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Cinéma : le boom du serial killer vintage

Tandis que le nouveau film de Quentin Tarantino sur Charles Manson est très, très attendu cet été, se multiplient les séries documentaires ou films autour de Ted Bundy sur Netflix – notamment avec le playboy Zac Efron ! Les meurtriers en série des 60s et 70s semblent fasciner plus que jamais.
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"Juste en deuxième colonne / Y a le voyou du jour / Qui a une petite gueule d’amour / Dans la rubrique du vice / Y a l’assassin de service [...] S’il doit se mettre à table / Que j’aimerais qu’il vienne / Pour se mettre à la mienne”, chantait Barbara dans Si la photo est bonne, en 1967. La voix piquée d’un rire noir, la chanteuse de minuit s’y fantasmait en femme de président de la Répu- blique graciant un condamné à mort trop beau pour être guillotiné. Le genre de vertige qui, onze ans plus tard et en Floride, allait monter à la tête d’une partie de l’Amérique lors des deux procès de Ted Bundy. Parce qu’outre l’effroi sus- cité par la monstrueuse cohorte des chefs d’accusation du bonhomme (enlèvements, meurtres, viols à répétition et nécrophilie), le jugement du serial killer le plus cute des seventies provoqua deux choses tout à fait inattendues : l’incrédulité et l’innamoramento.

L’incrédulité, d’abord, parce qu’il était impensable pour certain(e)s qu’un mormon républicain puisse fracturer des dizaines de crânes féminins sur son temps libre. L’innamoramento, ensuite, parce que si Bundy – qui se défendait lui-même – ne sut pas s’attirer les grâces de la cour, il fit chavirer des cœurs. Au point de demander (et surtout d’obtenir) la main de son amie Carole Boone en plein procès. Au point aussi d’avoir des groupies qui, comme l’explique le journaliste Stephen Michaud, son confident des dernières heures, imitaient l’allure de ses victimes : “On supposait alors qu’elles portaient toutes des cheveux longs séparés par une raie au milieu et des boucles d’oreilles créoles [...] Les femmes venaient donc au tribunal avec les mêmes bijoux et la même coiffure pour séduire Ted.” Le nom du phénomène ? L’hybristophilie. Soit une attirance sexuelle provoquée par un criminel, et nourrie par l’étrange certitude d’être la seule personne capable de le ramener dans le droit chemin.

Groupies énamourées
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Pourtant, Bundymania ou non, le psychopathe fut condamné à mort, et ses meurtres qualifiés, par le juge Edward Cowart, “d’extrêmement tordus, incroyablement diaboliques et ignobles”. Soit, en VO, “extremely wicked, shockingly evil and vile”. Une formule qui se trouve être le titre d’un film de Joe Berlinger sorti en mai sur Netflix et entièrement consacré au monstre. Avec, dans le rôle principal, la bouille inattendue de Zac “High School Musical” Efron. Centré sur la relation étrangement longue et pacifique de Bundy avec sa compagne Elizabeth Kloepfer (Lily Collins), le film joue les faux candides, dépeint l’animal en bouc émissaire romantique et tire évidemment le fil du scepticisme : comment un homme qui lit sous la couette comme un ado attardé pour ne pas réveiller sa compagne pourrait-il décapiter une femme ? Comment un type qui prépare une omelette au petit matin pour l’enfant de madame pourrait-il faire de ses victimes des pantins de chair ? Plus glacé que glaçant, ce vrai-faux thriller qui choisit volontairement de ne pas pénétrer le mystère Bundy est relativement anecdotique. Ce qui ne l’est pas, en revanche, c’est son existence même, puisqu’Extremely Wicked etc. est le tout dernier maillon d’une chaîne de productions consacrées au tueur de Burlington : le court-métrage Fry Day en 2017, le documentaire en quatre épi- sodes d’une heure Conversations with a Killer: The Ted Bundy Tapes sur Netflix en janvier dernier (déjà signé Joe Berlinger) et le futur Theodore: The Documentary, de Celene Beth Calderon sur HBO cette année. Une obsession pour Bundy qui s’inscrit dans un champ plus large. Il y a deux ans déjà, le film My Friend Dahmer dressait le portrait de Jerry Dahmer, “The Milwaukee Cannibal”, et Netflix récoltait des lauriers avec la série Mindhunter, de David Fincher. Tout le monde attend depuis un an le Once Upon a Time in Hollywood, de Tarantino avec Brad Pitt, Leonardo DiCaprio et Margot Robbie dans le rôle de Sharon Tate qui se déroule au moment de l’assassinat de cette dernière par la bande de Charles Manson. Plus underground, on aura cette année sur le même sujet Charlie Says, de Mary Harron, avec Matt Smith, cette fois plus précisément sur ce gourou pseudo musicien et son groupe de hippies énamouré(e)s en pilote automatique. L’époque a semble-t-il décidé de nous gaver de meurtriers en série. Et surtout, de meurtriers en série vintage.

