Voyage

Un week-end au Normandy Barrière de Deauville

Simon Liberati, toujours accompagné d’Eva Ionesco, revient sur les planches de son enfance, à Deauville, pour un week-end dans le plus bel hôtel de la ville. Mieux, il s’est laissé convaincre d’expérimenter les soins du tout nouveau spa diane-Barrière…
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Dimanche 19 mars 2017

Quand L’Officiel m’a recruté pour aller essayer avec Eva le spa du Normandy à Deauville, je me suis dit que ça allait être drôle de retourner là-bas après quarante-huit ans d’absence, un dimanche soir, hors saison, sous la pluie. Je me rappelais la micheline d’autrefois, cet autorail au gasoil que je prenais à Lisieux avec maman entre 1964 et 1969.

Maintenant, c’est un TER hybride Bombardier qui nous attend sur le quai F. La silhouette de la basilique se détache sur le ciel gris. Il ne pleut pas. Je parle à Eva des cheveux de sainte Thérèse qui se trouvaient exposés autrefois dans une vitrine… Je ne sais pas s’ils y sont toujours. Cette relique ne m’a pas quitté l’esprit lorsque j’écrivais sur Jayne Mansfield et ses onze perruques.

“Qu’est-ce qu’il t’a raconté hier, Frédéric Mitterrand, sur Jayne Mansfield ?
– Il l’a vue au casino de Deauville quand il était jeune.
– Pendant le festival ?
– Non, le festival n’existait pas dans les années 1960. Elle devait faire un spectacle. On n’a pas parlé vraiment d’elle… Plutôt de Lana Turner, son idole… Il paraît que Lana était gentille, contrairement aux idées reçues. Il l’a interviewée à Deauville aussi… Pour le festival, cette fois, en 1982 ou 1983.
– Elle était descendue au Normandy ?
– Sûrement, je vais me renseigner, il doit bien y avoir un concierge ou un barman qui se souvient de Lana.”


Après un stop à Pont-l’Évêque, nous arrivons à TrouvilleDeauville à 5 heures moins cinq. La gare n’a pas changé. La voiture de l’hôtel nous attend. Le temps est maussade mais non pluvieux.

Tout le monde est gentil, la chambre 117 donne sur la mer. La décoration de l’hôtel a été refaite il y a un an. Le mieux, ce sont les couloirs géants cintrés de boiseries 1910, avec une moquette hallucinante et des lustres protégés d’abat-jour qui font penser à Shining de Stanley Kubrick. Alexandra, qui s’occupe des relations publiques, me confirme que je ne suis pas le premier à faire le rapprochement. Dans la 117, je sens cette légère oppression qui me prend dans les hôtels. Un étouffement, sans doute dû à l’isolation et peut-être au délicieux cake à la banane, cadeau de bienvenue de la direction. J’ouvre la fenêtre pour faire entrer l’air marin.

La mer est quasiment invisible, barre grise derrière les tennis. Tristan Bernard avait raison de dire que le Normandy est un bel hôtel mais situé trop loin du rivage. Eva appelle le spa Diane-Barrière, la grande nouveauté du Normandy, ouvert depuis quelques mois ; elle très excitée à l’idée des huit soins Aerial Wellbeing for the Future qui nous attendent. Au départ, quatre chacun, qui se sont transformés en six pour elle et deux pour moi, puis en un ratio de sept pour un. Je n’aime pas tellement qu’on me masse alors je me laisse convaincre. Eva bloque sur le “check-up constitutionnel”, le premier rendez-vous de la matinée demain.

“J’ai pas envie de me faire peser, je préfère un soin à la place.
– Tu es sûre que c’est juste pour te peser ?
– Oui, je veux pas.”


