Voyage

Dans les Pouilles avec Ludivine Sagnier

A l’affiche de la saison 2 de la série The New Pope, réalisée par Paolo Sorrentino, Ludivine Sagnier s’est envolée le temps d’un week-end pour les Pouilles. Au programme : spaghettoni al pomodoro, villages de trulli… et farniente.
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Début d’automne. Le ciel de Paris ressemble déjà à un poème de Baudelaire. Le soleil, quant à lui, a fait ses valises pour Brindisi, dans les Pouilles. Dès la descente d’avion, il nous saute au visage, toujours aussi chaleureux. Mais un autre astre l’éclipse déjà : Ludivine Sagnier. Même éclat, même blondeur, même gaieté pétulante. Je suis en train de baragouiner avec un conducteur de taxi dans un sabir d’anglais, de français et d’italien quand elle vient me sauver d’une débâcle linguistique annoncée. Ludivine parle la langue de Dante à merveille. Elle l’a appris pour le tournage de la série The New Pope, de Paolo Sorrentino, la suite de The Young Pope, où elle incarnait déjà la très pieuse femme d’un garde suisse, fascinée par le nouveau pontife. “Mais tu parles tout le temps anglais dans la série”, lui fais-je remarquer. “Oui, mais les Italiens le parlent trop mal. J’en avais marre de ne pas les comprendre. Alors je suis allée chez Berlitz prendre des cours.” Andiamo donc !

La plaine des Pouilles se déroule devant nous. La mer bleu de smalt. Les blanches masseries, ces anciennes fermes fortifiées. Les oliviers et les agaves. Vingt minutes de trajet jusqu’à l’hôtel Torre Maizza, situé dans une splendide ferme du XVIe siècle, avec vue sur la côte Adriatique, à quelques kilomètres de là. La lumière rasante et diaphane de cette fin de journée nous incite à improviser quelques photos au débotté. Nous montons avec Sergio, le photographe, et Vanessa, la styliste, sur la terrasse à la blancheur aveuglante. 

 

Incandescente Ludivine

Ludivine prend la pose, avec PNL en arrière-fond qu’elle a mis sur son iPhone. Je m’étonne qu’elle ait gardé, après plus de vingt ans dans la carrière, cette même candeur, cette même pureté incandescente qui a fasciné tant de réalisateurs d’Ozon à Sorrentino en passant par Vincent Mariette, Christophe Honoré ou feu Claude Chabrol. Ma théorie : la gloire ne l’a pas gâtée comme tant d’autres car, au fond, elle ne l’a jamais cherchée. Elle me raconte comment, à 24 ans, après avoir tourné dans Peter Pan, un blockbuster à 150 millions d’euros, elle est partie vivre deux mois à Los Angeles. Seule dans un appartement au milieu de cette ville tentaculaire avec tous ces acteurs et actrices prêts à mourir pour une moitié de quart de rôle. Elle aurait pu essayer de faire carrière là-bas, comme tant d’autres Françaises aux dents qui rayent le parquet, mais non, elle a préféré rentrer à Paris et faire un enfant. Commencer une famille. Trouver une manière de s’enraciner dans la vie. C’était ce qu’elle souhaitait le plus au monde. 

La vie lui a donné raison et aussi trois enfants – dont deux avec son compagnon actuel, le réalisateur Kim Chapiron. Et à tout juste 40 ans, elle n’a jamais semblé autant aimanter les objectifs. Déjà à Venise, cette année, elle avait trois œuvres en compétition officielle. Cette même Venise où elle a tourné plusieurs scènes de The New Pope. Sur son téléphone, elle me montre une photo d’elle avec Jude Law marchant sur une plage du Lido, lui en slip de bain et elle en bikini : Adam et Eve au commencement du monde. “C’était en février. Il faisait 10 degrés, on se les pelait, rigole-t-elle. Jude me disait en riant : Tu te rends compte que j’ai 47 ans, pourquoi je m’impose encore des choses pareilles !”

