Séries : le fric, c'est chic
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Séries : le fric, c'est chic

À l’époque où l’argent, de plus en plus érigé en divinité, est devenu l’alpha et l’oméga du succès, quelques séries se penchent sur les ravages que la fortune engendre au sein des dynasties de possédants. Pour le plus grand plaisir de la plèbe spectatrice.
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Des Trump, des Murdoch et des Kardashian se succèdent à l’écran, coupant des rubans carmin ou foulant des tapis tout aussi rouges sous le feu des flashs et sur un fond de batterie évoquant directement l’intro de We Will Rock You.Que ça vous plaise ou non, nous vivons à l’âge des dynasties”, assène Fallon Carrington en voix off. Star de la version 2017 du célèbre soap eighties Dynasty, justement, la fille de Blake est en passe de regagner le domicile familial pour reprendre les juteuses affaires pétrolières de papa. Elle est sublime, sirote des martinis avec des olives de luxe dans des bars de luxe, passe des appels importants les deux jambes croisées sur l’accoudoir de son fauteuil première classe et mouche de languissants célibataires qui pensent l’impressionner avec leur jargon de traders. C’est vulgaire, c’est assumé, c’est terriblement contemporain. Tout comme la résurrection de Dallas quelques années plus tôt, Dynasty réveille l’exhibitionnisme (et le voyeurisme) pécuniaire des années 80 en exploitant la soif de représentation de ces clans qui ne se contentent plus de dominer le monde dans l’ombre ou de se piquer des deals faramineux dans le secret de leurs ranchs. Non, comme Trump à la Maison-Blanche, ils sont désormais souvent au pouvoir et en première ligne. 

Seulement voilà : le Dallas 2.0 a été annulé après deux saisons, et le nouveau Dynasty assiste impuissant à une chute d’audience qui devrait le conduire également à la morgue. Pourquoi ? Parce que les temps ont changé. Trop glamour pour être honnête, une série comme Dynasty semble oublier que, à l’heure d’Instagram, de la téléréalité et de l’auto-mise en scène permanente, elle ne peut plus être la vitrine d’un monde déjà transparent. Qu’il s’agisse de luttes fratricides pour la succession paternelle (les Murdoch), de pathologies psychiatriques nées d’une surexposition (les Kardashian) ou de népotisme aux forceps (les Trump), nous en savons déjà trop sur le dessous des Black Cards. Et comme l’écrivait très bien Lucy Mangan dans le Guardian en octobre 2017 : “Après avoir vu ce qui se passe en coulisses, nous ne pouvons plus être transportés par le show comme à l’époque du Dynasty originel. En pleine ère du Trumpocène, ce qui était autrefois une heure d’évasion dans le monde des gens follement riches ou simplement fous et riches a désormais des allures de vérité aseptisée.” En d’autres termes : l’argent n’est plus cool, et le safari est terminé. Pour avoir une chance de nous hameçonner, la télé d’aujourd’hui doit nous faire descendre de la jeep fusil à l’épaule et nous rapprocher un peu plus encore des grands fauves. Ceux qui, comme les lions, dévorent parfois leurs enfants. Et réjouissons-nous : elle le fait.

Quaaludes et argent sale

Cela n’étonnera personne ayant suivi de près ou de loin le feuilleton post-mortem de Johnny ou simplement lu Shakespeare : être un(e) héritier(e) n’est pas toujours facile-facile. Pour Benedict Cumberbatch, qui tient le rôle-titre dans Patrick Melrose, sur Showtime, c’est même un enfer. Basée sur les romans semi-autobiographiques de l’auteur anglais Edward St Aubyn, la série raconte donc l’histoire d’un accident à visage humain noyant dans l’héroïne, les quaaludes ou l’alcool les traumatismes légués par un père abusif et une mère démissionnaire, eux-mêmes toxicomanes. Chronique d’une famille oisive, fortunée et pourrissant sur pied, Patrick Melrose reprend donc à son compte l’éternelle parabole de l’argent comme gangrène morale. Ou terreau malade accélérant la pousse des vices. Et si tout cela n’est ni subtil ni très nouveau, cette minisaga couvrant plusieurs décennies en cinq petits épisodes est sauvée à la fois par son panache, son humour (les séquences tragi-comiques de chasse à la dope ou de reptation défoncée rappellent le slapstick drogué du Loup de Wall Street) et son cynisme congelé. Comment, en voyant Patrick lutter à la fois contre sa dépendance financière à sa famille et un atavisme paternel empoisonnant ses rapports avec ses propres enfants, ne pas penser au Charles Péguy de L’Argent “Tout est joué avant que nous ayons douze ans. Toute une vie de labeur ne fera pas, ne défera pas ce qui a été fait, ce qui a été défait une fois pour toutes, avant nous, sans nous, pour nous, contre nous.” 

