Que vaut le livre de Jonas Mekas ?
Hommes

Que vaut le nouveau livre de Jonas Mekas ?

Le cinéaste publie un livre de souvenirs – ou plutôt d’instantanés, présentant intacts des morceaux d’une mémoire ayant traversé le siècle en toute élégance.
Reading time 6 minutes
Jonas Mekas et son chien, photographiés par John Lenon.

Il y a des silhouettes dont nous sommes honorés d’avoir été le contemporain – même sans jamais les croiser, juste de les avoir frôlées. Presque centenaire, Jonas Mekas est à peine plus jeune que le cinéma, lui pour qui la caméra a toujours été une excroissance naturelle, captant, captivant, ses contemporains – Warhol, Ginsberg, Ono… et même Jackie Kennedy. Il serait au faîte d’un arbre généalogique dont les plus jeunes ramifications porteraient les œuvres de Jim Jarmusch, Harmony Korine (première époque) ou Nanni Moretti (celui du diptyque Journal intime / Aprile). Sa galeriste parisienne, agnès b., résumait joliment sa personnalité : “Un artiste, un scribe, un gardien de souvenirs.” Habillé de son bleu de travail, pragmatique et humble, Mekas, habité par le souci de ne rien laisser s’échapper du réel, vient de loin, de très loin même : d’une image à jamais confisquée, invisible. Né à Semeniskiai, en Lituanie, le 24 décembre 1922, il assista en 1940 à l’invasion soviétique, immortalisant les chars et les troupes : las, un soldat l’aperçut et confisqua le film. L’année suivante, alors que les nazis succèdent à l’Armée rouge, il rejoint la Résistance, publiant des bulletins regroupant des informations récoltées sur les ondes de la BBC – et tient des journaux intimes. Sa machine à écrire disparaît. Inquiet, il s’enfuit en compagnie de son frère Adolfas, non sans enterrer ses précieux carnets…

Un roman d’initiation

On s’en voudrait de le psychanalyser à distance, mais il y a dans cet abandon une matrice durable : ne rien rater de la trame environnante, plus jamais. En 1976, un de ses films le plus notable s’intitule justement : Lost, Lost, Lost… Arrêtés, les deux frères s’échappent d’un camp de travail en Allemagne, et se cachent dans une ferme danoise jusqu’à la fin de la guerre. Deux semaines après son arrivée à New York, en 1949, il emprunte de l’argent pour acheter sa première caméra, une Bolex. Sa biographie se déroulerait comme un roman d’initiation, entre Saul Bellow et Burroughs, où l’on croiserait l’avant-garde new-yorkaise, Dalí, Ono et Lennon lors de leur fameux bed-in, la mise en place du si précieux Anthology Film Archives (aujourd’hui maintenu à flot par la générosité de Cindy Sherman, Ed Ruscha…), qui recueille l’histoire du cinéma expérimental. La légende, si belle légende, assure qu’il a présenté Lou Reed à Warhol – ce qui, à l’échelle de la musique, revient à dessiner le nez de Cléopâtre pour que l’Histoire suive bien son cours. Parmi ses hauts faits, on peut également citer des projections clandestines de films de Jean Genet (Un Chant d’amour) et de Jack Smith (Flaming Creatures). Il échappa à la prison, défendu par un avocat nommé Emile Zola Berman !

“L’anthropologue des petits mouvements significatifs”

Aventurier de l’image, il a forgé, aux côtés de Kenneth Anger (un autre grand conteur d’anecdotes, son tordant et ragoteur Hollywood Babylone en témoigne) ou de Stan Brakhage, une syntaxe cinématographique neuve, intime et détachée des conventions – détachée comme l’on dirait d’un bateau larguant les amarres et balançant la boussole dans l’écume. Mekas n’est pas un agitateur de visions abstraites, gratuites, mais un pur sensuel (proustien, dirait-on si cette convocation ne sentait pas le prévisible coup de poker rhétorique…) : il disait lui-même, à l’occasion d’une rétrospective londonienne en 2012 : “Je suis l’anthropologue des petits moment significatifs.” * Ce sont ces instants qui irriguent le cœur de ce touchant A Dance with Fred Astaire : Janis Joplin répétant au Chelsea Hotel; une soirée chez Anaïs Nin; l’arrestation de Lenny Bruce… Délicatement conçu, assemblant cartes postales, coupures de presse et phonogrammes, en un émouvant collage mémoriel, composant en mosaïque de souvenirs, recomposant des fragments d’histoire, un mémoire jamais nostalgique, momifié dans l’exaltation d’un passé idéalisé. S’il a voulu préserver ces flashs, c’est moins pour se morfondre que pour éclairer une voie au présent. Pour reprendre le titre de l’un de ses plus beaux films : As I Was Moving Ahead Occasianaly I Saw Brief Glimpses of Beauty. On ne saurait le traduire autrement : “Alors que je progressais, j’ai vu de fugaces moments de beauté” – évoquant Dante progressant aux Enfers, y captant pourtant de quoi réchauffer un optimisme refroidi par le réel. Et Fred Astaire dans tout ça ? Eh bien… par l’entremise de Yoko Ono, il a bien dansé avec Mekas. Que l’on sache, aucune image en témoigne – une ultime image manquante, à colorier avec notre propre imaginaire. Cela serait bien le moindre des hommages à rendre à cette œuvre généreuse et bouleversante.

Jonas Mekas, A Dance with Fred Astaire,
464 pages, 306 images, Anthology Editions, 48 €.
anthologyeditions.com

* The Guardian (01/12/2012).

Articles associés

Recommandé pour vous