 

Eva reprend une part de cake à la banane avant d’aller marcher sur les planches, retrouver les fantômes de ma jeunesse, à commencer par moi-même. J’ai une photo noir et blanc à bord ravioli, habillé en costume marin, en train de manger une gaufre à peu près au niveau de la piscine municipale, qui venait d’être construite, le plongeoir de dix mètres me fascinait. Évidemment, je reconnais les bains pompéiens et la théorie des cabines. En cette fin d’après-midi, tout est vide. Au loin, derrière le casino, la silhouette du frère du Normandy, Le Royal, beaucoup plus massif. Il est fermé, attendant des rénovations, éteint, presque fantomatique dans le crépuscule. J’entends le bruit caractéristique des filins qui cliquettent sur les mats métalliques des drapeaux. J’ai toujours aimé les doubles absents, les maisons hantées, l’arrière-saison. Le nom de Farah Fawcett-Majors est peint au pochoir sur la rampe de la cabine voisine.

Eva me rappelle qu’un film de Melville, Le Cercle rouge, se termine ici. Nous passons au casino… extraordinairement tranquille. Quelques âmes aux machines à sous. Les visages se colorent des lumières. On se dirait à Tokyo dans un rakuten… Les salles de poker sont vides. Les roulettes aussi… Quelques black-jacks. Des croupiers. Nous ne jouons pas. Retour à l’hôtel.

Dîner sous la véranda avec d’autres clients du dimanche soir, les lumières de la cave à vin se reflètent sur les vitrines, le casino, la place derrière. Les choses semblent en suspension, on ne distingue pas les reflets des transparences. Les noix de saint-jacques sont absolument délicieuses.

En sortant, je m’arrête devant la photo de Diane Barrière, née Szentgyörgyi, fille adoptive du casinotier Lucien Barrière. Un personnage intéressant. Ses origines hongroises, sa mère acrobate… L’horrible accident d’avion de 1995 m’est resté en mémoire…

Dans la chambre, pendant qu’Eva travaille à un scénario, je relis Cinquante ans de panache d’André de Fouquière… C’est Pierre Le-Tan qui m’a rappelé les passages sur Deauville. Les ombres de François André, dont j’ai vu la statue devant l’hôtel, de Mistinguett, d’Alphonse XIII ou d’Ali Khan s’animent. André de Fouquière a un style que j’adore, élégant et décoloré, celui des chroniqueurs mondains de jadis. Deauville a été découvert par le duc de Morny, le père de la lesbienne Missy, qui faisait des spectacles de pantomime avec Colette. Elle fumait le cigare et s’habillait en homme, François-Olivier Rousseau a écrit un joli livre sur elle, c’est en tout cas ce que m’a dit Carlos d’Arenberg. Je m’endors en regardant la toile de Jouy sur le mur, les fêtes galantes.

Deauville a été découvert par le duc de Morny, le père de la lesbienne Missy, qui faisait des spectacles de pantomime avec Colette.

Lundi 20 mars

C’est le printemps mais il ne pleut pas. Juste un ciel livide et venteux. Le petit déjeuner est copieux… Il excite une énorme mouette qui s’est perchée sur un mat devant la fenêtre. Toujours imprévisible, Eva a annulé tous les soins du matin pour aller à la piscine olympique faire des kilomètres de natation. Le téléphone de la chambre sonne, c’est une jeune fille des relations publiques qui s’affole. Je me laisse vite convaincre que le “check-up constitutionnel” n’est pas une simple pesée de yearling sur une vieille balance à bascule mais une véritable investigation électronique qui va permettre de déterminer mon état général, mes faiblesses éventuelles et d’orienter les soins en conséquence. Du coup j’accepte un rendez-vous en début d’après-midi et je me fais fort d’argumenter auprès d’Eva. Après un déjeuner léger, le menu Aerial au restaurant La Belle Époque, qui n’ouvre qu’à 12 h 30, au grand dam d’Eva creusée par la natation, je la laisse filer au sous-sol faire ses soins et je me rends au bar pour interroger le chef barman, qui a près de trente ans de maison et connaît plein d’histoires sur l’hôtel. Le hall, qui était vide ce matin, s’est rempli d’une foule de gens en costume tirant des petites valises à roulettes. Une convention.

Devant les bouteilles de whisky illuminées qui dessinent sa silhouette en ombre chinoise, le chef barman Marc Jean ressemble vraiment à celui de Shining. Même politesse intemporelle. L’impression se confirme quand il me dit, comme s’il avait lu dans mes pensées :

“Jack Nicholson se tenait exactement à votre place, Monsieur… Nous avons fermé le bar ensemble.”

