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Comment le red carpet est-il devenu un podium militant ?

Tout comme les Golden Globes, le premier Festival de Cannes post-affaire Weinstein a replacé le vêtement au cœur d’une nouvelle émancipation.
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Il suffit de si peu. Lors du dernier Festival de Cannes, Cate Blanchett déclenche une véritable frénésie sur les réseaux sociaux lorsqu’elle monte les marches dans une robe noire des plus sobres. Le hic ? Elle avait déjà porté la même création quelques années auparavant.

L’actrice et présidente du jury précise qu’il s’agit là d’un geste écologique pour se battre contre la surconsommation encouragée par ce type d’événement. C’est cette même volonté de prendre position qui pousse Kristen Stewart à ôter ses talons aiguilles et monter les marches pieds nus, précisant qu’elle les reporterait les jours où les hommes subiront le même genre d’obligation.

Sur les tapis rouges, une nouvelle envie de sobriété se fait remarquer, comme pour attirer le regard sur son travail plutôt que son corps : Adèle Haenel opte pour une robe épurée bleu nuit, Alba Rohrwacher un modèle maxi à col haut, Joséphine de La Baume apparaît en smoking opalin et Oulaya Amamra, elle, dans un ensemble androgyne aux touches sportives.

Une dichotomie désuète

Toutes protestent à leur manière contre un dresscode diamétralement opposé selon le genre. Ce que le festival nomme black tie ne permet aux hommes que peu d’options, certes – costume noir, chemise blanche, nœud papillon – mais devient le rappel d’une présence requise non pas pour leur apparence mais pour leur œuvre.

Les femmes, elles, ont un choix plus vaste, mais qui présuppose néanmoins robe et talons. Déguisées en princesse Disney, seins moulés, coiffure comme une pièce montée et talons aiguilles, voilà donc les actrices contraintes de se démarquer par leurs courbes et leur beauté – en somme par le désir qu’elles susciteront auprès du regard masculin. Chaque apparition demande de surcroît des régimes et entraînements sportifs draconiens, tant une prise de poids peut déclencher moqueries dans les magazines people et ‘memes’ viraux sur les réseaux sociaux… Et leur jeu dans tout ça ?

Hier comme aujourd’hui, cette dichotomie rappelle une inégalité fondamentale entre les genres : “Les hommes agissent et les femmes apparaissent. Les hommes regardent, les femmes se regardent en train d’être regardées”, écrit le sociologue britannique John Berger dans son texte Ways of Seeing en 1972. Autrement dit, cette différence vestimentaire s’inscrit dans l’histoire du sexisme : l’homme est le sujet, actif, son corps est un véhicule, la femme est un objet de regard et son apparence centrale à sa réussite.

L'initiative 'Why We Wear Black' encourage les femmes à porter du noir en signe de deuil symbolique et ralliement aux victimes d'agressions sexuelles. Pour Meryl Streep, la couleur de jais est le symbole "d'une démarcation, d'une frontière entre hier et aujourd'hui", et la mise en place de nouvelles normes.

Une moquette très politique

Performatif et codifié, le tapis rouge est donc profondément politique – et une source de détournement depuis plus longtemps qu’on ne le croit. “L’exercice du tapis rouge est extrêmement périlleux. Derrière chaque apparition, rien n’est laissé au hasard et très peu à la volonté de la personnalité. Une armée de stylistes, maquilleurs, coiffeurs décide de l’image à projeter”, raconte Pamela Anderson. “Pourtant, par des biais subtils dans les choix des vêtements, les femmes ont prouvé qu’il était possible d’y glisser des messages politiques”, ajoute l’actrice qui a utilisé son corps et son sex-appeal à travers sa carrière pour mettre en avant des marques vegan ou soutenir des causes environnementales.

En 1972, Jane Fonda porte aux oscars un costume masculin d’Yves Saint Laurent en signe de protestation contre la guerre du Vietnam, ainsi que les tenues imposées aux actrices. Dans les années 1990, les robes sont piquées de rubans rouges contre le sida ou roses contre le cancer du sein. Années après années, les fourrures disparaissent lentement.

