Femmes

Millie Bobby Brown : "Je ne tiens pas en place"

by Brendan Sullivan
24.10.2017
Révélée en 2016 dans la série phénomène de Netflix, “Stranger Things”, sublime cette année dans sa robe bustier façon Cendrillon lors de la cérémonie des Emmy Awards, Millie Bobby Brown, notre cover girl du numéro de novembre, est la star du moment. À 13 ans, l’actrice britannique sait déjà ce qu’elle veut.

Photographie : Katie McCurdy

Stylisme : Jennifer Eymère

Sur le plateau, l’équipe d’éclairagistes se met en place tandis que Matt et Ross Duffer, les jumeaux à la réalisation, s’occupent des ajustements de dernière minute. Pendant toute la saison, la petite bande de personnages principaux doit rester sans cesse en mouvement, et se tenir à un programme serré. Beaucoup d’entre eux sont des vétérans du cinéma, dont des monuments telle Winona Ryder, mais aujourd’hui, c’est la plus jeune membre du casting qui va donner un coup d’arrêt au tournage : STOP ! Les réalisateurs ont expliqué avec grand soin à Millie Bobby Brown ce qu’ils attendent d’elle (en l’occurrence, ouvrir un robinet). Sauf que quelques secondes avant que les caméras se mettent en marche, la jeune fille de 11 ans sort de son personnage : “Ce n’est pas ce que ferait Eleven”, affirme-t-elle.

Si ce genre de scène s’était produite sur une autre série si tôt dans la première saison, on se serait peut-être contenté de remplacer l’actrice. D’en trouver une qui sait écouter les instructions. Mais Millie Bobby Brown se fend simplement d’une expression concise : “Vous me faites confiance sur ce coup-là ?”

C’est leur code : ils vont faire une prise d’après l’intuition de l’actrice. Appuyer sur ENREGISTRER et voir si ça fonctionne. “Eleven vient de s’échapper d’un laboratoire. Elle n’a jamais vécu dans le monde réel. Elle ne sait pas ouvrir un robinet. Elle ne sait tout bonnement pas faire.”

AVANCE RAPIDE jusqu’à aujourd’hui : assise bien droite dans sa brassière de sport, Millie Bobby Brown, 13 ans à présent, raconte cette histoire comme si elle s’était produite il y a une éternité. Une assiette de crudités à laquelle elle n’a pas touché est posée devant elle tandis que les coiffeuses et maquilleuses qui ont travaillé sur notre séance photo se dispersent. Elle a demandé à ce que nous fassions l’interview pendant le déjeuner.

“Et je n’ai pas ouvert le robinet.” Son personnage dispose d’un langage limité, donc la qualité de son jeu dépend de petits mouvements infimes, comme ce fut le cas de Nadia Sibirskaïa dans Ménilmontant, un film muet de 1926, ou d’Audrey Tautou dans Le Fabuleux Destin d’Amélie Poulain – un personnage silencieux dans un monde qui ne cesse jamais de parler. Il lui fallait découvrir l’eau par elle-même, telle Helen Keller dans Miracle en Alabama. “Je regardais les gouttelettes qui s’écoulaient une à une du robinet. Je poussais, un peu au hasard. Et quand ça marchait, je devais prendre l’air surpris. ‘Tiens, de l’eau coule.’ Et j’en recueillais dans ma main et je me… tapotais doucement le visage. En définitive, la scène est restée telle quelle.”

Lorsque la série est sortie, l’été 2016, recueillant un accueil dithyrambique de la part des critiques, c’est précisément cette scène, tournée de la sorte, qui a captivé le public. Les spectateurs ont avalé les épisodes en mode gavage télévisuel. Un épisode n’était pas plutôt terminé qu’ils lançaient le suivant.

Quand les adultes disent que les filles mûrissent plus vite que les garçons, c’est en général exactement à ces années-là qu’ils font allusion. Cet âge où les garçons jouent toujours à des jeux d’enfant dans la cour de la récré, où les filles les dépassent d’une tête lors du bal de l’école. Mais pour Millie, ce sont aussi sa carrière et ses aspirations qui font la différence. Les garçons du casting sourient tous comme si c’était juste trop cool de pouvoir jouer dans une série télé. Millie, en revanche, a déjà placé la barre plus haut.

Faisons un RETOUR EN ARRIÈRE. Millie Brown est née de parents anglais à Marbella, en Espagne, en 2004 (pendant la séance photo, on l’a entendue fredonner Despacito dans un espagnol impeccable). Son père a ramené la famille en Angleterre lorsqu’elle avait 4 ans et c’est là qu’elle a découvert son premier amour, la musique. “Je chantais Valerie d’Amy Winehouse à pleins poumons dans la voiture ; mon grand-père s’est exclamé : ‘Dis-donc, elle a du coffre !’” La famille est allée s’installer à Orlando, en Floride, quand elle avait 8 ans. Sans amis aux États-Unis, Millie s’est inscrite à un cours de comédie. “Je savais que je ne voulais pas prendre de cours de comédie. Je voulais être actrice, mais sans prendre de cours.” Avec ses yeux de biche, elle a décroché des rôles parlant dans des publicités.

