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Les fesses, ces nouveaux saints

Après des années d'hégémonie des seins, retournement de situation. On regarde plutôt ce qui passe derrière, et les fessiers généreux de Kim Kardashian et Beyoncé font désormais tourner le monde. Pourquoi un tel revirement de situation ?
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Photographie par : Myro Wulff

Dans les années 1980 et 90, on savait encore à quel sein se vouer. Plutôt ferme et gros, il fallait pour être dans les canons de la séduction de l'époque arborer, en Occident, la fesse plate et la poitrine haute. Jusqu'au début des années 2000, l'affaire est entendue. Les filles se bousculent en clinique pour obtenir des implants en silicone qui leur donneront encore plus de sex-appeal. Et puis, telle une bombe explosant sans prévenir, on a vu des fesses, tout en volumes, partout, prendre leur revanche. Kim Kardashian, devenue tendance grâce à Kanye West, Givenchy et Balmain, affiche un postérieur gonflé sur tapis rouge, moulé dans du latex. Elle va plus loin en posant nue, de dos, le derrière huilé, sous l'objectif de Jean-Paul Goude pour une couverture de Paper devenue culte, en 2014. La photo fait scandale, la star de télé-réalité apparaissant exhibée au monde entier telle une Vénus Hottentote 2.0. Dans son sillage, Beyoncé, Rihanna, Amber Rose, Blac Chyna et Nicki Minaj (et son clip d'Anaconda entièrement dédié aux fat bottoms girls) ont scellé le pacte. Le gros cul est devenu le nouvel idéal. D'ailleurs, sur Instagram, les belfies (selfies de fesses dont l’Américaine Jen Selter, it girl du réseau est la reine) se font légion, les opérations d'implants fessiers ont explosé au Brésil (mais aussi aux États-Unis) et twerk et squats sont devenus le nouveau yoga. 

 

La courbe de la tendance

Première explication à ce culte du fessier rebondi. Alexandra Jubé, tendanceuse pour le cabinet Nelly Rodi, explique qu'il viendrait d'abord de l'influence de la culture hip hop sur toute la culture contemporaine depuis les années 2000. “D’underground, le hip hop est devenu une véritable révolution culturelle marquant de son empreinte la totalité des industries créatives : musique, danse, mais aussi mode… Les stars du hip hop sont devenues les égéries des plus importantes marques de luxe. Ça peut paraître très ancré, mais finalement, c'est assez récent. Dans la culture hip hop, il y a un règne très fort du ‘booty’, qu’on valorise par la danse, qui est un outil ultime de séduction et devient sujet de chansons (Bootylicious, Booty, etc.). L’infusion de la culture hip hop dans toutes les sphères a causé l’avènement du booty superstar partout.”

Il y a aussi eu une lassitude face aux seins, une banalisation de la poitrine comme canon. Alexandra ajoute : “L’époque du ‘sein superstar’ comme symbole de féminité a beaucoup vécu, tellement il fut glorifié dans les années 1980 et 90. Ce qui était le symbole même de la féminité, et d’un certain érotisme, a été surexposé, surexploité. Et difficile de distinguer le vrai du faux tellement la chirurgie mammaire est devenue populaire. De fait, montrer ses seins ou avoir de gros seins s’est complètement banalisé, faisant perdre un peu de l’intérêt pour cette partie du corps. Dès lors, les fesses ont profité d’un intérêt nouveau : plus que les seins, elles revêtent quelque chose de l’interdit, car on ne montre pas ses fesses en public, alors qu’on peut laisser entrevoir ses seins par un décolleté. On entre alors dans une dimension encore plus intime.”

 

Les plaisirs interdits

Francis Métivier, philosophe auteur de plusieurs livres sur le sexe et la philosophie, confirme que l'attrait pour “les fesses qui se voient, qui doivent se voir, qui sont faites pour qu’on les voie” tient beaucoup à la notion d'interdit. “Il s'agit d'un grand retournement du corps. Montrer quelque chose de soi-même est toujours une invitation symbolique. À quoi ? Je ne vous fais pas un dessin, les photos des stars concernées sont largement parlantes.” Largement est le mot. Éloge de la prise par derrière ? Éloge de la sodomie ? On en parle de plus en plus, donc les fesses se dévoilent. Il y a bien la levée d’un interdit et l’allusion à des pratiques dont on n’a pas toujours parlé autant (et longtemps interdites). Et la séduction prend la forme d’un affaissement des tabous. Les fesses que l’ont voyait avant étaient plus “innocentes” (Bardot dans Le Mépris déclamant “tu les trouves jolies, mes fesses” ?), plus pudiques. Aujourd’hui, on ne pose plus la question, on pose tout court, reins cambrés et croupe au premier plan. Mais tout ceci est assez contradictoire : d’un côté éloge de la minceur, d’un autre éloge des bonnes fesses bien remplies. De quoi décomplexer les culs généreux et fournir un critère esthétique ?

D'après une étude, 31 % des hommes préféreraient les fesses alors que 22% d’entre eux auraient un penchant pour la poitrine. Face à la crise de ces dernières années, la booty rebondi (synonyme de procréation associé à des hanches assorties) a sans doute sur l'inconscient un effet rassurant (selon le fameux adage “mieux vaut faire envie que pitié”. L'influence des mannequins plus size a aussi joué à diffuser d'autres canons esthétiques, ainsi que la mise en avant de nouvelles formes de corps, notamment via les réseaux sociaux qui ont donné une nouvelle représentation physique du monde. Quand tout le monde peut se mettre en avant, ce ne sont plus seulement les corps des filles des magazines qui comptent. La variété des images a amené à revaloriser les rondeurs. Dans une culture du no filter, ce mouvement pourrait encore grandir, avec comme nouveau diktat celui de se montrer tel que l’on est, sans tricher. Assumer son derrière rond serait dans ce cas un acte quasi féministe. Alors, haut les cœurs et les culs !

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