Fashion Week

Le triomphe de l'unisexe

by Sophie Abriat
21.04.2017
De plus en plus de marques choisissent l’option du défilé mixte. Sur les podiums, les silhouettes baptisées “coed” brouillent les clichés et interrogent sur l’avenir de l’industrie de la mode.

Février 2017, fashion week femme, New York. Raf Simons, à l’occasion de sa première collection pour Calvin Klein, joue la carte du défilé mixte. Dans un décor signé Sterling Ruby, avec en bande-son This Is Not America, de David Bowie, femmes et hommes défilent de concert dans des looks similaires : mêmes ensembles prince-de-galles, mêmes pardessus recouverts d’un film plastique, mêmes boots de cow-boy, tops unisexes qui dévoilent torses et poitrines, recouverts d’un simple voile couleur chair, auquel s’accrochent des manches en maille légèrement bombées. Des vestiaires semblables, mélange de sensualité et de melting-pot américain, qui contournent les stéréotypes de genre. Raf Simons n’est pas le seul à jongler avec les codes traditionnels de la féminité et de la masculinité, plus dans un souci stylistique que par revendication. Lors du défilé Prada homme automne-hiver 2017/18 à Milan, les mannequins Natalie ­Westling et Mikolaj Kajak défilent chacun à leur tour dans le même ensemble veste pantalon en velours marron.

Qui sont ces jumeaux de style, des copains qui fusionnent dans un mimétisme inconscient ou un couple qui fait vestiaire commun ? Chez Gucci, les hommes portent dentelles, imprimés de fleurs, sequins et autres attributs autrefois réservés aux femmes, quand Haider ­Ackermann, pour son premier défilé Berluti, glisse les tomboys Jamie Bochert et Saskia de  Brauw parmi ses mannequins hommes. Surnommés “coed” en anglais, terme tiré du nom des écoles mixtes (“co-­ educational”), les défilés mixtes avaient débuté timidement en 2016 avec Gucci, Burberry ou Bottega Veneta. La liste des participants s’allonge de mois en mois. Les frontières entre vestiaires sont désormais perméables, et les silhouettes sont, sans conteste, moins stéréotypées que par le passé. À plus ou moins forte dose, la binarité homme/femme n’ayant pas disparu. Emmenée par des marques avantgardistes – J.W. Anderson, Y/­ Project, Grace Wales Bonner, AVOC – sur le terrain du no gender, l’industrie de la mode s’interroge. L’enjeu est double : économique, mais aussi sociologique.

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Gucci printemps-été 2017.

Les nouvelles règles du jeu

Certains créateurs choisissent de défiler pendant la semaine de la femme (Gucci, Saint Laurent, Bottega Veneta, Calvin Klein), d’autres pendant la semaine de l’homme (Cédric Charlier, Kenzo, Paul Smith, Vivienne Westwood, Sacai), quand Vetements défile pendant les présentations haute couture. Mais Dior, Louis Vuitton, Dries Van Noten, Balenciaga ne modifient pas leur format et maintiennent les deux semaines séparées. L’uniformité n’est plus la règle, et chaque marque a désormais son propre agenda. “L’industrie de la mode est comme un volcan en ébullition. Les marques tentent de s’adapter au contexte actuel : clients qui papillonnent de marque en marque, comportements d’achat non rationnels, nouveaux modes de diffusion des images… Face à ces enjeux, chaque marque adopte ses propres règles du jeu. La complexité du monde actuel fait exploser les modèles”, indique Serge Carreira, maître de conférences à Sciences-Po Paris.

 

S’il ne fait pas l’unanimité, le podium mixte permet pourtant de réaliser des économies – organiser deux défilés par an plutôt que quatre coûte évidemment moins cher. Les créateurs peuvent mutualiser les coûts d’achat matières et fournitures. Ce format de deux shows par an apporte aussi une réponse à la “fashion fatigue” – des designers usés qui n’arrivent plus à suivre le rythme incessant des calendriers. “Ce gabarit combiné induit une pression moins forte sur les créateurs, qui disposent désormais de plus de temps pour préparer leur collection et trouver l’inspiration”, indique Agnès Rocamora, chercheuse au London College of Fashion. Aujourd’hui, on regarde les défilés sur internet. Avec les défilés mixtes, les marques peuvent toucher une cible élargie sur les réseaux sociaux. “Ainsi, on rappelle que la mode est aussi une pratique masculine. La mode est une pratique pour tous, voici le message en substance”, souligne Agnès Rocamora. “La mode masculine a évolué et n’a plus peur d’être présentée aux côtés de la mode féminine. Le masculin ne se limite plus à l’expression d’une virilité à testostérone. Il peut être plus sensible, sensuel et ambigu”, précise Serge Carreira. Fusionner deux défilés en un permettrait une meilleure promotion des collections.