Marc Jean se souvient aussi de Jack Palance, qui adorait le bordeaux, mais pas de Lana Turner : “Elle était descendue au Royal.”

Quand je lui demande pourquoi, il me répond qu’à l’époque Le Royal offrait des appartements plus proches des standards américains. Peut-être aussi le nom “Royal”, qui fait très Hollywood années 1950. La grise silhouette éteinte du Royal et la maîtresse de Johnny Stompanato aux cheveux blanc platine et au bronzage impeccable vont bien ensemble. Je demande à M. Jean sa boisson la plus rare, il me montre un cognac Hennessy de deux-cents ans…  Je bois un breuvage d’enfant, un cocktail de fruits rouges couronné d’une brochette de fruits délicieux. M. Jean se souvient d’une soirée formidable en 1988, quand le casino a fêté l’entrée des machines à sous. D’après lui, un tournant qui a changé la clientèle de Deauville. Quinze heures, j’ai rendez-vous au spa pour mon check-up. J’ai eu le temps de lire la brochure “Régénération & Jouvence”, qui parle d’une “approche intégrative, complète, novatrice, utilisant les connaissances millénaires de l’énergétique chinoise en combinaison avec des technologies de pointe pour stimuler, détoxifier, réénergiser l’organisme et agir sur les fonctions cognitives, physiologiques et neurosensorielles”.

Du baratin, pensai-je avec la malveillance d’un vieux rhumatisant. Pas du tout ; quand j’arrive dans l’espace DianeBarrière, j’ai l’impression de jouer dans Seul sur Mars ou Interstellar. Je m’attendais à une geisha maussade, c’est un jeune homme dynamique style Spock qui me laisse m’étendre sur une table de massage aussi sophistiquée qu’une cabine d’IRM dans un hôpital privé à Dubaï. Il prend dans sa main une console de jeu vidéo et détecte de petits problèmes fonctionnels dans un méridien que je laisserai sous silence. Puis il me concocte un mélange d’huiles spécial pour un massage complet et vigoureux inspiré de la médecine chinoise. Quand je lui demande qui a inventé ce concept, il me répond Tom Wolfe… “Incroyable !, m’écriais je, l’écrivain en costume blanc s’est reconverti… À son âge !” Non il s’agit de Tom Volf, le jeune fils de la non moins jeune Nadia Volf, reine de l’acupuncture jet-set…

Je sors de là très détendu. Moins qu’Eva, qui a passé la journée entière dans le spa pour rattraper tous ses soins en retard. Quand elle revient, elle ressemble à un lapin en peluche auquel on a enlevé les piles. Elle s’étale sur le lit king size et semble avoir atteint le nirvana 3.

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Mardi 21 mars

Eva a rajeuni. Elle est redevenue douce et naïve et surtout ne se plaint plus de mal au dos. Au déjeuner (menu Aérial à moins de sept cents calories), elle joue à Guillaume Tell avec le verre d’eau minérale. Le verre tombe par terre mais tout le monde reste très gentil. Diane Barrière ne bouge pas dans son cadre. Nous montons sur les toits du Normandy faire des photos des épis de faîtage, ces bibelots typiques du style anglo-normand. Le soleil brille enfin, la mer ressemble à un tableau d’Eugène Boudin, je pense à Sagan… C’est magnifique.

Eva, toujours aussi enthousiaste, me parle encore des soins d’hier, un enveloppement et une séance d’acupuncture infrarouge qui sont responsables de son état actuel, ainsi que Line, chef de l’équipe du spa, “la meilleure masseuse” qu’elle n’a jamais connue… et elle sait de quoi elle parle en dépit de ses 12 ans retrouvés.

“Pense à dire que cet endroit est divin.
– C’est fait chérie. Dépêche-toi de finir, la micheline n’attend pas.
– La quoi ?”


Incroyable, j’ai rajeuni moi aussi. Me voilà en culotte courte avec ma gaufre sur les planches, l’“enfant précieux”, comme dit Eva.

Photographie par Eva Ionesco

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