Femmes

Jessica Chastain : "Je ne veux pas que les gens pensent me connaître"

by Kim Morgan
03.01.2017
Parmi les étoiles de Hollywood, Jessica Chastain est une star à part. Mystérieuse quant à sa vie privée, elle n’hésite pas à prendre la parole avec sincérité et fougue sur des questions sociales, et particulièrement l’égalité des sexes et la santé mentale. Rencontre avec une citoyenne engagée.

Photographe Dusan Reljin

Stylisme  Erica Pelosini

 Texte Kim Morgan

Multifacette, tour à tour comédienne et productrice, Jessica Chastain prépare ses rôles avec une rare intensité. Puissante et sensible, toujours singulière. Si bien qu’après un long moment passé à discuter avec elle, on se sent vaciller, presque à bout de souffle. Mais cette rousse au regard mutin, née en Californie en 1977, n’est pas seulement forte et intelligente, elle sait aussi se montrer émouvante quand elle joue dans The Tree of Life de Terrence Malick ou Zero Dark Thirtyde Kathryn Bigelow, pour lequel elle a reçu le Golden Globe de la meilleure actrice dans un film dramatique. La délicieuse Mlle Chastain nous parle de son travail avec Liv Ullmann, de son amour pour Clara Bow et de la place des femmes au cinéma.

Vous tournez actuellement dans un film de Susanna White, Woman Walks Ahead, l’incroyable histoire de Catherine Weldon, qui s’est rendue dans les territoires du Dakota pour aider le chef indien Sitting Bull à conserver ses terres. 

La vie de cette femme m’a vraiment émue. À l’école, on n’entend jamais parler des femmes, et l’histoire est trop souvent écrite par les vainqueurs. Et en général, ce ne sont ni des femmes, ni des Indiens d’Amérique, ni d’autres minorités, donc beaucoup de héros restent dans l’ombre. L’histoire de Catherine Weldon et Sitting Bull m’a époustouflée, parce qu’on ne parle pas ici de quelqu’un qui vole au secours de quelqu’un d’autre, non, c’est vraiment l’aventure de deux personnes dans les années 1890, qui vivent dans un monde où ni l’une ni l’autre ne sont considérées à l’égal des autres êtres humains. Cette femme n’avait même pas le droit de vote, et elle prend le risque de partir à l’Ouest et de peindre Sitting Bull.

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L’autre histoire fascinante, c’est The Zookeeper’s Wife, réalisé par Niki Caro. 

Quand on pense à un héros, on pense souvent à quelqu’un qui se bat, qui doit se résoudre à la violence pour aider sa cause ou pour gagner à la fin, ce genre d’histoire rebattue. Mais Antonia est un autre type d’héroïne : ses armes sont la compassion, l’empathie, sa relation avec les animaux… Elle est capable de soigner ceux qui souffrent, en dépit d’une enfance difficile : elle a fui la Russie, son père s’est fait tuer, elle a grandi dans des conditions extrêmes. D’une certaine manière, ce sont les animaux qui l’ont sauvée.

Vous avez dit dans une interview qu’il est important que les femmes soient présentées comme faillibles, même si ce sont des personnages forts, en disant que ne pas montrer ces failles, " ce n’est pas rendre service aux femmes ." 

Pour moi, toutes les femmes sont fortes. La force est inhérente au fait d’être une femme. Et les hommes sont forts aussi. En fait, on a tous de la force en nous. Ce que je veux dire par là, c’est que je choisis avant tout des personnages bien écrits, qui sont des êtres humains intéressants. Un personnage féminin peut faire des erreurs, des folies, mais il faut que je puisse la suivre, comprendre qui elle est. Quand un personnage féminin n’est qu’un accessoire, j’enrage. Et ça vaut pour les minorités aussi. Ces dernières années, la diversité est devenue un thème plus important au cinéma. Dans le passé, les gens étaient complaisants, aveugles, lâches. Mais, ces trois dernières années, des questions ont été posées, abordées de manière plus directe, les esprits se sont ouverts… ça m’inspire beaucoup. Ce n’est pas un groupe particulier qui exige de la visibilité, tout le monde semble dire, et le public avec : "Racontez-nous les histoires de chacun, de tous ceux qui composent notre monde actuel, et pas seulement celles de quelques-uns qui dominent."

