Pop Culture

Chris : "J’essaie de raconter une autre façon d’être femme"

Après “Chaleur humaine”, Chris et son deuxième album ont excité les Anglo-Saxons... mais crispé la presse française. Retour sur la promo houleuse d’un disque joyeux.
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Auteur NORA BOUAZZOUNI
Photographe DANNY LOWE
Styliste LOYC FALQUE

Pour son deuxième album paru sous son nouveau nom en septembre, Christine and the Queens s’est voulue joueuse, joyeuse et jouisseuse, atomisant la partition attendue de la féminité afin de composer la sienne et empruntant au R’n’B et à la funk pour mieux brouiller les pistes de sa pop. Concerts sold out un peu partout, tournées aux États-Unis et en Australie, presse anglo-saxonne dithyrambique (album de l’année pour The Guardian, chanson de l’année pour Time Magazine), nomination aux Brit Awards face à Ariana Grande... Et en France ? Difficile de savoir ce que la presse a pensé de ce disque, tant son auteure-compositeure-interprète-productrice fut systématiquement sommée d’expliquer son nouveau look et de “psychologiser” sa coupe de cheveux.

Comment avez-vous vécu le fait d’être sans arrêt emmenée sur un terrain extra-musical par les médias français ?

Chris : Je l’avais déjà remarqué avec mon premier album, Chaleur humaine. J’étais très désireuse de parler musique mais comme je trouvais très important aussi de revendiquer qui j’étais, de la culture queer qui faisait partie de mon travail, on ne m’a plus parlé que de ça. C’était frustrant. J’ai aussi découvert que c’était sensationnel – au sens de sensationnaliste – d’être pansexuelle, que ça pouvait être une accroche d’article. Et puis il y avait une grande dichotomie entre là où j’en étais de ma réflexion et la curiosité gourmande des médias. Le fait qu’on ne m’ait parlé que de mes cheveux, c’est vertigineux ! J’en ai aussi fait une lecture féministe : en tant que femme, je suis plus sexualisée que les artistes masculins, mon physique est commenté... Or, depuis le début, j’essaie de raconter une autre façon d’être femme. Je ne crois pas avoir durci le ton, j’ai plutôt l’impression que c’est en face qu’il s’est durci.
 

Avez-vous cherché à créer cette conversation avec l’autoportrait paru six mois avant l’album dans dans le magazine Égoïste (dans lequel l’artiste signe un texte d’explication poétique sur son “état civil”, ndlr) ?

Pas violemment, non. J’ai cherché à faire un geste fort avec Égoïste, un geste d’émancipation qui m’excitait artistiquement. Je me sexualisais selon mes propres règles. En fait, le geste d’écriture de ce deuxième album était très joyeux. J’ai eu la chance folle d’exister avec Chaleur humaine, et j’ai eu envie de pousser les choses plus loin, de travailler la nuance, le désir que soulève le doute. C’était un geste exigeant dans le sens où je n’avais aucune envie de simplifier les choses.
 

Ça a pu cristalliser cette curiosité confinant parfois à l’hostilité ?

Le problème, c’est que ça n’était jamais le point de départ d’une réflexion. Après, la démarche me tenait tant à cœur que j’aurais peut-être dû court-circuiter certaines questions au lieu d’y répondre. Quelle désillusion d’avoir eu envie de me taire pour que l’on parle de mon travail! J’ai aussi trouvé intéressant que tout ce que j’avais dit depuis quatre ans était soudainement très audible. Ce devait être lié à mon apparence plus “douce” sur Chaleur humaine. Pourtant, mon deuxième album est très lumineux, je travaille une sensualité, une façon d’exister, rien d’agressif. Mais des journalistes ont trouvé ça violent – j’ai surtout l’impression que ça leur faisait violence ! C’était troublant, parce que j’arrivais crispée aux interviews en Angleterre, où la conversation n’avait même plus du tout la même couleur. Je vivais deux réalités très différentes sur cet album.
 

Votre premier album a été réédité en version anglaise, mais pour Chris, vous avez sorti directement un double album, en anglais et en français. Pourquoi ?

