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Maripol : "je suis allée au mariage de Madonna avec Keith Haring".

Styliste, créatrice et photographe, Maripol a croisé à New York les personnages les plus excitants du film de l’époque... Du Studio 54 à la Factory, des rencontres avec Madonna, Keith Haring ou Grace Jones c’est tout le downtown new-yorkais des eighties que la Française a immortalisé avec ses Polaroid. Rencontre.
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Texte par Thibault de Montaigu

Comment une étudiante des Beaux-Arts de 22 ans se retrouve projetée dans le New York de la fin des années 1970 à côtoyer Andy Warhol, Jean-Michel Basquiat et Keith Haring ?

Maripol :
C’est l’amour qui m’a amenée là bas. J’ai rencontré à Paris un photographe suisse italien, Edo Bertoglio. Il est parti là-bas en éclaireur et j’ai décidé de le suivre. On a d’abord emménagé dans un appart de la 84e Rue avant de s’installer dans un loft downtown. Edo était un fou de moto et on se baladait tout le temps sur sa Harley. J’étais habillée tout en cuir, avec des cuissardes, très punk chic. On faisait toujours des photos ensemble et comme je ne trouvais rien qui me plaisait, j’ai commencé à fabriquer des trucs moi-même. On allait souvent à Enchanted Garden, le club où tout le monde allait faire la fête avant que n’ouvre le Studio 54. Je me souviens qu’il y avait Grace Jones, Pat Cleveland, tous les mannequins de l’époque qui étaient beaucoup plus fun que les supermodels des années 90. Un jour, alors que j’étais là-bas, une femme qui travaillait pour Fiorucci a flashé sur mes boucles d’oreille – des poissons aux couleurs flashy qui bougeaient dans tous les sens – et m’a dit : “J’en veux 300 paires !” C’est comme ça que je me suis retrouvée à dessiner la toute première collection bijoux pour eux.

 

 

On a l’impression que tout se passait toujours la nuit à cette époque…

Oui c’est vrai. C’est là que les rencontres se faisaient. Il y avait un mélange de gens et de classes incroyables. Tout était dans l’instantané. C’est comme ça d’ailleurs que j’ai commencé à prendre des Polaroid. C’était ça, New York. Si on avait une inspiration, une envie, on la réalisait sur le champ. On n’attendait pas des siècles pour s’y mettre. À l’époque, on n’avait pas besoin de gagner beaucoup d’argent pour être créatif. Les loyers n’étaient pas chers. Il suffisait qu’on fasse un boulot par mois et ça payait le loyer. Avec Edo, on avait un crédit dans une épicerie italienne, au coin de la rue. Le mec gardait une note et quand on avait de l’argent, on allait le payer. On se nourrissait de lait et d’énormes sandwiches. Comme ça, au moins, on savait qu’on n’allait pas crever de faim. On était un peu considéré comme de l’euro trash par les Américains.

 

 

Qui étaient vos grands frères là-bas ?

Andy Warhol, bien sûr. Je connaissais déjà son travail à travers ses films que j’adorais. Un jour j’étais avec Bernard Picasso, le petit fils de Picasso qui avait 17 ans et habitait à la maison. Je lui ai dit sur un coup de tête : “Allez viens. On va à la Factory.” Je connaissais Ronnie Cutrone, l’assistant de Warhol qui m’avait déjà proposé de passer. J’ai inventé une robe en tube à partir de mètres de tissu en coton un peu stretch que j’avais découpés. J’avais enfilé des hauts talons. Quand Andy m’a vue, il a demandé à Ronnie : “Oh ! Who’s that sexy girl ?” Et c’est parti comme ça. On est devenu amis avec le temps. Surtout à cause de Keith Haring dont j’étais proche et auquel j’ai consacré un documentaire. Je me souviens qu’on est allé au mariage de Madonna ensemble. Tous en première classe, on s’est bien marré ! Il était fan de ce que je faisais. Après quand j’ai quitté Fiorucci et que j’ai monté ma boutique-galerie Maripolitan, il venait tout le temps m’acheter des trucs. C’est une des personnes qui m’a le plus appris.

 

 

Un des meilleurs témoignages de l’époque c’est le film “Downtown 81” écrit par Glenn O’Brien, réalisé par Edo Bertoglio et que vous avez produit. Comment est née l’idée ?

