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Cinéma : nostalgie d'une époque révolue

Le cinéma populaire dit d’exploitation, souvent fauché mais particulièrement inventif, est sorti de son purgatoire et devient une manne pour les cinéastes iconoclastes comme pour les grands studios en panne d’inspiration. Grâces lui soient rendues.
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Aux États-Unis, on les appelait grindhouses. En France, cinémas de quartier. Des salles (très) populaires aux décors inchangés, fanés ou vermoulus, mais dont la programmation tranchait net avec celle de leurs cadettes aux films en première exclusivité. S’y croisaient policiers intolérants autant qu’impavides, bondissantes figures exotiques et martiales, monstres antédiluviens partis à l’assaut de villes modernes, tueurs déments pour amateurs de crimes graphiques. Ces temples d’un cinéma “maudit” constellaient, jusqu’au milieu des années 1980, les arrondissements de Paris, répondant aux doux noms de Colorado, Hollywood Boulevard, Agora, Midi-Minuit ou encore Trianon. Et puis ce fut la fin. Aujourd’hui, à l’heure où les grands studios redoublent d’imagination et quadruplent leurs budgets pour attirer un chaland “netflixé” jusqu’à la glotte, le cinéma “bis” serait presque en position de prendre sa revanche.

PETITS FILMS, GRANDS NOMS

“Tourner avec Roger Corman n’était pas vraiment une école. Nous l’appelions ‘école’ parce qu’il donnait la chance à des jeunes de travailler sur des films et d’apprendre.” En 1963, Francis Ford Coppola n’est pas encore le démiurge allumé du Parrain ou d’Apocalypse Now, mais un ambitieux jeune homme qui œuvre sous la houlette d’un metteur en scène et producteur roué, Roger Corman (La Femme guêpe, Bloody Mama...), pape américain du cinéma bis. Le premier long métrage dudit Coppola s’intitule Dementia 13 : une sombre histoire de famille pleine de superstitions et d’attaques à la hache. Corman offrira ainsi sa chance à Peter Bogdanovich, en 1968, avec Voyage to the Planet of Prehistoric Women (très éloigné de ses futurs La Barbe à papa ou Et tout le monde riait) et à Martin Scorsese, en 1973, avec Bertha Boxcar. Ne pas oublier non plus, dans la génération suivante, que James Cameron, monsieur Terminator, Titanic, Avatar, et ses presque 7 milliards de dollars au box-office, commença lui-même sa carrière en 1982 avec Piranhas 2 : les Tueurs volants, dont toute la désopilante intrigue réside uniquement dans le titre.

DU MOURON POUR TARANTINO

Mais cet échange permanent entre les Charybde et Scylla du cinéma, l’enfer du genre d’un côté et celui des gros budgets aux exigences de rendement astronomiques, sait aussi fonctionner en sens inverse. Quentin Tarantino, ce grand flibustier des écrans, est devenu le chef de file de ces coupables interactions. Son Reservoir Dogs (1992) furetait déjà du côté du cinéma de Hong Kong à l’époque où celui-ci n’était pas encore courtisé par Hollywood (Ringo Lam, John Woo, Tsui Hark, etc.). Puis ce sera, entre autres, Kill Bill (2003), sanglant hommage au cinéma kung-fu, ou encore Django Unchained (2012), croisement furibard entre western spaghetti et blaxploitation. “Il n’y a plus de film d’exploitation dans les salles aujourd’hui, constatait- il en 2007 à la sortie de Boulevard de la mort. Ou alors ils sortent directement en vidéo, ou alors ils sont tournés comme des superpro- ductions, avec exactement le même genre d’histoires, mais produites par Jerry Bruckheimer.” À la grande époque, ce sont généralement des studios indépendants ou les branches “bâtardes” des grands studios qui se chargeaient de produire les films destinés à réveiller les salles moribondes de trous perdus (celles sur lesquelles Bogdanovich pose un regard attendri dans La Dernière Séance en 1971) et les drive-in. C’est le temps des films de Vincent Price (Le Corbeau), puis de Russ Meyer (Faster Pussycat! Kill! Kill!), puis des premiers Romero (La Nuit des morts-vivants). Lorsque le Zombie (1978) de ce dernier aura les honneurs d’un remake, L’Armée des morts en 2004, signé Zack Snyder, futur chef de chantier des adaptations DC Comics au cinéma, le succès sera tel qu’il relancera la vogue des films (et séries) de morts-vivants aux États-Unis.

SEXE, BITUME ET KARATÉ

“Après Bruce Lee, il était devenu impossible de se battre comme dans les westerns”, affirmait John Carpenter à la sortie de ses Aventures de Jack Burton dans les griffes du Mandarin (1986), ode aux films d’arts martiaux. Leur influence sera une des sources du succès massif de la trilogie Matrix, aux combats mis en scène par un proche de Jackie Chan, le réalisateur Yuen Woo-ping. Mais l’emprunt culturel ne se limite pas aux combats à mains nues et en apesanteur. Les différents opus de Fast and Furious, pour ne citer qu’eux, puisent leur inspiration aussi bien dans La Course à la mort de l’an 2000 (1975), de Paul Bartel, avec un tout jeune Sylvester Stallone, La Grande Casse (1974), de H.B. Halicki (qui donnera 60 Secondes chrono avec Nicolas Cage en 2000), que dans le magnifique et héroïque Point Limite Zéro (1971) du rare Richard C. Sarafian. Aujourd’hui, la franchise dépasse 1,6 milliard de dollars au box-office mondial... La liste est donc longue d’un cinéma désormais largement plébiscité (le film de vampire avec la saga Twilight, l’érotisme avec le triptyque 50 Nuances de Grey...) qui n’est que le reflet d’aïeux jugés injuste- ment moins glorieux (les productions de la Hammer, les “nudies” ou la vague érotique post-Emmanuelle des années 1970...). Pour- tant, dès 1976, en France, La Revue du cinéma parlait de “l’importance de tout un secteur marginal du cinéma dont les œuvres et les tendances ne sont peut-être pas aussi médiocres et stéréotypées que le prétendent les bonnes âmes”. Le succès planétaire d’un film comme Once Upon in... Hollywood (Tarantino à nouveau), qui, au-delà de l’affaire Manson, éclaire les coulisses du cinéma d’exploitation, de ses damnés du celluloïd, prouve une nouvelle fois que l’influence peut s’avérer fructueuse. Alors pourquoi s’arrêter en si bon chemin ? En 2020 sortira Godzilla vs Kong, combat de titans nippo-américain produit par la Warner Bros. Le remake d’un film fauché de 1962 signé Ishiro Honda. Mais ici, plus d’acteurs en tenues mousses de monstre ni de maquettes de centrales électriques écrasées. Le budget devrait dépasser les 150 millions de dollars et les images de synthèse rendront l’ensemble hautement réaliste. Ne restera plus aux nostalgiques mordus de séries B en carton-pâte que leurs yeux – grands ouverts – pour pleurer.

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