“Je jouais le rôle de la petite fille qui prend un jouet et…” Pour raconter ce spot publicitaire pour Toy’R’Us, elle abandonne son accent londonien un peu guindé et, patate chaude en bouche telle une vraie petite Américaine, minaude : “Môman, môman, je peux avoir ce jouet ?” Sur quoi elle se coule dans une voix plus adulte : GIRL“Non, chérie, nous n’avons pas assez d’argent.” Puis, avec un troisième accent : “Mais vous savez que cet automne, tous les jouets sont à moins 20 %, donc c’est le moment d’acheter !”

Cette polyvalence lui a valu d’être rapidement castée dans un rôle difficile dans Intruders, sur BBC America. Elle y interprète une petite fille dont le corps est occupé par un homme vieillissant à la Joe Pesci. “Millie Brown va devenir une superstar”, déclarait John Simm, sa co-star, avant la diffusion du premier épisode. Mais la série est tombée à l’eau après une unique saison.

Elle a ensuite fait plusieurs apparitions dans des séries américaines, telles Grey’s Anatomy, Les Experts, passant ainsi de co-star à petit rôle. “Sur Modern Family, j’enviais vraiment les autres enfants qui tenaient des rôles récurrents.” Jusque-là, la carrière de Millie avait consisté à tenir le rôle de l’enfant dans des films d’adultes. “Mais là, j’étais juste une guest-star, et j’aurais voulu faire partie permanente du casting. Avoir une caravane à moi pour me changer. Là, j’étais obligée de me préparer dans une tente minuscule.”

AVANCE RAPIDE jusqu’au lancement de Stranger Things. Maintenant, Millie ne voit plus ses anciens camarades que lors des remises de prix. (“Tu te rappelles, j’ai fait une apparition dans ta série ?”) Les enfants qui jouent dans Modern Family ont droit aux meilleurs salaires de la télévision. Mais ceux qui jouent dans Stanger Things bénéficient de la seule chose qu’il soit impossible d’acheter à Hollywood : le prestige.

“J’entends la même chose presque tous les jours. Des gens viennent me trouver pour me dire : ‘N’oublie pas de profiter de ton enfance. N’oublie pas de rester humble. N’oublie pas de garder les pieds sur terre. N’oublie pas de continuer à jouer avec tes copains et tes copines.’ Moi je réponds : ‘Écoutez, jusque-là, je ne m’en sors pas trop mal. Et cela n’a pas de sens de me comparer à d’autres acteurs qui ont peut-être pris un mauvais virage, pour une raison ou pour une autre. Je suis un individu à part entière, et les erreurs font partie de la vie. Le travail, c’est le travail, bien sûr, mais pour moi, ce qu’on fait aujourd’hui, ce n’est pas du travail. Pour moi, être là, c’est un peu des vacances.’” Elle montre le plateau d’un geste.

Millie a tout l’air d’une fille de son âge, qui joue à la grande pour s’amuser. Seulement, au lieu de porter les bijoux fantaisie et les talons hauts de sa mère, elle dispose d’une garde-robe à 20 000 dollars et de plusieurs paires de Gucci.

“J’ai travaillé toute la semaine, et aujourd’hui, c’est mon samedi, mais je préfère m’occuper comme ça que de rester à la maison. Je ne tiens pas en place. Je ne suis pas capable de regarder un film. Regarder des vidéos, je trouve ça assommant. J’adore le cinéma, et bien sûr, j’aime regarder des films. Mais en général, vous me trouverez toujours soit en train de manger, soit en train d’écrire. Mon cerveau est constamment en ébullition.”

Milly était la seule fille du casting de la première saison. Lorsque je lui explique que j’ai interviewé sa co-star, Noah Schnapp un peu plus tôt, ses yeux s’illuminent : “Qu’est-ce qu’il a dit sur moi ?”

Il ne m’échappe pas que les acteurs sont un peu amoureux les uns des autres. (Ils partagent tuteurs et caravanes, ils dorment les uns chez les autres, mais ils sont tous âgés d’entre 11 et 15 ans.) Je dois dire que les autres jeunes qui jouent dans la série rayonnent littéralement lorsqu’ils parlent d’elle.

“On est comme des frères et soeurs. Il n’y a pas d’autre façon de le dire. On n’est pas amis, ce n’est pas le mot. On forme une vraie famille. On n’a jamais même évoqué l’idée de sortir ensemble. Ce n’est pas ça, non. C’est une amitié profonde et véritable. Et on partage toutes ces expériences, on les fait tous ensemble. En particulier avec les acteurs de la saison 1.”

