Femmes

Kevin Germanier : "Ma muse est digitale, elle n'existe pas"

Dans la famille des jeunes créateurs, nous demandons Kevin Germanier, Ryan LO, ShuShu/Tong, Rok Hwang et Saks Potts. Une nouvelle vague de designers qui fait voler en éclats tous les codes de la féminité.
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Bienvenue dans un monde où de vieux blue jeans habillent des ovnis de la sape. Paillettes, strass, couleurs arc-en-ciel, formes extraverties – du fourreau transparent à patchs glitter au manteau d’après-guerre déstructuré… Le nouveau visage de la mode parisienne a trouvé la recette pour créer de l’hyper-fantaisie sans déraisonner. Car 100 % baroque, opératique, glamour confinant parfois au disco, la mode de Kevin Germanier, 27 ans, est aussi 100 % clean, et ce du matériau au processus. 

Le Suisse récupère ainsi des vêtements de seconde main qu’il remodélise. Quid des paillettes et des strass? Ils sont, eux aussi, sourcés dans des stocks d’invendus, puis fixés sans fil à l’aide de silicone et de vinaigre blanc : “C’est lavable. Tout tient. Je fais subir aux vêtements un crash test, ça veut dire qu’ils ont été portés par une amie à qui j’ai demandé de vivre avec”, expliquait-il dans une interview à 20 minutes, en mars 2018. 

Chercher, échouer, trouver… le petit chimiste du glam’ bricole depuis ses classes à la HEAD de Genève puis à la Central Saint Martins de Londres, d’où il sort diplômé en 2017. En 2015, déjà, il s’illustrait en remportant l’EcoChic Design Award. Son manifeste  : ne jamais verser dans l’expérimentalité excessive, écueil du “fait-maison”, ou dans l’ascèse esthétique. Kevin Germanier a le sens du tapis rouge. Et des chimères bien à lui : “Ma muse est digitale, elle n’existe pas, racontait-il dans une interview à L’Officiel. C’est pour cela que j’ai toujours cette obsession de créer des vêtements, parce que je n’ai pas encore réussi à l’habiller. Je n’y arriverai sûrement jamais d’ailleurs, et c’est de cette frustration que découle ma créativité. Sailor Moon, par exemple, est très kevinish.” 

La presse s’empare du phénomène. Et Björk de poser en couverture de son album Utopia dans une robe peau de pêche à bandelettes pailletées façon Blopens signée… Kevin Germanier. Lady Gaga, Beyoncé et Rihanna suivront.  

Connu et presque reconnu, le jeune homme originaire du Valais, tout près du lac Léman, se lance en solitaire avec une marque réduite à son seul nom de famille. Dans le même temps, il intègre le crew Louis Vuitton, département maroquinerie. Hyperactif, il dessine des sacs pour la bande à Ghesquière le jour et fait dans la paillette écolo la nuit. Après tout, pourquoi dormir quand on a du génie? 

La double vie de Kevin Germanier durera neuf mois. Le temps d’une maïeutique, diraient cer- tains, pour celui qui décide en juin 2018 de se consacrer pleinement à sa propre maison. Sa première présentation, dans le cadre de la fashion week automne-hiver 2018/19 à Paris, est un starter. Starter esthétique, puisqu’un style s’affirme audelà des démonstrations de fin d’études. Avec des modèles de blazers, minijupes, T-shirts et mêmes des cyclistes – pas moins désinhibés que la robe mangano-sci-fi de Björk –, le créateur prouve que la patte Germanier a le sens pratique. 

Plus que par son emphase, c’est donc par son processus de création que la griffe s’affilie au champ de la couture. La plate-forme Matchesfashion ne s’y trompe pas et l’intègre, en septembre de la même année et pour la saison printemps-été 2019, à son incubateur de talents “Les Innovateurs” aux côtés des jeunes Noki, Ingy Stockholm et Pe- terson Stoop. Le projet? Concevoir un vestiaire à partir de matériaux durables. Ni une ni deux, le Su- isse s’y emploie : “Je veux créer les pièces les plus glamour qui soient avec des ordures. C’est presque une blague pour l’industrie de la mode”, expliquait- il à WWD, en marge du baptême des “MF x Innova- tors” à Londres. 

Blague à part, la mode – qui flirte depuis long- temps avec le rang de deuxième industrie la plus polluante – aurait trouvé sans vraiment chercher sa génération providentielle. Celle-ci biberonne la fast fashion à coups de slow fashion. La caractère périssable du prêt-à-porter est neutralisé par l’idée d’upcycling, ou recyclage optimisé. Tout comme la haute couture s’abstrait du show-off à tout prix pour revenir à sa dimension de laboratoire. Et tout cela sans la rédemption de la galeriste néo-hippie en laine de mouton et toile de jute. Champagne? 

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