Peurs contemporaines
Pourquoi ? Tout d’abord parce que certains, comme Bundy, interrogent notre fascinante incapacité à détecter et admettre la monstruosité potentielle des représentants d’une middle class dominante mais constituée de figurants invisibles. Ceux que nous pourrions être. Ceux avec qui nous pourrions vivre. Non, Bundy n’était ni particulièrement beau, ni particulièrement brillant. Nous par- lons là d’un médiocre manipulateur aux traits réguliers, transformé en Apollon  hyperséducteur par l’inconscient collectif pour mieux le singulariser. Et l’extraire d’une masse dont il ne pouvait être l’archétype. Voilà donc pourquoi Zac Efron. Ensuite, et cela ne vous a pas échappé : le monde a changé. Nous ne portons plus de sous-pulls, nous n’écoutons plus (ou moins) Grateful Dead et 856 préservatifs sont vendus dans le monde chaque seconde. Bref, nous ne vivons plus dans les années 70, et le temps pose une barrière immatérielle entre un Bundy et nous. Il est enfin possible de se plonger dans ses atrocités sans les craindre. Au point, même, de permettre le réveil de la Bundymania. Ce que , après la sortie des Bundy Tapes, Netflix avait bien cerné en tweetant ceci : “Nous avons beaucoup entendu parler de la prétendue beauté de Ted Bundy et aimerions rappeler gentiment à tout le monde qu’il y a littéralement des MILLIERS d’hommes sexy sur nos programmes, et que presque tous ne sont pas des meurtriers en série condamnés.”
 

N’avons-nous donc plus peur ? Si, bien sûr, mais d’autres tueurs, plus anonymes (ou “anonymisés”, comme le responsable de l’attentat de Christchurch) arrivent en tête des terreurs contemporaines. C’est en tout cas la théorie du sociologue américain Christopher D. Bader qui, en se fondant sur une étude menée par l’Université Chapman, explique ceci : “Les tueurs de masse ont supplanté les serial killers et sont devenus les croque-mitaines numéro un aujourd’hui.” Figures anesthésiées d’une époque moins paranoïaque, les tueurs en série s’offrent donc à la dissection publique. À nous, les heures d’enquête et de binge-watching morbide sur les dépeceurs d’antan. À nous, la recherche des réponses aux questions restées en suspens. Un exemple ? Si Ted Bundy a bel et bien avoué avoir commis trente meurtres entre 1974 et 1978 avant de griller sur la chaise électrique en 1989, les autorités américaines estiment que le nombre de ses victimes est largement supérieur. Et les progrès des recherches ADN pourraient enfin leur permettre, plus de quarante ans après les faits, de lui coller quelques homicides inexpliqués sur le dos. Que faire de cette possibilité ? De nouveaux documentaires et de nouveaux films. Parce que si nous ne nous rappelons malheureusement pas du nom des femmes tombées sous ses coups de bûche, celui de Ted Bundy , lui, résonnera encore longtemps. Ce qui, en soi, est extrêmement tordu, incroyablement diabolique et ignoble.

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