments roses. "Mes peintures de sable sont comme une version fixée des mandalas tibétains, semblant temporaires et éphémères, alors qu’à l’inverse, elles jouent sur la question de la représentation. Mon sujet principal est donc ce lien entre permanence et impermanence." Parmi les oeuvres qui seront visibles : la refonte en bronze d’une chaise de bureau emblématique de Pierre Jeanneret, une sculpture en bronze faite de 21 ballons de basket, série de photographies de nuit que l’artiste a shooté à St Barth, ou encore ses éditions de la collection Future Relics, comme sa casquette cristallisée des Yankees de New York, ou sa valise érodée en collaboration avec Rimowa.

Daniel Arsham se situe ainsi davantage dans une introspection et une réflexion : il ingère différentes cultures, surfe sur les temporalités, et se gargarise de regarder dans des directions multiples. Bien souvent, le tout souvent en marge de l’art contemporain. Ce travail intime est très nettement associé, aujourd’hui, à la lenteur et la contemplation, même si là-encore il ne craint pas de communiquer, en parallèle, avec la vitesse et la boulimie offerte par les réseaux sociaux.

 

Eden Rock - St Barths, Baie de Saint Jean, 97133 Saint Barthélemy

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Désormais coutumier de l’île, l’artiste multidisciplinaire Daniel Arsham revient cette saison exposer à l’Eden Rock. L’occasion de voir ou de revoir des photographies montrés au Musée Territorial ainsi que des nouvelles œuvres exclusivement pensé pour le Palace de la Baie de St Jean. Rencontre avec l’artiste en pleine plongée dans la confusion temporelle.

 

L'Officiel : Votre travail tourne beaucoup autour de la notion du temps, du présent et du futur. Pouvez-vous nous parler de ce langage unique que vous avez créé en jouant avec le temps et les dates ?
Daniel Arsham : J’ai toujours été fasciné par le voyage dans le temps dans les livres et les films. J’ai intégré ça dans mon travail studio. Cette sorte de confusion temporelle, ce va et vient, pour qu’on ne sache pas vraiment à quelle époque on se trouve.

Vous travaillez sur un projet avec le Louvre où vous recréez des œuvres de grands maîtres. Pensez-vous qu’il soit important d’incorporer des notions d’histoire de l’art dans votre travail ?
Mon travail a abordé des problématiques de l’histoire et du passé. Je fais en sorte de brouiller cette histoire. J’utilise aussi des choses qui font partie de ce que l’on appelle traditionnellement l’histoire de l’art mais qui, il me semble, font aussi parti de l’histoire contemporaine. J’utilise des choses qui me paraissent importantes pour comprendre le moment actuel.

Pour votre travail avec le Louvre vous avez emprunté des moules de certains de leurs oeuvres les plus précieux, comme la Vénus de Milo, quelle est votre vision de la culture de la réplique ?
Ces moules appartiennent à la branche culturelle du gouvernement Français. Ils ont gardé ces moules depuis le 19ème siècle pour pouvoir en recréer des copies et les envoyer à différents musées à travers le monde. C’est un mode de préservation pour comprendre et examiner ces travaux. Je suis capable de prendre quelque chose du passé, de le pousser dans le futur, et le présenter aujourd’hui. La compréhension du public quant à la date la provenance de l’œuvre en est encore plus chamboulée.

Au cours de vos collaborations avec Adidas, Pharrell Williams, Kith, Rimowa, Dior et grâce à votre compte Instagram vous avez réussi à créer une communauté de fan. Comment managez-vous cette notoriété sur les réseaux sociaux?
L’avantage des réseaux sociaux, c’est que c’est amusant de travailler avec un public qui ne vient pas nécessairement d’endroits où il a des musées. Dans presque toutes les villes où je vais il y a un public qui est capable de suivre la pratiques et l’ethos à travers le monde. Aujourd’hui c’est beaucoup plus facile pour un artiste de créer son univers car les gens peuvent en suivre tellement d’aspects différents. Pas seulement le travail mais aussi les lieux que je fréquente, mes autres centres d’intérêt.

