Industry Trends

Christian Louboutin : "Je n’ai pas de muse"

À travers sa nouvelle collection inspirée par la culture et les couleurs du Bhoutan, Christian Louboutin exprime plus que jamais son amour pour l’artisanat d’art d’ici et d’ailleurs.
Reading time 8 minutes

Ses souliers iconiques s’arrachent dans le monde entier. Alors qu’il pourrait se reposer sur ses lauriers, Christian Louboutin, amoureux d’art et de mode, ne cesse de se renouveler. C’est ainsi qu’il est allé puiser son inspiration dans l’Himalaya, au royaume céleste du Bhoutan. Résultat: une collection composée de treize modèles pour femme, tous sculptés (les talons sont en bois) et peints à la main par des artisans locaux, disponible dans seulement six villes, dont Paris. Les seuls noms des modèles font rêver: “Ciel et Terre”, “Punakha Hills”, “Himalayan Flowers”, “River of Paro”, “Fairy Garden”, “Mystic Clouds”... La notion de must-have retrouve là tout son sens.

Un bonheur n’arrivant jamais seul, la collection décline également le sac “Elisa”, inspiré par l’actrice Elisa Sednaoui, une proche amie du créateur. C’est dans son atelier aux couleurs chatoyantes que l’on a rencontré Christian Louboutin, aussi disert sur les chaussures d’aujourd’hui que sur les miniatures d’un autre siècle.

Comment est née cette collection consacrée au Bhoutan?
Christian Louboutin: J’étais déjà allé au Bhoutan à plusieurs reprises, où j’ai découvert l’école des treize artisanats royaux du pays. On y apprend à travailler le bois, la peinture sur bois, l’argile, la sculpture, le métal, la broderie, etc. Les élèves ont entre 15 et 27 ans. Lorsqu’une amie, chanteuse bouddhiste, a décidé de se marier, j’ai eu l’idée de lui faire des souliers avec des motifs spirituels bhoutanais. J’ai collaboré avec les apprentis de l’école et me suis lié d’amitié avec leur principal. Au-delà de la technique, le rapport à la couleur de ces artisans est passionnant. De mon côté, je leur ai montré comment peindre ou broder un soulier. Cette envie d’expérimenter ensemble des matières et des motifs a donné naissance à une série de souliers témoignant des différents artisanats bhoutanais. Cela a pris six années...

C’est rare de prendre autant de temps pour une collection !
Oui, surtout dans la mode, où la rapidité est une obligation. Cela étonne souvent les gens que je ne demande pas systématiquement des choses en urgence. Or il me semble important de prendre le temps, de ne pas susciter un stress inutile. J’ai l’habitude de travailler avec des artistes et des artisans dont il faut respecter le temps de maturité. Lui seul permet de retourner des situations, d’améliorer des propositions. Dans le cadre de la collection “Bhoutan”, il fallait aussi attendre l’aval du principal, notamment concernant des motifs religieux ou royaux car certains ne peuvent pas être représentés sur un soulier, cela reviendrait à fouler aux pieds des symboles si importants... J’ai joué le rôle d’éditeur, et lorsque ces jeunes artisans ont découvert le résultat final, ils étaient très heureux.

/

Comment réussir, comme vous le faites ici, à allier couture et artisanat ?
C’est naturel. Je n’ai jamais vraiment compris la délimitation si franche entre l’artiste et l’artisan. La profondeur se trouve des deux côtés, et une belle peinture peut me sembler davantage décorative que significative. Par exemple, quelle différence entre Diego et Alberto Giacometti ? L’un est considéré comme un décorateur, l’autre comme un artiste! La sculpture qui devient un objet, une céramique qui devient un vase, en quoi n’est-ce plus de l’art, ou serait-ce de l’art moins noble ? Tout le travail de la collection “Bhoutan” témoigne d’un seul et même talent, d’un seul et même enseignement, réalisé par des personnes qui s’imaginent aussi bien artisans qu’artistes.

