Pop Culture

Les Simpson: 28 ans de rire (très) jaune

by Jean-Pascal Grosso
11.05.2017
Vingt-sept saisons de bons et (dé)loyaux services rendus à la ville de Springfield et à la chaîne Fox. Et la 28eme qui vient de débuter.Lancée en 1989, "Les Simpson" fait désormais partie intégrante de l’histoire de la télévision américaine. Pas mal pour une série foutraque qui, au départ, faisait dans la pitrerie potache.
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Décalé, saugrenu et féroce, ce court-métrage de l’équipe des Simpson, diffusé sur YouTube en 2015, pendant la campagne présidentielle, intitulé Trumptastic voyage. Bart y fait un voyage fantasmagorique dans la perruque de Donald Trump.
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Les rockers aiment Homer et réciproquement. De g. à dr. : Elvis Costello, Tom Petty, Keith Richards, Mick Jagger, Lenny Kravitz et Brian Setzer.
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Dans Simpson Horror Show, diffusé en 1996 aux États-Unis, deux extra-terrestres usurpent l’identité de Bob Dole et Bill Clinton afin de gagner l’élection présidentielle de 1996.

94 pays

ont acheté les droits de diffusion des Simpson

 

 

1 M $

le coût d'un épisode pour six mos de travail

 

 

200

personnes oeuvrent sur chaque épisode

 

 

500 M $ 

la fortune personnelle du créatur des Simpson

 

 

527 M $

les recettes mondiales pour Les Simpson, le film (2007)

 

 

27 800 000

spectateurs lors de la première saison aux États-Unis 

 

 

8 300 000

spectateurs pour Teenage Mutant Milk-Caused Hurdles, l’épisode le plus regardé de la 27e saison aux États-Unis 

 

 

100 prix

récoltés durant toute leur "carrière"

 

 

5 Md $

le montant des ventes de produits dérivés 

Matt Groening, le créateur des Simpson, l’admet volontiers : niveau scolaire, gamin, ses aptitudes n’avaient rien à envier à celles de l’incorrigible Bart, sa créature au prestige aujourd’hui planétaire. "L’école, se souvient-il, c’était le seul endroit où on me fichait la paix pendant que je dessinais."

Revenir sur la genèse des Simpson, cela équivaut désormais à se repasser un classique de la télévision américaine entamé à la fin du XXe siècle. Une série de sketchs imaginés par Groening, jusque-là apprenti gribouilleur dans la mouvance punk du L. A. de la fin des années 1970, et destinés à l’émission « The Tracey Ullman Show  » – qui se souvient ici de la comédienne et chanteuse britannique qui monta un véritable empire du divertissement aux États-Unis dans les années 1980-1990 ? Des petites séquences de quinze secondes ("Des formats courts que nous avons appris à truffer de gags", raconte Groening) qui très vite allaient se transformer en une série lancée sur la Fox un soir de décembre 1989, le 17 très exactement, pour partir ensuite à la conquête de la planète et révolutionner à jamais l’animation sur le petit écran. Car sans Les Simpson, peut-on croire que les séries d’animation American Dad!, Les Griffin (Family Guy en VO)et même BoJack Horseman auraient droit de cité aujourd’hui à la télévision ? "Personne dans notre équipe n’avait imaginé que la série aurait un tel succès" temporise néanmoins l’aimable Matt. Retour sur un phénomène à l’ampleur inattendue.

La série de tous les records

Rupert Murdoch l’avoue sans détour : sans l’illustre et trash famille couleur jaune d’œuf, jamais le propriétaire de la chaîne Fox n’aurait pu aussi facilement étendre son pouvoir sur le continent nord-américain. Vingt-huit ans après sa création, Les Simpson est aujourd’hui diffusé dans 94 pays. Au fil des saisons, s’imposant comme une arme de fructification massive, la série aura rapporté plus de cinq milliards de dollars en merchandising. Faramineux. L’indomptable Bart va même jusqu’à faire la couverture du très vénérable Time Magazine, le 31 décembre 1990, dessiné d’une main étrangement approximative par Groening. Le succès est donc total, planétaire, historique. "Travailler sur Les Simpson, c’est comme entrer en religion", analyse, sans rire, James L. Brooks, le producteur qui, dans ses bureaux de Gracie Films, est à l’origine (financière) de tout. "Ce n’est pas une question d’ego. Quand un épisode ne fonctionne pas, nous nous sentons tous mal. C’est cette unité qui fait que nous gardons notre grande liberté créative et que nous aimons nous rendre au travail tous les jours." Aujourd’hui, la fortune de Matt Groening est estimée à 500 millions de dollars. En 2011, il s’offrait une hacienda avec terrain de tennis en plein cœur de Santa Monica. Un incroyable revirement de fortune pour l’ex-enfant terrible de Portland, Oregon.