Votre dernière collaboration avec Dior par Kim Jones était une grande réussite. Pouvez-vous nous parler de comment cette collaboration est née ?
La collaboration avec Kim Jones était vraiment basée sur une recherche autour des origines de Christian Dior, sa carrière en tant que galeriste, son intérêt pour l’art, et de se concentrer sur la première partie de sa vie créative. Kim et moi avons exploré les archives de Paris et passé beaucoup de temps à en extraire différentes références. La collection comprend beaucoup de moments de création où Kim a su traduire mon matériel en objets et articles de prêt à porter. Travailler avec un tel niveau de savoir-faire chez Dior, c’était incroyable de voir comment ils ont su gérer tout ça.

Vous avez récemment collaboré avec Rimowa, créant une valise en cristal érodé en édition limitée. Quelle est votre relation au voyage ?
Je voyage beaucoup et j’utilise les valises Rimowa depuis que j’ai commencé à voyager pour le travail, il y a quinze ans. Ce projet a commencé quand j’ai rendu visite à leur usine de Cologne en Allemagne. J’ai regardé dans leurs archives et me suis plongé dans l’histoire de leur maison. J’étais vraiment fasciné par la façon dont ces valises étaient souvent utilisés dans des films pour transporter des objets précieux : œuvres d’art, bijoux, billets de banque. Dans certains cas, comme dans Pulp Fiction, il y a une mallette dont on ne sait pas ce qu’elle contient. Alors j’ai créé une œuvre d’art qui consiste en un moule de cette mallette, placé dans un attaché-case. Le tout vendu en édition limitées.
Ce mélange entre la marque et mon œuvre d’art est une synthèse parfaite de ce qu’Andy Warhol appelait le mélange entre l’art et la vie de tous les jours où l’on ne sait plus où se trouve la différence. Les gens me demandent souvent “en tant qu’artiste vous sentez-vous mal à l’aise lorsqu’une marque utilise votre nom et vos œuvres d’art, pour promouvoir et vendre leurs produits ?” Mais je vois les choses dans l’autre sens, c’est moi qui utilise leur nom, leur notoriété, leurs ressources, pour développer ma carrière et diffuser mon travail.

Durant l’un de vos voyages à St Barth vous avez fait une série de photographies du ciel et des étoiles la nuit. Pouvez-vous nous dire plus de ce travail photographique?
J’ai passé beaucoup de temps à St Barth. J’adore cet endroit. J’ai séjourné de nombreuses fois à l’hôtel Eden Rock. Il y a quelques années j’ai pris beaucoup de photos du ciel à St Barth, la nuit, on peut voir les étoiles. La photographie a toujours été une partie importante de mon travail.

Votre travail et vos “reliques du futur”, ces sculptures érodées, suggèrent-ils des catastrophes naturelles possibles et des désastres ?
Il s’agit simplement de prendre un objet contemporain et de le pousser dans le futur, pour vivre et faire l’expérience de quelque chose qui est potentiellement hors de notre propre existence.

Vous créez des œuvres d’art qui sont votre interprétation des jardins de rocaille Japonais. Qu’est-ce qui vous attire dans la culture japonaise ?
Ma femme est Japonaise et le Japon a eu une énorme influence sur ma pratique, mon mode de penser la vie de tous les jours, et ma relation aux objets, à la nourriture, à la nature, aux vêtements, à tout vraiment. Il y a un concept en Japonais qui s’appelle omotenashi, qui signifie que l’on est attentif à tous les aspects de la vie quotidienne. J’ai traduit ça souvent dans certaines de mes œuvres.

Vous avez exposé une planche de surf transparente en résine à Londres. L’avez-vous essayée ? Avez-vous l’intention de l’emporter avec vous durant votre prochain séjour à St Barth ?
Cette année j’ai collaboré avec la marque de surf Hayden Shapes. On a fait une version de leur planche de surf classique complètement claire et transparente. Mais je ne suis pas un très bon surfer et du coup je n’ai pas pu l’essayer. Avec un peu de chance je pourrais en apporter une la prochaine fois que je viens à St Barth.

Quelle est votre plus grande réussite jusqu’à présent, de quoi êtes-vous le plus fier en tant qu’artiste ?
Ma plus grande réussite est que cette année j’ai pu donner cent mille dollars à l’école que j’ai fréquentée. Ils m’ont donné une bourse pour que je puisse aller à Cooper Union. Je n’aurais pas pu étudier l’art à New York sans cette bourse. Et maintenant, grâce à ma carrière, j’ai pu leur renvoyer l’ascenseur, cet argent ira directement aux étudiants qui ont besoin d’une aide financière pour aller étudier l’art à New York.

 

INTERVIEW PAR JENNY MANNERHEIM

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