Je n’arrivais pas du tout à choisir. Je voulais garder des inédits en français, et en même temps j’avais ce destin un peu fou outre-Manche, donc j’ai eu envie de poursuivre la démarche entamée avec Chaleur humaine et de traduire certains titres. C’est paradoxal, parce qu’on m’a ensuite beaucoup reproché de négliger la France ! J’adore écrire en français, surtout sur des prods agressives et up tempo. J’ai beaucoup pensé à l’album Love on the Beat, de Gainsbourg. Je trouvais ça très français d’être vraiment dans le micro avec du gros son ricain derrière. Et le français me permet d’être un peu plus crue et frontale dans l’écriture, comme avec “Follarse”.
 

Vous avez écrit simultanément dans les deux langues ?

J’ai surtout commencé par le français, qui est plus rugueux à travailler, donc je me disais que tirer ensuite vers l’anglais serait plus intéressant. “Damn, dis-moi” ou “Goya Soda” ont d’abord été écrites en français. Parfois, j’ai travaillé simultanément. D’autres fois, j’ai fait la traduction juste avant l’enregistrement en studio. Pour des chansons plus bavardes, comme “Doesn’t Matter”, ça a été moins évident. J’ai d’un côté l’exotisme du français quand je me produis à l’étranger, et de l’autre mon anglais qui est un peu une étrangeté. Mais la pop, c’est d’abord un plaisir sonore.
 

Pensez-vous que Chris en tant qu’alter ego en a déstabilisé certains ?

En barrant mon nom, j’ai fait un geste de perversion léger pour ne pas m’ennuyer artistiquement, avoir un peu peur. Je ne me compare pas à lui, mais David Bowie foutait tout en l’air dès qu’il s’installait dans quelque chose de confortable. Ça lui permettait de ne pas se sentir enfermé. C’est très français, cette approche psychologisante du personnage de scène. Parce que Rihanna non plus, ce n’est pas son vrai prénom ! Chris, c’est l’inverse d’un masque. Sur scène, je suis dans le lâcher-prise total. Et puis Chris, c’est le surnom de Christine, une façon de me préciser en avançant.
 

J’ai l’impression qu’on vous a catapultée porte-étendard de la culture queer...

Un raccourci tragique, aussi le signe que cette conversation reste trop normalisée. En tant qu’artiste, je crois à la visibilité. Hormis Testo junkie et les livres de Despentes ou Butler, je n’ai pas lu, en grandissant, d’interviews qui parlaient calmement de féminisme, de façons de se définir. Aujourd’hui, je m’interroge sur l’espace de liberté qui m’a manqué et que j’aimerais installer. Mais je ne crois pas être un porte-étendard. Dans la palette infinie de ce qui peut se définir ou ne pas se définir comme queer, je ne vais pas prendre toute la conversation pour moi.

 

Mais il faut bien que quelqu’un en parle?

J’ai peur que la manière dont cette conversation a été court-circuitée et rendue impossible sur ce cycle d’albums décourage d’en parler. J’ai fait un disque et on me demandait : “Alors, c’est quoi le queer ?” Les journalistes ne peuvent pas m’investir de cette responsabilité-là ! D’autant que cette conversation a lieu depuis vingt ans avec In Bed with Madonna, avec des artistes comme Annie Lennox ou Lizzy Mercier Descloux, qui étaient androgynes, libérées, fluides... Mais ça avance, les jeunes générations sont plus éduquées, sur la question du féminisme notamment.

"Des meufs comme Aya Nakamura ou Angèle, qui fait des featurings avec Damso... Là aussi, ça se détend grâce aux nouvelles générations."

CHRIS a joué à Coachella édition 2019 et vient de sortir une nouvelle vidéo sur le titre «  Comme si »
Elle sera en concert à We Love Green le 1er juin

Chris : "J’essaie de raconter une autre façon d’être femme"
We Love France : Christ̶i̶n̶e̶ ̶a̶n̶d̶ ̶t̶h̶e̶ ̶Q̶u̶e̶e̶n̶s̶ on the move - L'OFFICIEL

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