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Vous vous êtes exprimée sur la différence de salaire entre les hommes et les femmes à Hollywood. Vous avez déclaré que les hommes et les femmes devaient réfléchir ensemble à ce problème. 

Oui, j’ai fait un speech au Critic’s Choice Awards sur la diversité puis, alors que j’étais en promo à Londres pour A Most Violent Year, on m’a interrogée à ce sujet : « Qu’allez vous faire ? » Et là, je me suis dit : « C’est vrai, qu’est-ce que je vais faire ? » Puisque je parlais de différences de salaire, j’ai décidé de ne pas me laisser traiter injustement. Et cela peut impliquer de refuser un rôle dont on a très envie. Il y a un moment où il faut prendre position. Mon objectif est aussi de travailler chaque année avec une réalisatrice. Ça ne suffit pas de faire des discours. Y a-t-il de grandes réalisatrices qui n’ont pas eu leur chance ? Peut-être pouvons-nous y remédier.

Vous avez travaillé avec John Madden sur Miss Sloane, l’histoire d’une lobbyiste qui lutte contre la prolifération des armes, un rôle complexe et délicat. Comment vous y êtes-vous préparée ? 

C’était important pour moi de rencontrer des femmes lobbyistes. Quand on joue quelqu’un qui est en minorité dans sa profession, il faut comprendre ce qu’elle vit au quotidien. J’ai fait mes propres recherches et j’ai trouvé onze femmes lobbyistes, qui m’ont raconté leurs combats. J’ai aussi rencontré Gabby Giffords, qui a fondé l’organisation Les Américains pour des solutions responsables. Je voulais comprendre ce point de vue dans le débat sur les armes à feu.

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Depuis toujours vous surprenez par la variété de vos rôles, riches et contrastés (La Couleur des sentimentsA Most Violent YearDes hommes sans loiInterstellar…) et un choix de réalisateurs très différent… A-t-on essayé, à Hollywood, de vous enfermer dans un certain type de personnage ? 

L’essentiel, ce sont les choix, ce qu’on accepte et ce qu’on refuse. On crée sa vie : on choisit ce qui va nous enrichir. Si on base ses choix sur la peur, on n’apprendra rien. Dans The Tree of Life et Take Shelter, je jouais la femme du héros, un peu effacée, comme un second rôle. J’ai commencé à recevoir des scripts où on ne me proposait que ce genre de personnages. The Tree of Life a reçu la Palme d’or à Cannes, et j’ai enchaîné avec Mama, un film d’horreur sur une mère qui néglige ses enfants. C’était un virage à 180 degrés. Je sais que beaucoup de gens étaient surpris. Mais pour moi, ça n’a jamais été une stratégie. Je ne voudrais pas que les gens pensent qu’ils me connaissent, je préfère le mystère.

Comme disait Bette Davis : "Sans le mystère, sans une vision, jouer la comédie n’est qu’un job. Avec, c’est de la création."

J’adore Bette Davis !

Y a-t-il d’autres actrices classiques qui vous ont inspirée ? 

Oui, Clara Bow. J’ai lu sa biographie… Son enfance, combien c‘était difficile pour elle dans le milieu du cinéma. Avez-vous vu le documentaire Girl 27 ?

Oui, de David Stenn. 

Chaque jour que je passe sur un plateau, et c’est souvent, je ressens de la gratitude pour celles qui m’ont précédée. Parce qu’elles en ont bavé, elles ont souffert. Et ce documentaire est vraiment difficile à regarder. Je n’oublie pas des actrices comme Clara Bow, je n’oublie pas ce par quoi toutes ces femmes ont dû passer pour se réaliser.

Comment était-ce de travailler avec Liv Ullmann ? C’est une icône, pas seulement en tant qu’actrice, mais également comme réalisatrice. 

Elle est incroyable. Son degré de sensibilité est très rare. Sur le plateau, elle avait l’ouverture d’esprit et la capacité d’émerveillement d’un enfant. On a fait une scène où un oiseau est tué, où mon personnage y réagit, et Liv était très émue. Je n’avais jamais vécu ça avec un réalisateur. Je voulais protéger cette ouverture car, pour moi, c’est l’une des plus belles qualités qu’une personne puisse posséder.

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