Pop Culture

Noir c'est noir

by Mélody Thomas
14.03.2017
La couleur reine de nos dressings renvoie autant à l’élégance d’une robe du soir qu’à la mode populaire ou subversive. Qu’on l’adopte pour passer inaperçu ou pour protester, la porter est loin d’être aussi neutre qu’on ne le croit...

En réfléchissant à la place de la couleur noire dans nos sociétés, ce n’est pas la mode qui nous est venue en tête en premier, mais plutôt le cinéma, où Rita Hayworth, dans une danse aux allures de strip-tease glamour, a joué Gilda en 1946 dans une magnifique robe en fourreau noir satiné. Une représentation parfaite du noir comme couleur de la séduction. Qu’on ne s’y trompe pas, même au cinéma, tout est une question de mode, puisque c’est un Français qui a réalisé cette robe de femme fatale. Jean-Louis Berthault, le plus hollywoodien des créateurs français, après des études à l’école des Arts décoratifs, a connu une carrière fulgurante outre-Atlantique. Il a habillé les actrices les plus célèbres, de la fin des années 1940 aux années 1970, et gravé dans nos mémoires l’idée du noir comme d’une couleur qui peut couvrir, autant que découvrir, le corps des femmes. Une conception que les créateurs d’aujourd’hui sont loin d’oublier, si l’on regarde les collections prêt-àporter de la nouvelle saison. Dries Van Noten, Lanvin, Miu Miu, Dior, Céline et Anthony Vaccarello chez Saint Laurent font tous appel au noir dans leurs collections, évoquant ainsi une silhouette féminine, forte et assurée. Jamais fragile, même si un peu moins provocante.

Modernité intemporelle


Pourtant, le noir a eu du mal à s’imposer comme une véritable couleur, comme se plaît à le raconter Michel Pastoureau, historien et spécialiste des couleurs et des symboles. Dans Noir. Histoire d’une couleur (éd. Seuil, 2008), Pastoureau explique que “pendant près de trois siècles, le noir et le blanc ont (…) été pensés et vécus comme des ‘non-couleurs’, voire comme formant ensemble un univers propre, contraire à celui des couleurs”. Il faudra attendre 1910 et les artistes peintres de cette époque pour redonner au noir le statut de couleur perdu à la fin du Moyen Âge. Cependant, comme l’historien le rappelle dans son ouvrage, “ce sont surtout les designers, les stylistes et les couturiers qui ont assuré sa présence et sa vogue dans l’univers social et la vie quotidienne”. En effet, contrairement au noir des villes industrielles, le noir du design a un raffinement, une élégance, en un mot, une modernité, qui lui sont propres. On pense bien entendu à cette petite robe noire, créée par Gabrielle Chanel en 1926, qui a su traverser les époques et reste aujourd’hui intemporelle. Il paraît que Paul Poiret lui aurait demandé si elle portait le deuil, ainsi vêtue de noir. “Oui, je porte le deuil de vous”, lui aurait rétorqué Mademoiselle, affirmant ainsi la pérennité de son règne et celle de sa couleur fétiche. “Toutes les femmes, absolument toutes, sont vêtues de cette couleur ; seuls quelques hommes osent parfois les couleurs vives. (…) Le noir est à la fois moderne, créatif, sérieux et dominateur”, conclut Michel Pastoureau, évoquant la modernité du noir. Notons toutefois que cette couleur n’est pas toujours un choix.

soulages.jpg
Peinture 202 × 255 cm, 18 octobre 1984, de Pierre Soulages, présentée dans l’exposition “Noir, c’est noir ? Les Outrenoirs de Pierre Soulages”, à l’École polytechnique fédérale de Lausanne, jusqu’au 23 avril ( www.epfl.ch).
diornoir.jpg
Dior printemps-été 2017.
saintnoir.jpg
Saint Laurent par Anthony Vaccarello printemps-été 2017.
rnoir.jpg
Céline printemps-été 2017.
noirr.jpg
Miu Miu printemps-été 2017.

