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Adèle Exarchopoulos : "Je sais que je ne suis pas du tout ce que je dégage"

C’est une rentrée intense pour l’une des actrices les plus observées du cinéma français. Avant d’enchaîner plusieurs tournages, elle se confie à nous et révèle son envie de défendre des personnages qui lui ouvrent de nouveaux horizons.
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Photographie par Danny Lowe
Stylisme par Vanessa Bellugeon
Joaillerie : Tiffany & Co.

L’année a déjà bien commencé. À 25 ans, Adèle Exarchopoulos est revenue en compétition à Cannes, six ans après la Palme d’or obtenue pour La Vie d’Adèle. Dans Sibyl de Justine Triet, sorti au printemps dernier, elle hisse sa performance au niveau de celles de ses modèles au cinéma : Gena Rowlands, Susan Sarandon, Béatrice Dalle et Kate Winslet. L’année 2019 la verra aussi aborder pour la première fois le genre de la comédie avec Mandibules de Quentin Dupieux. Ce sera une fantaisie surréaliste et ambitieuse, où l’imaginaire visuel prodigue à l’élan comique une force explosive. Pour l’actrice, l’avenir, c’est maintenant.

En parallèle à votre carrière au cinéma, vous avez toujours entretenu un intérêt sincère pour la mode...

Adèle Exarchopoulos : Je n’y avais pas accès avant de faire du cinéma. Désormais, poser, mais aussi pouvoir assister aux défilés, comprendre ce qu’ils représentent, tout l’artisanat en coulisses, ça me passionne. Il y a une image à incarner, et surtout à manier en trouvant la bonne distance, voire un peu d’humour. Sinon, on peut vite se laisser travestir et devenir lisse. J’ai donc appris, lors des shootings, à être moi-même à travers les univers que je suis chargée d’incarner.
 

Vous entretenez même de grandes amitiés dans ce milieu...

Oui, Camille Seydoux m’habille depuis le Festival de Cannes en 2013 et la Palme d’or pour La Vie d’Adèle. Je me souviens, je n’avais absolument rien à me mettre, j’étais sur le tournage d’un autre film, je dormais dans un hôtel Ibis et soudain on m’a dit: “Il faut aller à Cannes”. Personne ne me connaissait, j’avais 19 ans et j’ai demandé à Camille (la sœur de Léa Seydoux, ndlr) de m’aider. Je suis émue parce que depuis, je sais que je peux l’appeler, j’ai la chance de la savoir à côté de moi, dès qu’un nouveau projet se présente.


Cette année, au cinéma, vous n’avez jamais eu autant de projets.

Il y a notamment Bac Nord de Cédric Jimenez. C’est un polar tourné à Marseille qui évoque aussi bien la criminalité galopante que l’obligation aux résultats à laquelle sont soumis les policiers, jusqu’au jour où le système judiciaire se retourne contre eux.


Dans un virage à 180 degrés, il y aura aussi Mandibules de Quentin Dupieux.

C’est vrai que la comédie est un genre dont j’ai énormément envie, mais qui me fait peur aussi. Cela dit, la peur et l’urgence me motivent. J’ai envie d’aller vers ce que je ne connais pas, d’autant plus qu’en France, on vous stigmatise très vite. Si tu fais trois films d’auteur dédiés aux thématiques sociales, tu deviens indissociable de ce cinéma-là. Alors, réussir à accepter les règles du jeu, pour mieux savoir les contourner et ne pas être cataloguée, ce n’est pas évident. On m’a d’ailleurs souvent posé des questions à propos de la comédie, en présupposant qu’elle ne me convenait pas. Je vénère Ken Loach, certes, mais j’adore aussi Jim Carrey.


On vous verra enfin dans Revenir, un premier long-métrage de Jessica Palud qui vient d’être sélectionné à la prochaine Mostra de Venise.

J’y joue une veuve. Surtout, je l’ai tourné avec un enfant dont c’est le premier film. J’adore cette magie des enfants ou des non-professionnels. Il y a une liberté et un instinct qui évidemment se perdent, une fois qu’on se met à tout intellectualiser. En tout cas, c’est la première fois que je joue une maman.

"Si ça passe par le corps, ça me plaît, je n’aime pas trop intellectualiser, je préfère le concret."

Votre perception des rôles qu’on vous propose a-t-elle changé depuis que vous êtes devenue mère ?

Pas précisément, mais forcément je juge moins, j’ai revu mon sens des priorités et reconsidéré l’importance de la transmission. Bon, ça sonne un peu cucul, mais c’est vrai ! Maintenant, je ne lis pas chaque nouveau scénario à l’aune de ma maternité, mais elle me nourrit certainement, d’une façon ou d’une autre.
 

Y a-t-il des rôles qu’on ne vous propose jamais ?

J’aimerais jouer moins les ingénues, aller davantage vers les films d’épouvante ou les films futuristes. Dans tous les cas, j’aime les imperfections d’un rôle, tout ce qui ouvre le débat. On aime aussi les autres pour leurs imperfections, même si lors des conflits, on affirme toujours: “J’aimerais bien que tu changes ci et ça.” Aimerait-on autant les autres sans leur part de noirceur ?


Vous semblez être assez sélective dans votre carrière.

À quoi bon se presser ? J’ai trop eu le sentiment qu’on m’attendait au tournant pour ne pas prendre mon temps. Je grandis à travers mes choix. Alors, même si je viens d’enchaîner les castings, ce que j’adore parce qu’on n’y parle du personnage et pas d’autre chose, comme de l’ego ou du salaire, une carrière se construit bien souvent sur des refus. D’ailleurs, quand j’ai trop de doutes, je préfère renoncer.


Regardez-vous les films dans lesquels vous jouez ?

Oui, mais uniquement pour les défendre ensuite durant la promo, pas pour m’admirer.

Avez-vous le sentiment de jouer avec votre image ?

Quand j’arrive sur un film, je m’abandonne totalement au personnage. Je ne me pose pas trop la question de mon image, d’autant qu’on ne peut pas empêcher les malentendus. Je sais qu’avec mes formes et ma grosse bouche, je suis considérée comme une femme sensuelle, alors que je pense être assez pudique. En fait, mon image, je la laisse complètement appartenir, non pas au metteur en scène, mais à la vision qu’il a de mon personnage. Je sais que je ne suis pas du tout ce que je dégage.


Vous appréciez même les vrais rôles de composition.

Oui, dans le biopic sur Rudolf Noureev réalisé par Ralph Fiennes, mon personnage s’éloignait beaucoup de moi, avec sa prestance et sa coupe au carré très sage. J’ai fait énormément de barre au sol afin de travailler sa posture distinguée. Si ça passe par le corps, ça me plaît, je n’aime pas trop intellectualiser, je préfère le concret. Un rôle comporte forcément une part d’insoupçonné mais là, je voulais voir si j’en étais capable. Je me suis demandé si je réussirais à être élégante, car je sais qu’on me reproche ma nonchalance, ma diction. J’aimerais aussi faire une voix dans un Disney : ça me pose plein de questions et ça me sort de mon quant à soi.

Retrouvez cet interview dans le numéro de Septembre de L'Officiel de la Mode

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