Elle attribue à Caleb McLaughlin, le seul acteur noir de la série, le mérite d’avoir fait prévaloir les indications des jeunes sur celles des réalisateurs en instaurant leur phrase fétiche. “Vous me faites confiance sur ce coup-là ?”

“Je dirais plutôt que notre groupe, au départ, c’était Cvaleb, Gaten (Matarazzo, ndlr), Finn (Wolfhard) et moi. Mais ensuite je me suis un peu éloignée du noyau d’origine et j’ai forgé une relation incroyablement forte avec Noah. Je l’ai pris sous mon aile.”

(Ce n’est pas un spoiler : au début de la saison 1, le personnage de Noah est porté disparu, il n’était donc pas là au moment de la constitution de leur petite clique.)

“Et au début de la saison 2, c’était un peu comme si tous les autres faisaient passer une audition à Noah. Je leur ai dit : écoutez, il est avec nous, maintenant, et vous ne pouvez rien y changer. Noah est venu dormir à la maison, et on s’est vraiment lié. Quand on a commencé, on n’était pas des acteurs de premier plan. En tapant mon nom sur Google, on tombait sur la fille qui vomit.”

PAUSE. Une minute. RETOUR EN ARRIÈRE. Qu’est-ce qu’elle vient de dire, là ?

“Apparemment, il existe une performeuse qui s’appelle Millie Brown.” Avant Stranger Things, si vous cherchiez le nom de Millie Brown, le petit rôle télé, vous trouviez des vidéos d’art d’une femme en train de vomir. (C’est pour cette raison qu’elle a rajouté son deuxième prénom “Bobby”, afin d’éviter la confusion).

Appuyez sur PLAY et les choses se compliquent : “Nous voulons continuer à travailler ensemble à tout prix. La bande des quatre.” C’est comme ça qu’elle appelle les quatre acteurs principaux : “La bande des quatre.” “Puis, quand Sadie (Sink) est arrivée, tout a changé. Le premier jour du tournage de la saison 2, en la voyant, j’ai flippé : ‘Oh la la, il y a une autre fille.’ Pour être honnête, ça me faisait stresser à mort. J’étais la seule fille. Il y a un tas de garçons, ils forment une bande soudée, indestructible. Mais avec Sadie, dès le premier jour, ça a été un coup de foudre amical. Elle est juste adorable. Le soir de notre rencontre, j’avais des places pour aller voir Adele en concert et je l’ai invitée. Puis je l’ai emmenée voir Sia. Elle a dormi à la maison pour la première fois, et c’est ma meilleure amie maintenant. Je pars bientôt en vacances avec elle.”

 

Si on appuie sur AVANCE RAPIDE, pouvons-nous imaginer Millie en pop star, comme Sia et Adele ? “Je vais faire de la musique, ça c’est une certitude. Quand j’aurai 16 ans. Je ne sais pas encore vraiment quel genre. Je pense que ça va mûrir doucement. Je n’ai pas envie d’écrire des chansons mielleuses sur mes petits amis ou mes ex. J’ai envie d’écrire sur des sujets différents.”

Et le cinéma ? A-t-elle en tête un rôle idéal ?

“Absolument. La princesse Leia.”

Et avant même qu’elle ne développe, on ne peut que souscrire à la perfection de cette idée. Carrie Fisher avait 21 ans lorsqu’elle a joué Leia. On voit très bien pourquoi à un si jeune âge Millie est si déterminée à se donner un maximum à la palette des rôles qu’elle ne pourra plus jamais obtenir par la suite.

Je voulais appuyer sur PAUSE en cet instant précis.

Lorsqu’elle parle, Millie Brown vous regarde droit dans les yeux, elle articule chaque mot avec précision, elle ne gâche pas une seconde en atermoiements. Et tandis que j’apprécie qu’elle passe tout ce temps avec moi, je suis aussi très conscient que ce sera sa dernière interview de ce genre. Nous la reverrons dans des séances photo, nous la reverrons sourire sur les tapis rouges. Mais à mesure qu’elle va prendre son envol au cinéma – et sans doute dans la musique – il est difficile de l’imaginer en train de traîner en tenue de sport avec un journaliste new-yorkais, à discuter de leurs films et chansons préférées en laissant leur déjeuner intact.

La plupart des enfants stars loupent ce moment.

Passez votre vie sur RETOUR EN ARRIÈRE, et vous risquez de finir figé dans la nostalgie.

Si vous vous acharnez sur l’AVANCE RAPIDE, vous manquez le meilleur de tout. Aujourd’hui, c’est la dernière chance de profiter d’une PAUSE.

Mais la vie, c’est ce qui se produit lorsqu’on laisse la bande se dérouler en mode lecture : donc PLAY, et advienne que pourra !

Partager l’article

Articles associés

Recommandé pour vous