Je sentais qu’il se passait quelque chose. Après le Studio 54, on a vu les groupes punk qui arrivaient d’Angleterre au Max’s Kansas City où tout le monde se retrouvait, le hiphop, la musique new wave… Nous là-dedans, on était comme des voyeurs. J’ai dit à Edo qu’on devrait faire un film sur toute cette ambiance et j’ai écrit les deux premières pages d’un synopsis : l’histoire d’un artiste qui se balade dans les rues de New York. J’en ai parlé à mon patron Fiorucci qui m’a dit tout de suite : “Fais-le, fonce”. Il a trouvé le fric en Italie. On connaissait bien Glenn O’Brien avec qui on avait failli monter un magazine. Il s’est mis à écrire le script puis on a recruté des techniciens, des syndiqués qui se sont retrouvés au milieu de cette bande de dingos qui n’avait jamais fait de cinéma, c’était quelque chose à voir !

Jean-Michel Basquiat dans le rôle principal, il fallait oser aussi… Il faisait déjà partie de la famille ?

En réalité, le film était d’abord fondé sur un copain à lui, Danny Rosen. C’était un jeune poseur, très beau, très mystérieux, habillé façon années 1940, qui ne foutait pas grandchose. Le seul problème c’est qu’il ne venait jamais aux rendez-vous, ça devait l’emmerder sans doute. Depuis, il est devenu pêcheur et a déménagé en Irlande. Du coup, Jean Michel l’a remplacé et Glenn a réécrit tout le film autour de lui. À l’époque, il n’était pas encore peintre. Il griffonnait tout le temps et écrivait ses poésies sur les murs mais il a réalisé ses premiers tableaux pour les besoins du film. L’histoire d’un mec qui se balade avec sa peinture pour payer son loyer, on l’a inventée ! Il a réalisé son tout premier dessin chez moi d’ailleurs. Il habitait souvent à la maison. Dans ces années-là, il n’y avait pas beaucoup de gens pour héberger un jeune Black sans argent mais en tant qu’Européens, Edo et moi nous étions très ouverts. On a senti tout de suite qu’il avait quelque chose de spécial. Au début, ses tableaux étaient un peu naïfs et maladroits mais ils exprimaient une vraie sensibilité. Et puis il y avait ce côté voodoo. Je me souviens d’un soir en particulier. Nous étions couchés lorsque nous avons entendu un grand bruit dans la rue. On s’est aussitôt précipité à la fenêtre : c’était un taxi qui était rentré dans une petit camionnette. Alors, on a regardé Jean-Michel qui était à poil et qui était rentré un quart d’heure auparavant avec une petite toile toute fraîche : un accident entre une voiture et une petite camionnette exactement comme celle en contrebas. Ça m’a donné des frissons !

 

 

Parmi les figures de votre entourage, il y en a une qui se distinguera, c’est Madonna. Aujourd’hui, vous souvenez-vous encore de votre première rencontre ?

Bien sûr, c’était un soir au Roxy, le club hip-hop de l’époque. Tous les kids du Bronx venaient là. Afrika Bambaataa en était le DJ. Il y avait une ambiance incroyable. À un moment, un copain, Fab Five Freddy, qui devait monter sur scène pour faire un rap me demande de lui trouver des petites nanas qui seraient prêtes à danser. Je vois Madonna sur la piste et je lui demande d’emblée : “Est-ce que vous avez un joli soutien-gorge ?” On a tout de suite sympathisé. Non seulement elle est montée sur scène danser en soutif mais elle m’a repris l’idée par la suite ! Quelques jours plus tard, elle est venue chez moi et m’a demandé de faire son look pour sa première pochette de disque. Je l’ai habillée comme un arbre de Noël avec tous mes bijoux. Ça n’a pas plu à la maison de disques mais on a quand même continué à travailler ensemble. J’ai fait plusieurs séries avec elle dans des magazines, et puis je me suis battu pour qu’elle vienne à Paris en 1983 pour l’ouverture de la boutique Fiorucci, rue de Passy, alors que personne ne la connaissait. On avait organisé une fête énorme avec les New York City Breakers. Oliviero Toscani a même fait des photos de cette soirée, mais il les a hélas perdues. Un an plus tard, j’ai réalisé la pochette de l’album Like a Virgin.

 

 

C’est dur d’être encore inspiré quand on a vécu la Factory de Warhol ?

Tout ce qui est novateur m’inspire de toute façon. J’adore la marque Vetements par exemple. Ou les galeries du Lower East Side où je découvre encore beaucoup de jeunes artistes. Je fais le Spring Break en mars qui est la seule foire dont les artistes sont les commissaires. Je vais y créer une installation appelée “Disco Queen” autour de l’image narcissique que véhicule le selfie. Car, sans vouloir me vanter, j’ai quand même inventé le selfie en retournant mon Polaroid. Je me demande d’ailleurs si les types d’Instagram ne sont pas un peu inspirés de mon livre Maripolarama avec sa forme carrée qui collait à mes Polaroid justement. Mais enfin c’est une autre histoire…


“Maripolarama” à l’espace galerie d’Agnès b.,
6 rue du Jour, Paris 1er, du 30 mars au 22 avril.

www.maripol.com

 

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