Mais une véritable prise de parole éclate au grand jour quand la féministe Gloria Steinem, accompagnée de Gillian Anderson et d’autres actrices, lance la pétition “Where are the women directors ?” adressée au Festival de Cannes, en 2012, dénonçant l’absence de parité dans la réalisation de films. Partout, l’absence de femmes aux manettes doublée d’une attention virulente portée à leur apparence se fait remarquer. En 2015, naît le mouvement Ask Her More, ou “demandez-lui plus” mené par des comédiennes exaspérées par la seule question posée aux femmes lors de cérémonies : “What are you wearing ?”, oubliant souvent de leur parler du rôle qu’elles sont venues défendre.

À chaque célébrité sa stratégie : Alicia Keys apparaît sans un gramme de maquillage aux Grammy Awards, Zendaya choisit d’arborer des dreadlocks pendant les oscars… et se voit lourdement moquée par la presse people. Pourtant, elle permet ainsi de pointer du doigt les normes teintées de racisme dans ce que l’on nomme l’élégance occidentale.

Face à ces plaintes, le cinéma montre bien peu de progrès : l’interdiction de porter des chaussures plates lors de la montée des marches perdure à Cannes, et l’affiche du Festival 2017 montre une Claudia Cardinale lourdement retouchée et amincie.

L'ère #METOO

En 2018, voilà le rituel “red carpet” confronté à deux courants opposés. D’une part les apparitions sont poussées à une rentabilité extrême : les marques payent grassement les actrices pour qu’elles portent leurs vêtements lors d’avant-première où elles seront photographiées à l’infini. Quotidiennement, les médias relayent les marques des robes, bijoux, accessoires en touts genres, coiffures, maquillages. “La fonction de cérémonie du tapis rouge ne se fait plus aujourd’hui par l’objet lui-même mais bien par celles et ceux qui le foulent, et bien entendu par l’exposition médiatique qui s’ensuit. Cannes 2018 a été beaucoup critiqué pour l’absence de stars de très grande envergure et la surreprésentation des mannequins portemanteaux de marques de mode, de cosmétique ou de joaillerie”, analyse Élodie Nowinski, sociologue spécialiste de la mode. D’autre part, en miroir à cette surexposition, un autre mouvement surgit. L’affaire Harvey Weinstein, qui explose fin 2017, secoue le monde du cinéma (ainsi que toutes les sphères professionnelles) et délie les langues comme jamais auparavant.

À grande et petite échelle, le déséquilibre du féminin est enfin adressé frontalement : les festivals de cinéma ne seraient “qu’une célébration du cerveau masculin et de la beauté féminine”, selon Kate Muir, activiste du mouvement Time’s Up qui rallie les femmes dans l’industrie du cinéma et génère une réflexion de fond. L’initiative Why We Wear Black encourage les femmes à porter du noir en signe de deuil symbolique et ralliement aux victimes d’agressions sexuelles. Pour Meryl Streep, la couleur de jais est un symbole “d’une démarcation, d’une frontière entre hier et aujourd’hui”, et la mise en place de nouvelles normes. D’autres artistes optent pour un +1 militant : lors des derniers Golden Globes, Emma Watson était accompagnée par Marai Larasi, fondatrice de l’association afro-féministe Imkaan, Meryl Streep, elle, par Ai-jen Poo, directrice de l’organisation National Domestic Workers Alliance pour l’égalité professionnelle, et Susan Sarandon par Rosa Clemente, politicienne écologiste féministe. Dehors, pendant la cérémonie, un groupe d’activistes habillé en costume de Handmaid’s Tale, la Servante écarlate, manifeste. Du cinéma à Trump, c’est le sexisme de toute une époque qui est épinglé.

En France, les comédiennes ne sont pas en reste. Cette année, le Festival de Cannes voit une montée de marches 100 % féminine de 82 femmes du collectif “50/50 en 2020” protestant pour l’égalité salariale et contre le manque de parité dans le cinéma.

Parmi elles, on remarque Clotilde Courau, toute de noire vêtue, ou Houda Benyamina, en smoking blanc. Les actrices afrodescendantes du manifeste Noire n’est pas mon métier ont aussi profité du Festival pour interpeller les professionnels au sujet de la représentation extrêmement limitée des femmes noires au cinéma, avec Sonia Rolland, Firmine Richard et Aïssa Maïga toutes vêtues en Balmain par Olivier Rousteing.

Si le tapis rouge est une fabrique de fantasmes et de projections, il est grand temps que les princesses postmodernes qui le foulent reprennent les rênes de leur destin, et donnent autre chose à voir aux petites filles qui rêvent un jour de leur ressembler.

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