Pop Culture

Le grunge s'est-il embourgeoisé ?

by Mathilde Berthier
09.01.2017
Le culte du non-style, né à Seattle dans les années 1980, revient en force sur les podiums de l’hiver. La nonchalance mythique des grandes icônes du rock alternatif inspire des silhouettes à l’hétéroclisme controversé. Mais, tiraillé entre ses origines et la politique du luxe, le grunge n’aurait-il pas perdu son âme ?
L'art du laisser-aller
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Au confluent du rock et du punk, le grunge voit le jour au milieu des années 1980, sur le côte ouest des États-Unis. L’émergence progressive du rock alternatif et la naissance de groupes comme Nirvana ou Pearl Jam esquissent une mode aux antipodes de la mode. Le succès international de "Nevermind", second album de Nirvana, propulse son leader Kurt Cobain au rang d’icône et contribue à la popularité du style grunge. Le chanteur américain rejette tout impératif de représentation : pour lui, la scène est un lieu de sincérité et de libération aussi bien musicales qu’esthétiques, où les excès du luxe n’ont plus leur place.

Avec la naissance du grunge commence l’éternel débat du style et de la ligne. Le libre arbitre dicte sa loi : des matières aux finitions en passant par les jeux de superposition, le parti-pris général est le laisser-aller et la négligence. Saturés de strass, de paillettes et d’épaules XXL, les créateurs se laissent tenter par la rébellion en germe dans les rues de Seattle, et s’emparent des anti-codes du genre. 

Le culte du vêtement seconde peau, fer de lance des années disco, est concurrencé par l’avènement de formes oversize, qui conviennent aussi bien à l’homme qu’à la femme. Les vêtements utilitaires (combinaisons de travail, chemises de bûcheron, etc.) sont légion et promeuvent le pragmatisme face à l’opulence. Épicentre du mouvement grunge, le jean est le lieu de toutes les déstructurations et s’assume déchiré, délavé, effiloché… et forcément sale.

Le grunge, en voie d'aseptisation ?
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Un temps délaissé au profit des styles rockabilly et punk, le grunge réintègre les mood boards dès les années 2010. C’est Hedi Slimane qui, vingt ans après le mort de Kurt Cobain, redonne ses lettres de noblesse au genre culte des  années 1985/1990 : le créateur américain se replonge dans les archives de la Côté Ouest et fait revivre l’esprit vindicatif des festivals de rock alternatif donnés à Seattle. Dans le contexte "Saint Laurent", cette prise de position divise : le style d’une Courtney Love a-t-il sa place sur les runways mythifiés de la griffe ?

Dans une maison coutumière du scandale, ce n’est pas la rébellion qui pose problème, mais la réappropriation littérale du style grunge. Sous l’égide d’Hedi Slimane, le podium Saint Laurent est une scène où s’expriment de jeunes artistes dans le vent. Julia Cumming, la leader du groupe brooklynien Sunflower Bean, prend part aux différents shows de la marque, et brille dans ses sapes d’icône new age : collants troués, robe en cuir, perfecto et rouge très "hot".

Le charisme de cette allure frappe fort : les nostalgiques y voient un manifeste, dans un monde où l’obsession du contrôle régit même nos styles. Les détracteurs y devinent un acte de mauvaise foi, car ces silhouettes sont, quoi qu'il en soit, assujetties au luxe et à l’outrance… Faut-il dompter l’indomptable, ou laisser au mythe son degré de mystère ?

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