"Irrévérencieux sans jamais être réellement méchants, Les Simpson deviennent l’endroit télégénique où il faut être vu […] Les Rolling Stones, les Ramones, Johnny Cash, ainsi que Michael Jackson, un ancien résident du 10 Downing Street (Tony Blair) […] se sont amusés à prêter leur voix."

Les Simpson, de gauche ?

Qu’est-ce qu’une série comme Les Simpson fiche sur la Fox ? La question ne mit guère longtemps à émerger. Des cohortes de fans s’émouvaient en effet que les aventures d’une famille aussi effrontée, peu respectueuse des sacrosaintes valeurs américaines, puisse être diffusée sur le réseau Fox, qui comprend dans son giron la chaîne d’information ultraconservatrice Fox News, bras armé médiatique de Trump lors des dernières élections américaines. Lors de la rediffusion sur la Fox du tout premier épisode des Simpson (Noël mortel) pour honorer les 25 ans de la chaîne, les créateurs de la série se sont permis de rajouter à la fin de l’épisode un carton/appendice sur lequel on pouvait lire : "Félicitations la Fox pour ces 25 ans... On vous aime toujours. (Ceci n’inclut pas Fox News)." "C’est vrai que, dans l’équipe, nous sommes en majorité des progressistes (liberals en VO)", admet Groening… qui n’hésite pas à évoquer ses patrons "des hautes sphères capitalistes" comme des gamins mal dégrossis. "Chaque fois que vous essayez d’être conciliants, comme avec le gros con de la cour de récré, ils prennent ça comme un signe de faiblesse", analyse-t-il. Cette inclination politique a donné naissance à plusieurs personnages emblématiques : Ned Flanders, voisin souffre-douleur à la christianité raillée en permanence, le chef Wiggum, policier incompétent corrompu jusqu’au trognon, ou encore le pasteur Lovejoy, blasé et indifférent à la destinée de ses ouailles. L’autorité morale en prend un sacré coup : "C’est un beau message que nous passons aux plus jeunes !", se marre le démiurge doré sur tranche.

Homer contre l’Amérique

Couvert de gloire, irrévérencieux sans jamais être réellement méchant, Les Simpson devient l’endroit télégénique où il faut être vu… ou entendu. Les Rolling Stones, les Ramones, Johnny Cash, ainsi que Michael Jackson, un ancien résident du 10 Downing Street (Tony Blair) et Thomas Pynchon, l’équivalent littéraire de Terrence Malick – mystérieux, taciturne et allergique aux médias – se sont amusés à prêter leur voix aux personnages de la série. À l’inverse, Les Simpson s’est invité dans la vie réelle lors d’un mémorable discours de George Bush Sr de 1992. En référence aux membres télévisuels de La Famille des collines (Les Walton en VO), des héros du quotidien très méritants durant la Grande Dépression, l’orchestrateur de l’opération Tempête du désert avait déclaré que la famille américaine se devait de "ressembler plus aux Walton qu’aux Simpson." Groening ironise : "J’ai trouvé cela très flatteur." Peu complaisants envers le déroutant Bill Clinton (Moe, le patron de bar dépressif, le prie sèchement de "retourner bosser" en le regardant jouer du saxophone), farouchement anti-Bush Jr, forcément pro-Obama via un petit clip sorti en 2008 où le vote de Homer est truqué par les supporters de John McCain (ce soutien aurait, selon la rumeur, coûté à Groening sa série SF Futurama sur la Fox, plus vraisemblablement victime d’audiences "décevantes"), Les Simpson se veut le flambeau d’un esprit libertaire, séditieux et potache qui trouve ses racines dans Lampoon, la feue revue satirique lancée par trois anciens étudiants de Harvard. Leur dernier "exploit" en date ? Un épisode ressorti lors de la victoire de Donald Trump dans la course à la Maison Blanche. Dans Les Simpson dans trente ans, diffusé en 2000, 17e épisode de la 11e saison, Lisa fait un bilan – catastrophique évidemment – sur l’homme d’affaires après son passage par le Bureau ovale. "C’était absurde à l’époque. Ça l’est devenu bien moins lorsque son discours a commencé à atteindre beaucoup d’Américains", s’assombrit Brooks.

"Farouchement anti-Bush Jr, forcément proObama via un petit clip sorti en 2008 où le vote de Homer est truqué par les supporters de John McCain […], Les Simpson se veut le flambeau d’un esprit libertaire, séditieux et potache qui trouve ses racines dans Lampoon, la feue revue satirique lancée par trois anciens étudiants de Harvard."

