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Ariana Papademetropoulos, la pythie de Pasadena

De son atelier californien niché dans un garage de vieux manoir hanté, Ariana Papademetropoulos explore notre rapport au réel avec des toiles mêlant réalisme et trompe-l’œil. Des toiles qu’elle met en scène dans des installations déconcertantes, ainsi que sur son compte instagram, où 15 000 followers suivent ses aventures fantasques, entre le Los Angeles de James Ellroy et le Pays imaginaire de Peter Pan…

Quelque part entre une figure ingénue de la Renaissance et une héroïne de Robert Rodriguez, Ariana Papademetropoulos intrigue autant par son apparence de nymphette au teint de porcelaine que par ses toiles teintées de nostalgie et d’occulte. À 27 ans, cette native de Pasadena, banlieue aisée de Los Angeles, a déjà participé à une trentaine d’expositions, en a commissionné deux, et vient de clôturer sa troisième exposition personnelle, intitulée “The man who saved a dog from an imaginary fire”. Le titre aurait pu être celui d’un tome de la saga Millénium, tant il plante le décor d’une fiction aussi énigmatique qu’addictive. L’exposition, qui vient de prendre fin à la Wilding Cran Gallery de Los Angeles, explore la relation entre perception et réalité, au travers d’une série de toiles représentant des intérieurs vintage, des tapisseries florales distendues et des affiches de films pastel aux titres inquiétants. Un univers déconcertant, inspiré d’un fait divers. “L’an dernier, à New York, un homme sous acide, persuadé de voir la maison de ses voisins prendre feu, y est entré pour sauver leur chien. Il a finalement été inculpé pour vol et effraction, raconte Ariana. Selon la perception, cet homme est soit un héros, soit un criminel. J’aime cette dualité.” Par l’accumulation d’éléments de la vie quotidienne, comme ces deux cents romans gothiques à l’eau de rose installés au centre de la galerie, dont les couvertures représentent toutes des femmes en train de fuir, cette ancienne du California Institute of the Arts dissèque les obsessions de l’être humain. “Je suis une collectionneuse, affirme-t-elle. Avant de commencer à peindre, je peux passer des jours à réunir des objets banals que les gens ont jeté par manque d’intérêt. Des livres, des cartes postales, des photos… Une fois multipliés, ils prennent une toute autre dimension, comme une obsession qui mène à la folie.”

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Ariana dans la maison de Tony Duquette à Los Angeles.
“Mes toiles représentent une certaine utopie : de parfaites maisons avec des intérieurs très travaillés, où l’on trouve toujours un détail étrange ou quelque chose de mystique. Je suis attirée par ce qui dérange, et le design intérieur me fascine dans ce qu’il a d’à la fois banal et significatif.” Ariana Papademetropoulos

Garage féerique

En 2014, la chance a souri a cette collectionneuse acharnée. “Les bonnes personnes ont vu mes peintures, raconte-t-elle. Les choses se sont faites de façon très naturelle : on m’a donné la chance de monter ma première exposition à la galerie Sade de Los Angeles, et tout a commencé.” Depuis, elle peint des journées entières dans son atelier, niché dans le garage d’un vieux manoir aux airs de maison hantée. “J’ai quitté mon ancien studio de Downtown pour cet endroit mystérieux, bien plus en adéquation avec mon travail, s’amuse-t-elle. C’est un garage comme un autre, mais chargé de vibrations trè particulières.” Si elle reconnaît Downtown comme la nouvelle Mecque californienne de l’art, Ariana déplore son atmosphère de white cube, qui tranche avec sa propre conception de l’art. Il suffit de se perdre quelques minutes sur son compte instagram pour comprendre qu’elle agit à l’opposé du conventionnel : derrière un univers artistique léché, on devine une jeune fille qui a élevé l’innocence au rang de mode de vie. Au milieu des photos de ses œuvres se dessine un quotidien plein de légèreté et d’humour, généreusement partagé avec une bande d’amis excentriques, de L.A. à Paris, pour beaucoup issus d’une génération d’artistes qui explorent le mythe de l’érotisme féminin. Ici, l’artiste française Lucile Littot lit un extrait de Lolita à son chien drapé d’une étoffe aux motifs baroques. Là, l’actrice Zoë Bleu gît nue dans une fontaine rococo, zieutée par le portrait d’un caniche au regard menaçant. Là encore, Zumi Rosow et Cole Alexander, du groupe The Black Lips, se produisent dans une caverne féerique, lors de la soirée de clôture de l’exposition. Ariana cultive une certaine légèreté qui détonne dans l’univers très codifié d’Instagram, dont elle se défend d’ailleurs de dépendre malgré sa notoriété. “Aujourd’hui, tout le monde a sa chance et la possibilité de montrer son travail, c’est une très bonne chose. Je me méfie toutefois du narcissisme engendré par les réseaux sociaux. J’ai même demandé à mon hypnothérapeute de guérir mon addiction à Instagram !”

