Femmes

Pourquoi Jane Forth nous inspire encore

by Laureen Parslow
24.04.2017
It girl de la Factory post-Edie Sedgwick et “Warhol Superstar” dès l’âge de 15 ans, Jane Forth, avec son style atypique, a inauguré l’identité mode et culturelle des 70s. La muse du New York underground se retirera pourtant des spotlights et de l’entourage décadent de Warhol trois ans plus tard. Que reste-t-il de cette jeune fille au visage de Pierrot lunaire ? Un look et une attitude qui continuent d’influencer la sphère du cinéma, des maquilleurs et des designers.
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Pour résumer la vie de Jane Forth, on pourrait déterrer un dialogue d’anthologie extrait (et improvisé, bien sûr) d’un film d’Andy Warhol passé sous silence malgré la présence d’un Karl Lagerfeld brun, baraqué et souriant. Dans L’Amour, tourné en 1970, le personnage incarné par Max Delys, gigolo parisien, dragouille Jane, jeune lycéenne américaine venue à Paris avec sa copine Donna Jordan dans l’espoir de devenir mannequin et d’épouser un homme riche. Voici comment elle l’éconduit. Lui : “Tu n’aimes pas ça, le sexe d’un homme ?” Elle : “Si, enfin, je crois. Mais tu sais, je préfère m’acheter du maquillage. Je suis plus excitée par le maquillage.” C’est justement son maquillage, unique et inspiré par le look des actrices de l’Old Hollywood, qui va taper dans l’œil d’Andy Warhol en 1968, quand Jane n’a que 15 ans. Une rencontre fortuite avec le pape du pop art et une pince à épiler scellent le destin de la future Superstar (les Superstars étaient les jeunes artistes et comédiens soutenus par Warhol), qui s’en souvient encore comme si c’était hier : “J’avais un petit copain qui s’appelait Jay Johnson. C’était mon tout premier mec, il avait un frère jumeau, Jed, qui a été le petit ami d’Andy pendant des années. On devait aller voir Jed, qui vivait dans une maison de ville sur Madison avenue chez Andy et sa mère. C’est étrange car personne n’avait vraiment l’opportunité d’aller dans cette maison, et ma toute première rencontre avec lui s’est passée dans sa chambre. J’attendais Jay là, assise sur le lit d’Andy, et je ne savais même pas qui il était, j’étais en train de caresser son dessus de lit en satin bleu, et j’ai soudain entendu une voix qui me disait  : ‘Et qui es-tu ?’. C’était Andy”, a raconté Jane dans une interview au site Untitled en 2014. La conversation s’arrête ici. Un an plus tard, Andy se souvient de cette grande brune ultra mince aux traits anguleux, qui plaque ses cheveux en arrière à l’huile de cuisine en un chignon sévère et qui arbore un look plus original encore que ses Superstars flamboyantes et travesties comme Candy Darling ou Holly Woodlawn. Sourcils épilés rehaussés de deux coups de crayon, teint d’albâtre, blush outrancier égayant les pommettes, lipstick sanglant à la Joan Crawford, fards à paupières colorés faits maison, Jane, selon la description de Life, qui lui consacre quatre pages en 1970, est “racée tel un mélange entre une star de ciné des années 30 et une créature de sciencefiction”. À l’époque, Andy Warhol et son réalisateur, Paul Morrissey, sont en plein casting pour le film bientôt culte Trash et cherchent qui donnera la réplique à Joe Dallesandro. Un coup de fil est passé à Jane, qui travaille chez un antiquaire depuis qu’elle a abandonné le lycée. Contre cinquante dollars, elle accepte d’incarner une femme au foyer bourgeoise qui se fait cambrioler par un junkie en manque.

 

 

La revanche d’une trashy girl
Originaire de Detroit, Jane, qui a débarqué à New York deux ans auparavant à la suite du divorce de ses parents, est une jeune ado sans grande ambition, à la personnalité affirmée et mature, qui vit downtown dans l’équivalent d’une HLM. À contre-courant de la tendance hippie de l’époque, qu’elle rejette par nostalgie de l’âge d’or des studios hollywoodiens – Jane a passé son enfance à regarder des vieux films en noir et blanc –, elle s’est façonné un style en hommage à ses idoles : Vivien Leigh, Bette Davis, Hedy Lamarr ou encore Clara Bow. Elle écume alors les centres de l’Armée du salut pour dénicher des pièces vintage des années 20, 30 ou 40 dont personne ne veut. Cette passion pour le passé, qui fera aussi fureur chez les branchés new-yorkais d’alors, puis parmi la jet-set européenne, en quête d’un nouvel esthétisme post-flower power, tombe à pic pour introduire Jane dans la bande de la Factory. Grand collectionneur d’objets Art déco et fan décomplexé des stars d’antan, Warhol se lie d’amitié avec Jane : “On passait la plupart de nos soirées au téléphone ensemble, jusqu’à deux ou trois heures du matin. On regardait le même film à la télé et on le commentait au téléphone”, raconte Jane.
En quête perpétuelle de notoriété et de nouveauté, Warhol délaisse le pop art au profit du cinéma, et espère que ses films tournés avec Paul Morrissey se hisseront au rang de chefs-d’œuvre. Avec de petits budgets, zéro scénario et des acteurs paumés, il enchaîne les tournages et la promotion, avec plus ou moins de succès. Dès sa sortie, Trash fait l’unanimité en Europe. Le cinéaste et sa garde rapprochée, dont Jane, y partent en tournée promo. Soudain, le vilain petit canard originaire d’une banlieue de Detroit, risée des autres élèves de son école catholique en raison de sa poitrine inexistante, bête noire de ses professeurs, qui la traitaient de “pute” à cause de ses minijupes, devient la it girl que tout ceux qui, en panne de muse, n’attendaient qu’elle. Elle se retrouve au cœur de la hype et du fantasme vivant que représente la Factory. Son franc-parler et sa voix nasillarde, qui détonnent avec sa présence gracieuse et mystérieuse, démultiplient aussi son aura. Elle confie sur le plateau du talk-show de Dick Cavett qu’elle n’a jamais eu la prétention d’être actrice et a accepté de jouer dans Trash uniquement parce qu’elle avait besoin de ces cinquante dollars pour acheter des cadeaux de Noël.

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