En capitalisant sur un seul et même univers, les marques renforcent leur identité et font le pari d’être plus audibles dans un monde saturé d’informations. Les défilés femme étant plus attendus que ceux des hommes, le choix de certaines marques de défiler pendant la fashion week femme n’est pas anodin. En intégrant les collections homme au sein des shows femme, le but est de booster l’intérêt que le grand public porte aux collections masculines. Mais faire défiler la femme pendant la semaine de l’homme a aussi ses avantages. “Ainsi, les marques présentent leur collection hiver en janvier au lieu de mars et peuvent livrer plus tôt. Leurs produits restent en vente plus longtemps avant que les soldes ne débutent”, explique Alix Morabito, fashion editor aux Galeries Lafayette.

“D’une certaine façon, on devrait parler plutôt de mode all genders que de mode no gender.” Serge Carreira
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Berluti automne-hiver 2017/18
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Prada automne-hiver 2017/18
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Prada automne-hiver 2017/18

Braver les convenances

“Au-delà de ces questions de business, l’enjeu de ces défilés est aussi et surtout d’ordre sociologique, tient à préciser Agnès Rocamora. Chaque marque est invitée à donner sa nouvelle vision des relations entre les hommes, entre les femmes, et entre l’homme et la femme.” À Londres, pendant la fashion week homme de janvier dernier, Vivienne Westwood brave les convenances. Homme vêtu d’une robe de soirée noire en tulle ébouriffé façon tutu, cheveux au vent et poils sur les jambes, et femme à l’allure boyish avec veste et cravate marchent sur le même podium. Au-delà du reflet de l’évolution des mentalités et de la fluidité des genres (passer de la fille au garçon et inversement), la démarche découle d’une autre réflexion. La reine du punk défend l’écologie avec ferveur. Pour celle qui a fait de l’injonction “Achète moins, choisis mieux, fais durer les choses” son credo mode, partager ses vêtements avec son ou sa partenaire signifie qu’on peut dépenser, produire et polluer moins. L’heure est aussi venue de jouer avec les stéréotypes de genre : “Elle et lui s’amusent avec l’unisexe et à échanger leurs looks”, explique la créatrice britannique dans son communiqué de presse. Avec Gucci, figure de proue du mouvement, l’homme puise désormais dans le vestiaire de la femme. Vestes brodées de fleurs, col montant volanté enroulé de perles de culture, redingote façon robe plissée…


Et cette tendance est loin d’être négligeable, venant d’une marque de l’importance de Gucci. Pour son premier défilé mixte, Paul Smith mutualise les matières et les couleurs pour une allure androgyne. Mais le couturier tient à la séparation entre ses collections homme et femme : “J’espère que mes deux collections ont bien leur propre caractère. Bien qu’il y ait beaucoup de pièces tailleur et de coupes classiques du vestiaire masculin pour ce défilé, ce ne sont pas des vêtements d’homme, ce sont des pièces spécifiquement dessinées, coupées et créées pour la femme”, détaille-t-il. Cédric Charlier, qui a présenté sa première collection homme lors d’un défilé mixte à Milan en janvier, “cherche une union homme/femme plutôt qu’une séparation claire et nette”. Chez Kenzo, les mannequins hommes et femmes ne se mélangent pas sur le podium. Quarante-cinq looks pour l’homme puis quarante-cinq pour la femme, parité oblige. “À l’occasion de certains défilés mixtes, parallèlement à cette apparition de nouveaux modèles de féminité et de masculinité, c’est la vision traditionnelle du couple qui réapparaît : un homme très masculin et une femme très féminine qui s’habillent en harmonie, de façon très chic, avec pour vocation de redonner envie aux clients de consommer des total looks”, remarque Patricia Lerat, consultante mode. “D’une certaine façon, on devrait parler plutôt de mode all genders que de mode no gender”, souligne Serge Carreira.

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J.W. Anderson automne-hiver 2017/18.
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Vivienne Westwood automne-hiver 2017/18.
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Vivienne Westwood automne-hiver 2017/18.

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