Une couleur imposée


“Dans nos sociétés occidentales, le noir est avant tout une couleur associée au deuil, comme nous le montrons à travers plusieurs tenues, telle une robe noire portée à la mort du pape Pie XI (en 1939). C’est la couleur de l’humilité, du retrait. Sobre et discrète, ce qui sied parfaitement au milieu protestant du xvie siècle car, dans notre culture, le vêtement est associé au péché originel d’Adam et Ève”, explique Denis Bruna, commissaire de l’exposition “Tenue correcte exigée, quand le vêtement fait scandale”, qui se tient au musée des Arts décoratifs, à Paris, jusqu’au 23 avril. “Cette couleur est liée à la mode à partir du xve siècle, lancée par le duc de Bourgogne Philippe le Bon. Il l’impose à sa cour et elle va se répandre à la cour d’Espagne dans les siècles suivants. Il reste une tradition du noir comme couleur habillée aujourd’hui avec le costume et le smoking”, poursuit-il. Vu son histoire, le noir n’est donc pas une tendance mode, il s’inscrit dans la durée et finit par revêtir un caractère obligatoire. Car s’il est présent sur les podiums lors des défilés, le noir l’est aussi dans la rue, ce qui lui confère plusieurs significations. “Plusieurs fois, alors que je préparais l’exposition, je me suis amusé à compter le nombre d’hommes que je voyais en manteau noir. Il y en a en général huit sur dix”, s’amuse le commissaire, historien spécialiste des représentations du corps et des usages vestimentaires. Loin d’être une simple élection esthétique, cet attrait pour le noir reste souvent imposé dans le monde du travail. Déambulez dans les rayons des grands magasins : cheveux impeccables, pull et pantalon noirs, l’uniforme des vendeuses et des vendeurs a pour objectif de les différencier de la clientèle mais aussi de faire appel au standing qu’évoque le noir. De la même manière, si vous observez les couloirs du métro ou les grands boulevards tôt le matin, vous verrez une nuée d’hommes en costume noir parcourir la ville à pas pressés. Cette couleur est devenue universelle. Mais le noir est aussi la couleur de la simplicité, avec elle on s’habille sans réfléchir. Une manière d’éviter le regard inquisiteur de l’autre, de se sentir en confiance quel que soit son environnement. N’est-ce pas Proust qui, dans Du côté de chez Swann, décrivait un personnage en ces termes : “En robe noire comme toujours, parce qu’elle croyait qu’en noir on est toujours bien et que c’est ce qu’il y a de plus distingué” ?

La couleur reine de nos dressings renvoie autant à l'élégance d'une robe du soir qu'à la mode populaire ou subversive. Qu'on l'adopte pour passer inaperçu ou pour protester, la porter est loin d'être aussi neutre qu'on ne le croit...

Le pigment de la contestation

Cependant on mentirait si on faisait du noir la couleur officielle pour passer inaperçu. Elle est aussi la couleur privilégiée pour protester et se faire entendre, voire affirmer une certaine radicalité, une appartenance idéologique. On pense au noir policier et totalitaire des régimes fascistes des années 1930, comme les “chemises noires” (camicie nere) de Mussolini ou les nazis, mais aussi aux Black Panthers, aux gothiques et aux “blousons noirs”. “Dans les milieux de la marginalité, cette couleur est forte parce qu’elle évoque la rébellion, les blousons noirs des motards. Le blouson noir a été récupéré dans la haute couture par Yves Saint Laurent, qui était directeur artistique de Dior à l’époque. Il l’a repris et en a fait un blouson chic de luxe en crocodile noirci, ce qui a été très mal vu et a précipité son départ”, rappelle Denis Bruna. Pour ces groupes en marge de la société, le noir a été un instrument de rupture avec les codes vestimentaires établis, et c’est encore le cas aujourd’hui. Côté mode aussi, le noir a pu être un moyen de se distinguer de ce que pouvaient proposer les autres créateurs. “Ici, le noir est si noir qu’il vous frappe comme une gifle. C’est un noir épais, espagnol, presque velouté, c’est une nuit sans étoiles, tout autre noir paraît presque gris”, écrit en 1938 le Harper’s Bazaar à propos du premier défilé de Cristóbal Balenciaga à Paris. Cette citation est dans le catalogue de l’exposition “Balenciaga, l’œuvre au noir”, au musée Bourdelle à Paris à partir du 8 mars, sous la direction de Véronique Belloir, chargée du département haute couture au palais Galliera. “Dans sa façon d’aborder la mode, pas de facilité, pas même dans la séduction. Le noir, il le choisit comme une non-couleur pour mettre en avant les proportions et le volume d’une pièce”, expliquet-elle. Quand on regarde les archives de la maison espagnole, on a l’impression que le noir agit également comme une manière de mettre le monde à distance, de créer une respiration entre le vêtement et le corps : “Le noir vous met à distance. On disait que lorsqu’une femme rentrait dans une pièce en Balenciaga on la voyait avant tout”, renchérit Véronique Belloir. Dans les années 1980, ce sont les créateurs japonais qui, reprenant l’exemple de Balenciaga, utiliseront le noir comme une manière de se démarquer. “La mode était festive, c’était l’époque de Montana, de Mugler, et française dans la tradition. On voit arriver Rei Kawakubo et Yohji Yamamoto et ça a provoqué un véritable malaise. On a parlé de ‘péril jaune’, de ‘mode post-Hiroshima’”, rappelle Denis Bruna. Mais quelle place occupe le noir aujourd’hui ? Il semblerait que la jeune création l’ait laissé de côté au profit des couleurs. “Aujourd’hui, la couleur a une place importante et je ne sais pas comment le noir va évoluer. Il y a eu tellement d’évolutions, est-ce qu’on est à un tournant ? Est-ce qu’il a encore aujourd’hui la même signification que dans les années 1980 ou 1990 ? La couleur a peut-être supplanté le noir”, s’interroge Véronique Belloir. Réponse sur les podiums des prochaines fashion weeks…

Expositions “Tenue correcte exigée”,
jusqu’au 23 avril au musée des Arts décoratifs,
à paris (www.lesartsdecoratifs.fr)
et “Balenciaga, l’œuvre au noir”,
du 8 mars au 16 juillet au musée Bourdelle,
à paris (www..palaisgalliera.paris.fr, hors les murs). 

Partager l’article

Tags

Articles associés

Recommandé pour vous