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Qui a inventé le mocassin à picots ?

Nous sommes allés enquêter sur les terres natales du “Gommino”, l’un des modèles emblématiques de ce soulier devenu véritable “status symbol”. Rendez-vous à Brancadoro en Italie, dans les ateliers de fabrication Tod’s.
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Qu’est-ce qu’un classique ? Comment naît-il ? Faut-il l’arrêter ? Ou au contraire, faut-il sans cesse le réinventer ? Pour trouver les réponses à ces questions, direction la région des Marches. Ce coin de l’Italie, moins glamour et plus montagneux que la côte amalfitaine était apprécié par Stendhal pour son relief dépourvu de la moindre plaine. 

Là, au coeur de ces paysages compressés et industriels, sont fabriqués à la main les iconiques mocassins de la maison italienne Tod’s. Ces souliers ultra-souples aux 133 picots (pas un de plus ni un de moins) baptisés “Gommino” sont déclinés dans toutes les coloris et proposés dans les plus belles peaux du globe. C’est là aussi qu’est né, en 1953 , Diego Della Valle, propriétaire de Tod’s et 26e homme le plus riche d’Italie d’après le magazine Forbes. Petit-fils de Filippo et fils de Dorino, élevé au milieu des échantillons de cuir de la manufacture de son père, le self-made man a fait du groupe Tod’s (Hogan, Roger Vivier, Fay) un empire. Aujourd’hui, coté en bourse, il codirige l’entreprise avec son jeune frère Andrea.

Une affaire italienne

Ensemble, ils se sont offert le prestigieux club de foot florentin, la Fiorentina et ont sauvegardé les emblèmes nationaux qui les préoccupaient : restauration de la scène de la Scala de Milan, rénovation du Colisée de Rome (à hauteur de 25 millions d’euros), création d’un parc à thèmes à Cinecittà, le “Hollywood-sur-Tibre”… Et comme si cela ne suffisait pas, les deux hommes consacrent 1% de leur chiffre d’affaires au développement de leur région natale. Un pari réussi pour l’autodidacte visionnaire qui s’était donné pour mission, il y a quarante ans alors qu’il n’avait qu’une vingtaine d’années de chausser un jour tous les grands de ce monde. Gagné ! Aujourd’hui, Tod’s vend 2,5 millions de paires de chaussures par an, dans plus de 200 points de vente. Charlotte Casiraghi, George Clooney, Katie Holmes, tous sont adeptes de cette réinterprétation du driving shoe, un mocassin d’origine portugaise adopté par les pilotes de courses. C’est lors d’un séjour à Manhattan, en 1970, que Diego Della Valle, diplômé de droit, découvre ce soulier porté par les fans de vitesse. De retour en Italie, il transforme le modèle et conçoit, à la fin des années 1970, ce qui deviendra l’emblème de la marque Tod’s.

Sur place, dans la zone industrielle de Brancadoro, à quelques minutes du village de Casette d’Ete où Diego Della Valle est né (à domicile), nous découvrons trois bâtiments aux allures de musée d’art contemporain. Construits au milieu de champs d’oliviers, ces édifices aux lignes claires ont été imaginés par Barbara Pistilli, son épouse architecte. Près de mille employés travaillent au quotidien sur ces trois sites. Ils bénéficient d’une cantine avec produits locaux et plats faits maison et d’une crèche pour accueillir une trentaine d’enfants et d’une salle de sport avec coach ! Ne manque plus que la piscine s’amusent certains. À l’intérieur, c’est un peu Bienvenue à Gattacca, le film d’Andrew Niccol. Dans le hall d’entrée, une gigantesque mappemonde signée Felice Limosani, annonce d’emblée l’esprit conquérant de la marque. Entre l’escalier comme une bouche de dragon, réalisé sur mesure par Ron Arad, les peintures de Giovanni Castel, les suspensions de Jacob Hashimoto et les photos des performances de Vanessa Beecroft, l’art est omniprésent. 

Plus loin sont accrochées les images des célébrités portant le fameux “Gommino”. Et sur un mur à côté de l’ancienne table de travail et des outils de coupes du grand-père de Diego Della Valle, sont suspendues quelques formes en bois témoins du sur-mesure et du fait main. Une manière de rappeler qu’ici l’intégralité des souliers est fabriquée à la main. Pour réaliser son mocassin, Tod’s fait appel à une multitude de gestes et d’outils, simples et précis à la fois. En fonction des modèles il faut compter entre quatre et six heures de travail et entre 150 et 180 étapes. Toujours le même rituel. Une fois le dessin validé par Diego Della Valle, il part au modelage pour y être proportionné, digitalisé et enfin imprimé en une multitude de morceaux (entre 35 et 40 pièces) qui constituent le prototype final. Avant de lancer le modèle en production, une version est conçue par un département composé de 45 artisans. Insertion des picots en gomme dans le cuir préalablement perforé, fixation selon un tracé précis de points qui assurent solidité et étanchéité, rabattage du talon, pose du colletto de propreté sur le pourtour du plateau à l’aide d’une aiguille et d’un gros fil ciré. 

Les mains s’affairent, découpent, cousent, assemblent… Une fois tout cela effectué, le mocassin est posé sur une machine comme un fer chaud, ou un artisan lui donne sa forme définitive et lisse les coutures. Pour attirer des clientes toujours plus pointues, le bureau de style travaille chaque saison à de nouvelles interprétations, de nouvelles combinaisons de coloris, d’expérimentations de peaux plus incroyables les unes que les autres. Trouver, commander, stocker, vérifier les peaux qui seront ensuite portées à New York, Paris ou Ibiza, cette mission est confiée à un petit homme, chic et charismatique, Toni Ripani, l’un des plus proches collaborateurs de Diego Della Valle. Depuis quarante ans, ce chef du département contrôle qualité s’évertue à repérer les cuirs les plus souples, les peaux d’alligator, python, crocodile les plus exceptionnelles… toujours en respectant règles et normes garantissant la non-souffrance de l’animal, et le droit de le chasser. “La totalité des matières qui arrivent ont été contrôlées”, précise scrupuleusement l’homme, aux commandes de 58 millions de pieds de cuir (environ 18 millions de mètres de matière première).

Au milieu de ce patrimoine culturel inspirant, des êtres de talent, savoir-faire entre les mains, sont détenteurs d’un geste, d’une connaissance acquis au fil du temps, respectueux des matières et de la qualité. Si la véritable élégance est l’art de ne pas se faire remarquer, encore faut-il se fondre dans le temps. S’inscrire dans son époque, la bousculer tout en parlant le langage, c’est se donner les clés de l’éternité ! Tod’s est en bonne voie !

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