Vous êtes un grand amateur d’art(s). Quels ont été vos premiers coups de cœur artistiques ?
La galerie égyptienne du Louvre, ou le Palais de la Porte Dorée de Paris, dont le bas-relief représentait des colons français et des Africains. Y figure une scène qui m’avait marqué, autant par son hypocrisie politique que par sa dimension érotique : celle d’un homme blanc, à genoux, bandant le mollet d’un homme noir blessé à la jambe.

Le rouge... Comment cette couleur primordiale dans vos créations est-elle apparue dans votre vie ? 
Par le cinéma. Les lèvres des actrices des années 50, mais aussi les comédies musicales égyptiennes et indiennes, le Bollywood de l’époque, projetées dans un cinéma près de mon lycée. Plus récemment, j’ai eu un coup de foudre pour le roman d’Orhan Pamuk Mon nom est rouge. Une histoire de désir et de crime dans un atelier d’Istanbul au XVIe siècle... Passionnant.

Peut-on revenir sur la genèse du sac “Elisa”, et sur votre relation privilégiée avec Elisa Sednaoui ?
J’avais envie de faire un sac avec un fermoir comme un cartouche, une allusion aux Cigares du pharaon, mais fabriqué en Italie avec l’aspect dolce vita qui va avec. Il était parfait pour Elisa, qui a des origines égyptiennes et italiennes. Elle est ma filleule, c’est elle qui m’a choisi quand elle était enfant !

Vous êtes célèbre pour vos talons, mais vous proposez aussi du plat, du kitten heel, et même des sneakers...En quoi est-ce important pour vous de renouveler vos propositions ?
J’ai la chance de faire un travail qui était un rêve d’enfance. Transformé en réalité, il garde sa magie et préserve mon enthousiasme et mon désir de créer de nombreuses possibilités et d’user d’une grande liberté. Un soulier, ça se sculpte toujours, aussi petit que puisse être le talon. J’aime travailler la sculpture, cela vient sans doute du fait que mon père était ébéniste. La peinture, elle, je l’aime surtout en miniature.

Quels sont les artistes visuels d’hier et d’aujourd’hui qui vous influencent dans votre création ? Depuis l’enfance, j’aime l’art du Ghandara, qui est un mélange de deux civilisations, et tout ce qui touche à l’Inde, des représentations religieuses aux écrivains. Je me souviendrai toujours d’un petit matin à la sortie du Palace, je devais avoir 14 ans et, avec mon amie Farida, on a décidé d’aller voir un film de Satyajit Ray, Devi, à la Cinémathèque de Chaillot. Le réalisateur était présent et ça a été pour moi un choc visuel très important. Dans l’absolu, j’aime les esthètes assumés, en peinture comme en cinéma : Clovis Trouille, Andy Warhol, David Lynch, Ossip Lubitch. On reconnaît instantanément leurs univers visuels.

Quelles sont pour vous les plus belles incarnations actuelles de la féminité ?
Il y en a plusieurs. Je n’ai pas de muse : j’ai trois sœurs et je sais à quel point la femme peut avoir de facettes! Aucune personnalité n’est monolithique. Je ne peux donc pas réduire toutes les femmes en une seule. Et en 2019, il y a tellement de féminités différentes !

Quelle est votre plus grande fierté ?
Il y a d’abord ce grand moment que j’ai connu en 2002 : feu Yves Saint Laurent avait vu un soulier que j’avais fabriqué et a demandé qu’il fasse partie de son défilé final. Ce jour-là, j’étais très ému, moi qui garde toujours de la distance par rapport au spectacle de la mode... D’un point de vue plus général, cela fait vingt-huit ans que j’ai créé ma société et je suis fier d’avoir conservé mon indépendance, contre vents et marées.

Pas de regret, donc ?
Ah si, un seul, capillaire! Celui de ne pas avoir écouté ma mère, qui me disait de ne pas me mettre de crème dans les cheveux... J’aurais peut-être pu garder mes boucles ! Que va-t-il se passer ces prochains mois ? Je vais retourner au Bhoutan! J’y construis les décors d’un théâtre cabaret. Rouge, évidemment. Et très mat, comme seul peut l’être le rouge bhoutanais. 

/

Articles associés

Recommandé pour vous