Vieilles fortunes, nouvelles victimes

Autre membre de la promotion anti-fric 2018 : Trust, diffusée sur FX, qui ouvre son premier épisode sur le Money de Pink Floyd et a le mérite, elle, de s’attaquer au véritable clan des Getty. Ou plutôt aux rapports compliqués qu’entretiennent le vieux John Paul the first et sa décevante progéniture. Vieux reptile sociopathe et mégalomane, J. P. (campé par un fabuleux Donald Sutherland) se désespère, au soir de sa carrière, de n’avoir pas réussi à bâtir un empire familial à la Kennedy. Le magnat du pétrole n’hésite d’ailleurs pas à déshériter ses fils – l’un parce qu’il vient de se suicider, l’autre parce qu’il est héroïnomane à cause de lui – au profit de son petit-fils, John Paul le troisième, un petit escroc hippie qui fait la grave erreur d’être victime d’un rapt et de demander des sous à papy. Manifestement pensée comme un Dallas sombre, la série coproduite par Danny Boyle (qui réalise aussi les deux premiers épisodes) n’hésite d’ailleurs pas à déguiser l’un de ses personnages en J. R. Ewing pour lui faire déclamer face caméra des choses comme “la vie des riches est aussi compliquée que la vie des pauvres. Ce sont juste des complications différentes”. Un avis partagé par J. P. Getty le deuxième, qui fait tomber, lui, la sentence suivante : “Quand vous avez tout ce dont vous pouvez rêver, qu’est-ce qui a encore de la valeur ? Rien.” Et certainement pas la famille. Ce qui scelle d’ailleurs définitivement le divorce entre ces feuilletons dépressifs et les telenovelas des années Reagan : “À Southfork, les discussions les plus importantes tournaient autour de la question d’être ou pas un vrai Ewing, écrivait Heather Havrilesky au sujet de Dallas dans le New York Times en 2012. Même en colère contre eux, Bobby et J. R. appelaient toujours leurs parents ‘Mama’ et ‘Daddy’, et quiconque osait insulter Jock ou Miss Ellie pouvait s’attendre à recevoir une droite dans la mâchoire.” Une démonstration d’amour inimaginable dans Trust. 

Succession, créée cette année pour HBO par Jesse Armstrong (avec Will Ferrell et le réalisateur de The Big Short, Adam McKay), aborde le même sujet mais se veut moins shakespearienne. À vrai dire, cette histoire de combat fratricide entre les trois héritiers potentiels d’un titan des médias et de l’entertainment sur le déclin et jurant comme un charretier – très très inspiré de Rupert Murdoch – évoque plutôt la guerre qui opposa les trois petits-fils de Charlemagne au ixe siècle. Rappelons – parce que la classe de cinquième est loin – que Lothaire, Charles le Chauve et Louis le Germanique en étaient tout de même venus aux armes pour récupérer les terres de grand-papa, avant de se les partager lors de la signature du traité de Verdun. Mais si la forme diffère, le fond est le même : l’argent, quand il ne brûle pas les mains, incendie cœurs et âmes. Et passe avant des considérations aussi pathétiques que, mettons, la santé de papa (victime d’une hémorragie cérébrale) ou l’estime de soi d’un frangin. Bref, comme ses deux consœurs, Succession insiste plus sur la clarté du message que sur la subtilité narrative et se pose en fable destructrice du fric chic. Mais, bien entendu, nous n’allons tout de même pas verser trop de larmes sur le sort des Trump de ce monde, et même attendre que la télé cesse de s’attaquer aux vieilles fortunes pour poser son regard inquisiteur sur les nouvelles dynasties de la Silicon Valley. Il y aura moins de manoirs et plus de chemises en lin, mais certainement autant de choses à raconter. Voire à déplorer. 

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