A la nuit tombée, nous migrons vers la cuisine de Fulvio Pierangelini, monstre sacré de la cuisine transalpine, dont le restaurant Gambero Rosso, sur la côte toscane, fut longtemps classé dans les World’s 50 Best Restaurants. Fulvio supervise désormais tous les restaurants du groupe hôtelier Rocco Forte, offrant parfois des masterclass aux clients les plus chanceux. Tablier sur les hanches, carrure d’ogre, lunettes Persol, longs cheveux bouclés poivre et sel : Fulvio en impose. Il nous régale de carozelli et de foccacia pugliese tout en commençant la préparation de ses célébrissimes spaghettoni al pomodoro, les meilleures du monde si l’on en croit certains admirateurs qui font l’aller-retour en jet privé pour cette simple assiette de pâtes un peu plus grosses que les spaghetti (cf. la recette page…) “Le plus important, c’est la tomate, raconte Fulvio. Il faut la regarder, la prendre, la caresser, la sentir, c’est de l’amour. Moi, tous les jours, quand je vais au marché, je tombe amoureux.”  Fulvio en est tellement toqué qu’il refuse même, une fois la peau et les pépins ôtés, d’user d’un couteau pour les découper. Sacrilège suprême ! C’est à la main qu’il faut les émietter, explique-t-il, joignant les actes à la parole. De la même manière, il refuse de brusquer ses amoureuses une fois dans la poêle : interdiction donc de les touiller. Et cela marche : je les vois rougir de plaisir au milieu de l’huile, de l’ail, du basilic, des flocons de fleur de sel et des brindilles de thym. “Magnifique !”, s’exclame Ludivine dès la première bouchée. On passe le dîner à boire et à manger tout en parlant de boire et de manger. N’est-ce pas pour cette raison même que Dieu a inventé les vacances en Italie ? 

Le lendemain, départ pour Cocolicchio, un petit village dans les collines où se trouvent de nombreuses trulli, ces maisons cylindriques surmontées d’un cône en pierres sèches, typiques de la région. Sur la minuscule place, une grand-mère sur son escabeau est en train de couper des grappes de raisins à une treille. Elle se met en peine de réveiller le fils de la voisine pour qu’il bouge sa voiture et nous laisse photographier la plus belle et la plus ancienne de ces immaculées constructions. Juste en face, le four communal où tout le monde allait cuire son pain est demeuré intact depuis le xviiie. On retrouve dans cette architecture d’une beauté simple et rugueuse toute l’âme des Pouilles : région pauvre, paysanne, écrasée de soleil, où ont vu le jour les orechiette, ces pâtes sans œufs, et l’arte povera. La nature, ici, d’un rien fait une grâce. 

Ludivine en est une autre, qui discute en italien avec la grand-mère sur son escabeau avant de reprendre le shooting sous l’objectif de Sergio. L’Italie : elle y va souvent quand elle passe les grandes vacances en famille dans le Sud, près de Mougins. Elle prend alors la voiture et s’aventure pour quelques jours en Ligurie, en Lombardie, en Toscane...  La seule règle : ne pas avoir de programme. Farniente : ce nom merveilleux dont nous a fait cadeau la langue de Leopardi et de Lampedusa. 

Au retour, nous nous arrêtons dans les oliveraies qui entourent la masseria, armée de torses torturés aux chevelures argentées plantés dans une terre couleur d’ambre. L’huile d’olive est l’autre merveille des Pouilles, qui en produit plus que toute le reste de l’Italie réunie. Les vendanges approchant, je me décide à en goûter une… “Pouah !”, fais-je en la recrachant aussitôt. “Tu ne peux pas les manger comme ça, me sermonne Ludivine. Il faut qu’elles saumurent avant.” Ludivine sait de quoi elle parle : elle a trois oliviers sur sa terrasse à Paris, et va en faire la récolte bientôt. Décidément, l’Italie n’a aucun secret pour elle. 