 

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Best thing about not dating a scientologist is that I can do acid again, peinture grand format d’Ariana Papademetropoulos, 2017.
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Nude, Pensive, peinture grand format d’Ariana Papademetropoulos, 2016.

Beauté et effroi

Art, narcissisme et médecine alternative : pas de doute, nous sommes en Californie, région paradoxale et hautement représentative des vices et vertus de l’âme humaine. “L’atmosphère si particulière de la Californie influence beaucoup mon travail, raconte Ariana. Chaque chose ici a son contrepied sombre. La région a toujours attiré beaucoup de curieux : les gens viennent pour Hollywood, pour la célébrité, mais aussi pour se plonger dans la religion, pour rejoindre des sectes et explorer leur spiritualité. Pour une raison incompréhensible, on considère toujours Los Angeles comme la terre de toutes les possibilités : tout le monde y cherche une réponse.”

Cette terre dite de tous les possibles, ancrée dans l’imaginaire collectif comme le pays du rêve, du glamour et de l’avocado toast, où beauté et effroi marchent main dans la main vers un destin édulcoré (et sans gluten), Ariana baigne dedans depuis son enfance. Née d’un père grec et d’une mère argentine, elle a grandi entre les country-clubs guindés de Pasadena et l’hystérie de Venice Beach, biberonnée à Barbarella, aux films d’horreur de série B et aux romans occultes. Tous se rejoignent dans ses peintures, où l’inquiétant se distille dans une réalité idéale. “Mes toiles représentent une certaine utopie : de parfaites maisons avec des intérieurs très travaillés, où l’on trouve toujours un détail étrange ou quelque chose de mystique. Je suis attirée par ce qui dérange, et le design intérieur me fascine dans ce qu’il a d’à la fois banal et significatif.” Il s’immisce dans son travail comme une injonction à questionner la beauté en surface. Comme elle l’a fait dans son exposition “Wonderland Avenue”, inspirée des meurtres de trafiquants de drogues perpétrés dans la rue du même nom, en 1981. “Je préparais une exposition lorsque j’ai entendu parler de cette histoire, qui fait parfaitement écho à mon travail. Cette rue sonne comme Disneyland, elle a pourtant été le décor d’événements très sombres.” Une notion de dualité qui semble la poursuivre : pour sa prochaine installation, Ariana compte travailler autour des tentatives d’assassinats de Fidel Castro. “J’ai appris qu’il était un grand adepte de la plongée sous-marine. Dans les années 1960, la CIA aurait imaginé piéger les plus beaux coquillages des fonds marins qu’il explorait, pour réussir à avoir sa peau. Je trouve le contraste extraordinaire : partout où l’on trouve de la beauté, aussi pure soit-elle, le funeste n’est jamais loin. C’est ça, la Californie.” Rendez-vous à Pasadena.

 

 

@arianapapademetropoulos arianapapademetropoulos.com

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Installation d’Ariana Papademetropoulos lors de l’exposition “The man who saved a dog from an imaginary fire”, à la Wilding Cran Gallery de Los Angeles, fin 2017 (photo courtesy).
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Ariana Papademetropoulos dans la maison du célèbre décorateur et joaillier hollywoodien Tony Duquette (1914-1999), à Los Angeles.

Photographie par Sam Kristofski

Cet article est actuellement visible dans le numero de mars du Jalouse 

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