Boucler la boucle

Les Simpson viennent de signer pour deux nouvelles saisons. Soit, en 2019, 669 épisodes au compteur. Plus que la série Gunsmoke, jusqu’alors la plus longue de la télévision américaine avec 635 épisodes. "Les Simpson a tellement apporté à la chaîne, au studio, à tout le monde à la Fox…" se sont empressés de déclarer les dirigeants de Fox Television Group, Dana Walden et Gary Newman. Que reste-t-il du cri du cœur de Groening au début des années 2000 : "La Fox ne nous aime pas" ? "C’est formidable de voir que, malgré tout le sang neuf qui nous a rejoint au fil des ans, il reste tant de personnes dans l’équipe qui étaient présentes à ses prémices", s’enthousiasme de son côté James L. Brooks. Les Simpson est toujours suivi par un peu plus de quatre millions de spectateurs aux États-Unis. Un chiffre plus qu’honnête après vingt-huit années de pérégrinations, loin néanmoins de la trentaine de millions de spectateurs des débuts. De quoi commencer à imaginer un épilogue à la hauteur de la saga la plus drôle et la plus célébrée de la télévision made in US. Al Jean, showrunner "star" de la série depuis la saison 13, a déjà sa petite idée sur le sujet : "Je me suis toujours dit que l’idéal pour le dernier épisode serait qu’ils se rendent à la soirée de Noël du tout premier épisode. La boucle serait bouclée de telle manière que Les Simpson deviendrait une série sans fin. Enfin, telle est mon idée. Mais personne ne m’a encore demandé mon avis."

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Lisa, présidente des États-Unis, dans l’épisode Bart to the Future (Les Simpson dans trente ans, en VF).
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Bart à New York.
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Portrait de groupe, ascendant Addam’s Family.
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31 décembre 1990, Bart fait la couv’ de Time!
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1995 : les marionnettes des Simpson défilent à Hollywood lors de la Christmas Parade.
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Accueil royal à Londres pour Homer, en 2003, avec dans leurs propres rôles : l’auteure J. K. Rowling, le Premier ministre Tony Blair, le militant LGBT et acteur sir Ian McKellen (le Gandalf du Seigneur des anneaux).
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Avec Mel Gibson, dans la saison 11.

MATT GROENING

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Naissance en 1954 à Portland. Arrive à Los Angeles en 1977 après des études d’art dans l’État de Washington. Premier succès dans les années 1980 avec Life in Hell, série de comic strips sur un lapin nihiliste. Et premiers produits dérivés. Il imagine en quelques coups de crayons Les Simpson, inspirés de sa propre famille, en 1985, sur la demande de James L. Brooks. En 1998, il lance la série Futurama, au destin turbulent – "La pire expérience de [sa] vie d’adulte", selon lui – et qui connaîtra une nouvelle vie sur Comedy Central. Aujourd’hui, à 63 ans, richissime, il reste le producteur exécutif de la série.

JAMES L. BROOKS

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Les Simpson n’est qu’une partie de la vie riche et prolifique de James L. Brooks, né à Brooklyn en 1940. En 1983, il réalise le film Tendres Passions, qui récolte cinq Oscars dont celui du meilleur film et du meilleur réalisateur. Pour le pire et le meilleur (1997), avec Jack Nicholson, est un autre de ses grands succès. On lui doit, en tant que producteur au cinéma, Big, La Guerre des Rose, Jerry Maguire. À la télévision, "The Tracey Ullman Show" lui sert de prétexte pour lancer Les Simpson, commandé à Groening. Il participe aussi au scénario des Simpson, le film en 2007.

SAM SIMON

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Il voit le jour en 1955, à Los Angeles. Après des études à Stanford, il début comme auteur de bandes dessinées pour se reconvertir comme scénariste pour des séries cultes comme Taxi (avec Andy Kaufman) et Cheers (avec le jeune Woody Harrelson). James L. Books ayant produit Taxi, il est invité à travailler sur Les Simpson, dont il signe huit épisodes et sur lesquels il laisse une profonde empreinte. Il quitte la série en 1993, riche de plus d’une centaine de millions de dollars. Il décède d’un cancer en 2015 et livre sa fortune à des fondations pour la protection des animaux.

AL JEAN

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À la fois producteur (244épisodes) et scénariste de la série, Al Jean voit le jour à Detroit en 1956. Diplômé de Harvard, il débute comme scénariste sur la série comique Alf avec un ancien ami de fac, Mike Reiss. Le tandem se retrouve sur Les Simpson et fait partie du premier pool historique de scénaristes. Il quitte Les Simpson après la saison 4 pour créer, toujours avec Reiss, la série animée Profession critique, un succès d’estime. Showrunner sur les saisons 3 et 4, Al Jean a pris les rênes de la série depuis la saison 13. C’est à lui que l’on doit la maturité des Simpson, l’acuité de son regard sur les travers de la société américaine, et sa consécration à l’international.

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