 

Fleurs de courgettes et charme divin

A défaut d’olives, ce sera, en guise de déjeuner, les pizzas de Fulvio. Sa botte secrète : des farines qu’il sélectionne lui-même et une pâte fabriquée avec presque rien de levure qui lève pendant quarante-huit heures. La première qui sort du four est saupoudrée de mozzarella et de fleurs de courgettes. “Je voulais offrir des fleurs à Ludivine”, lâche-t-il, charmeur. Est-ce qu’il ne serait pas en train de tromper ses belles tomates avec notre invitée ? En tout cas, le voilà qui l’invite à dîner chez lui à Rome, dans son appartement qui surplombe les jardins de l’Hôtel de Russie, où se presse tout le gotha du cinéma et des arts. Valérie Lemercier et Guillaume Gallienne, pour ne citer qu’eux, s’y sont attablés récemment.  

Les pizzas ont eu raison de nos velléités touristiques : le reste de l’après-midi va se passer à faire le tour de la piscine. Ludivine me raconte qu’entre les séances de tournage, elle a passé des heures à chasser les œuvres d’art dans Rome sur les conseils de Sorrentino. Le Caravage bien sûr, L’enlèvement de Proserpine sculpté par Le Bernin à la villa Borghese, et sa fameuse sainte Thérèse, visible à l’église Santa Maria della Vittoria qui apparaît dans la série...  Elle m’avoue avoir vécu alors de vraies extases comme la carmélite. Mais des ravissements purement artistiques. Ludivine n’est pas illuminée par la foi à l’image de son personnage dans The New Pope. Et pourtant, jusqu’à 16 ans, elle a été une jeune fille très croyante. Au point de penser à se faire nonne. Et puis sont arrivées les JMJ de 1997 : à l’hippodrome de Longchamp, au milieu d’une multitude, elle a assisté à la messe de Jean Paul II ; la foule s’est mise à réciter en chœur le credo et subitement l’angoisse l’a saisie ; elle ne croyait plus aux mots qui sortaient de sa bouche. “Je ne peux plus croire, je ne peux plus croire !”, a-t-elle crié, tétanisée, devant sa sœur. Pendant des années, elle n’a pas franchi le seuil d’une église. Avant que le Young Pope ne la réconcilie avec la religion, même si elle continue d’en parler comme d’une “mythologie”. Mais à la regarder assise là, avec ce regard si limpide, si sincère, qui semble concentrer toute l’enfance du monde, difficile de croire que Dieu n’existe pas. 

Le lendemain, sur le chemin du retour, halte à Polignano el Mare, village tout de blanc vêtu perché en haut d’un éperon rocheux. Les vagues de l’Adriatique s’écrasent contre la roche déchiquetée, jetant des nuages d’embruns dans le ciel. En cheminant à travers les ruelles aux façades rococo, je tombe devant l’église du Purgatoire, portail ouvert. Une famille y veille le corps d’une vieille femme tout juste décédée. Les gens prient à genoux, les mains jointes. Des cierges tremblent dans l’obscurité. Et pourtant de cette scène se dégage une lumière inouïe. Est-ce Ludivine ? Est-ce The New Pope ? Quelque chose d’irrationnel me pousse à franchir le seuil et à m’agenouiller au milieu de cette assemblée silencieuse. Les beautés visibles comme signes des invisibles, écrit Pascal. Peut-être est-ce le véritable secret de l’Italie. 

 

 

CAHIER PRATIQUE

 

Y aller

Paris - Brindisi sur Transavia à partir de 200 euros aller-retour. 

transavia.com

 

Dormir

Maseria Torre Maizza. Ouvert d’avril jusqu’à fin octobre. Golf de neuf trous, yoga au milieu des oliviers et plage privée. 

A partir de 371 euros la nuit pour deux personnes hors taxe. 

roccofortehotels.com

 

Visiter

Excursions organisées par l’hôtel sur demande : les fameux villages de Trulli, patrimoine mondial de l’Unesco ; Castel del Monte, un impressionnant château du xiiid construit par l’empereur Frédéric II ; Polignano e Mare, sublime village de pêcheurs au sommet d’une falaise ; Matera, capitale européenne de la culture 2019 ; balade en bateau dans le golfe de Tarente connu pour ses dauphins… 

 

 

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