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J'ai testé le chamanisme (et je me suis transformé en hibou)

Depuis sa découverte par l’Occident dans les années 1970, le voyage sous plante hallucinogène continue d’attirer de nouveaux adeptes en quête de révélations sur eux‑mêmes. Certains font de cette expérience le point de départ d’une nouvelle vie.
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Il y a quinze ans de cela, je me suis retrouvé au fin fond de la jungle colombienne à prendre de l’ayahuasca – une liane aux vertus hallucinogènes – dans une cabane isolée en compagnie d’un chaman au visage grimé : j’avais passé la nuit à me faire piquer par les moustiques en me demandant quand la plante allait faire son effet. Autant dire que cette nouvelle vogue du chamanisme en Occident me laissait perplexe. C’était pour les gogos comme moi ou les néohipsters qui aimaient passer leur week-end à vomir dans un seau tout en ayant des visions de serpents ou de loups doués de parole. Mais la réalité, allais-je l’apprendre, est bien plus complexe que cela.

Nées dans les sociétés traditionnelles de Sibérie avant d’essaimer dans différentes parties du globe, les pratiques chamaniques remontent à la nuit des temps. Pourtant, ce n’est qu’au tout début des années 1970 que le grand public les découvre grâce au bestseller de Carlos Castaneda, L’Herbe du diable et la petite fumée, où l’auteur raconte son initiation hallucinée auprès d’un sorcier yaqui du Mexique. Spiritisme ? Magie noire ? Délire psychédélique ? Le récit, romancé ou non, de Castaneda suscite tous les fantasmes. Une confusion à laquelle mettront fin, dix ans plus tard, les travaux de l’anthropologue américain Michael Harner, qui parvient à compiler les principaux savoirs et techniques de ces guérisseurs aux quatre coins de la planète. Il crée alors la très sérieuse Foundation for Shamanic Studies (FSS), où les chamanes du xxie siècle peuvent désormais étudier, lors de stages ou de séminaires, les danses de vision, le recouvrement d’âmes, l’extraction d’énergies indésirables, la divination ou encore l’accompagnement des mourants.

Quête de vision

Mais le chamanisme ne séduit pas seulement par ses vertus curatives ; de plus en plus de gens y découvrent un nouveau chemin spirituel. Clément, jeune start-uppeur à succès, “cynique et parisianiste au possible” ainsi qu’il se définit lui-même, y est entré par hasard. “J’avais vaguement commencé le yoga et je suivais sur Instagram Talia Sutra, une yogi super-jolie qui compte plus de 300 000 followers. Un jour, elle a proposé un stage yoga et chamanisme à Biarritz, et je me suis dit ‘pourquoi pas ?’” Une première expérience concluante pour ce geek qui s’intéresse à la théorie des multivers et rêve de se connecter à lui-même “sur d’autres plans”. Après un deuxième stage aux côtés de Laurent Huguelit, il décide de se lancer dans une “quête de vision” encadrée par un chaman du nom de Black Sheep. Pendant trois jours, il se prépare à ses côtés à travers des méditations, des huttes de sudation et des exercices pour expulser ses émotions. Puis Black Sheep le conduit dans les montagnes, à la frontière espagnole, et le laisse seul avec sa tente, de l’eau et quelques pommes durant quatre jours. Quatre jours interminables, sans montre ni téléphone, avec pour seul dérivatif à l’ennui un crayon et un carnet pour écrire. “C’est l’expérience la plus dingue que j’aie jamais vécue”, raconte Clément. “Les oiseaux venaient se poser sur moi ; j’ai vécu un moment de communion intense avec un cheval. Quand tu ne fais rien du tout, ton attention redescend en toi. Tu comprends que toi tout seul, tu es un tout.” Black Sheep revient enfin le chercher pour la dernière étape : la cérémonie de l’ayahuasca. Un bonheur pur selon lui. “J’ai eu des visions dans la nature à d’autres époques, je sentais le monde tout en vibrations. C’est comme sortir de la caverne de Platon pour atteindre le monde des idées.” On est bien loin des documentaires dans la jungle de Jan Kounen, où il se tord de douleur pour échapper à des visions terrifiantes. Ou encore des branchés parisiens qui partent en week-end triper dans le Perche pour redécouvrir le plaisir féminin ou soigner un rapport conflictuel à leur père. Aujourd’hui, Clément a tout plaqué pour s’installer dans le Var et créer une fondation pour la sauvegarde des abeilles.

Quant à moi, si je ne me sens pas encore prêt pour Black Sheep, je me décide tout de même à participer à un cercle de tambours organisé par Marie-Laure. Rendez-vous est pris un jeudi soir dans une salle de danse située près de Stalingrad, à Paris. Au tout début de la séance, notre amphitryon explique à la douzaine de participants – parmi lesquels se trouvent une professeure, une infirmière, un scientifique, un Canadien de passage et une jeune fille allongée sur une peau de mouton à laquelle elle s’adresse comme s’il s’agissait d’un animal vivant – l’objectif de la soirée : partir dans le monde du bas, celui de la nature et des instincts, et découvrir notre animal totem, à qui nous pourrons demander conseil pour nous aider dans notre vie de tous les jours. Rien que ça ! Marie-Laure et son collègue se mettent alors à jouer du tambour en rythme tandis que nous nous allongeons pour notre voyage. Suivant ses conseils, je pars d’un endroit dans la nature que j’affectionne et me mets à divaguer au hasard. C’est la nuit, l’orage gronde, les chevaux hennissent. Soudain, sur un arbre, je vois apparaître un hibou aux yeux écarquillés et je comprends aussitôt que ce hibou, c’est moi. Garder les yeux ouverts dans la nuit, voilà ma mission en ce monde, m’annonce-t-il, et à cet instant-là, rien ne me paraît plus vrai, plus puissant que cette phrase. Garder les yeux ouverts dans la nuit : au fond, n’est-ce pas ce que j’ai déjà essayé de faire ici, en m’aventurant au pays du chamanisme ?

Illustration par Laure Wauters

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