Faut-il aller voir le nouveau Wes Anderson ?
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Faut-il aller voir le nouveau Wes Anderson ?

Épopée à la gloire des canidés plus coriaces qu'on ne le croirait, L’Île aux chiens de Wes Anderson est un superbe hommage au cinéma japonais et à son regard impitoyable sur notre monde. 
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Pas très kawai, le Japon selon Wes Anderson. Le cinéaste américain situe son nouveau film d’animation au cœur d’une déchetterie à ciel ouvert, sur une île à quelques encablures du pays du soleil levant. Ce dernier est devenu une dictature, où les adorateurs de chats l’ont emporté sur les amoureux des chiens. Accusés de tous les maux, en particulier de la grippe dont ils se retrouvent porteurs, les toutous sont mis en quarantaine sur l’île poubelle. Dans cet environnement, dont l’insalubrité ne cadre pas avec les décors ultra ordonnés de ses films, Wes Anderson s’attache : 1) à la survie des canidés domestiques loin de leur foyer, en particulier un gang de cinq alpha dogs nommés Chief, Rex, Boss, Duke et King. 2) à la recherche d’un sixième, Spots, par son maître le jeune Atari, neveu d’un politicien despotique et meurtrier, le maire Kobayashi, ayant entraîné la déportation canine en propageant le virus grippal – et l’hystérie antichiens – tout en dissimulant le sérum. 

Aboiements de stars 

Autrement dit, cette épopée cartoon mais tragique de chiens devenus brebis galeuses, sur fond de contamination, de rejet de ceux qui dérangent et de peur utilisée à des fins politiques, c’est un peu plus qu’un Disney alternatif. Toujours plus elliptique et speedé, le montage du film, parfois difficile à suivre, semble suggérer à notre regard de devenir celui des animaux. Ils réagissent aussitôt à l’espace, court-circuitent l’analyse par l’instinct et s’orientent grâce aux sons. Et si aucune forme de cuir, de fourrure ou de laine n’a été utilisée dans la production du film, l’animation en stop motion de Wes Anderson a beaucoup gagné en sophistication depuis Le Fantastique Mr Fox (2009). Quoique déchus et ostracisés, les chiens voient d’ailleurs leurs aboiements et leurs jappements retranscrits par les voix des stars (Scarlett Johansson, Bryan Cranston, Edward Norton). Sous la forme de peluches dirigées par Wes le chef marionnettiste, Rex, Duke & co conservent cet air impassible propre à tous les personnages du cinéaste : derrière le masque transparait la douleur, la colère et la tristesse. Greenpeace, les essayistes vegan et les antispécistes qui refusent de placer l’homme au-dessus des animaux seront ravis. Ici, le chien oppressé représente tous les humains aliénés, déplacés et exilés. 

 

Maniaquerie 

Pourquoi le Japon dans ce cas ? Le méchant maire Kobayashi, qui déteste la vérité, la presse libre et la science, qui jette aux détritus tous ceux qu’ils considèrent comme inférieurs, ne pouvait-il pas être américain ? Non, car L’Île aux chiens est d’abord un hommage au cinéma japonais, pas une vile tentative de réappropriation culturelle. Un hommage à un cinéma qui a, comme Wes Anderson, épinglé les travers du Japon (gouvernement militariste, pollution, soumission aux règles sociales les plus strictes) et joué avec ses clichés : parade de sumos, cerisiers en fleurs et dialogues en forme de haïkus. Quant aux sushis, une scène entière de L’Île aux chiens est dédiée à leur confection, car chaque grain de riz doit être à sa place ! L’obsession du contrôle cher au cinéaste américain, pour évoquer paradoxalement le chaos du monde contemporain, se retrouve tout à fait dans la société japonaise. 

 

Chien enragé 

Wes Anderson l’a dit et répété : personne n’a mieux filmé les gouffres qu’Akira Kurosawa, dont il s’est principalement inspiré. On peut voir dans ce gang d’alpha dogs en exil parmi les ordures un reflet des rônins, ces samouraïs dépenaillés chers à Kurosawa, qui errent sur les routes du Japon féodal, abandonnés par leur maître. Sans compter les grands polars de l’auteur qui offrent la vision d’un pays entre corruption politique et bas-fonds apocalyptiques, avec gangsters tuberculeux, toxicomanes aux allures de zombies et cadres supérieurs criminels. Enfin, impossible de ne pas penser à Dodes’Ka-den, situé dans un bidonville. Sans surprise aussi, le premier polar de Kurosawa, qui fut aussi le premier film noir tourné au Japon, en 1949, s’intitulait Chien enragé. 

L’Île aux chiens, de Wes Anderson, avec les voix de Greta Gerwig, Bryan Cranston, Scarlett Johansson… Sortie le 11 avril. 

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