Pop Culture

L'échappée belle

by Baptiste Piégay
29.03.2017
Programmé pour la gloire et les habits de lumière, Talk Talk, groupe emblématique de la new wave anglaise des années 1980, a préféré rejoindre l’ombre et le retrait, en toute quiétude. Et, s’il n’y a aucun anniversaire à saluer, ce n’est pas une raison pour l’oublier.

Texte par Baptiste Piégay
Photgraphie par Grégoire Machoavoine

Enrique Vila-Matas, écrivain espagnol malicieux, se proposait d’en “finir avec les chiffres ronds.” Au lieu de fêter les 50 ans de tel événement, ou le centenaire de la naissance de tel artiste, eh bien, célébrons ses 25 ans. Comme ceux qui nous séparent de la séparation de Talk Talk. Ou les 19 ans du dernier signe de vie discographique de leur leader Mark Hollis (quoique le terme de leader s’accommode très mal à son humilité).

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Près de l’Ircam

It’s My Life, Such a Shame ou Life’s What You Make it : autant de tubes certifiés platine qui assuraient au groupe anglais une exposition médiatique constante, douce à l’ego, un matelas sur lequel sauter pour décrocher encore quelques récompenses sonnantes et trébuchantes. Et puis Talk Talk choisit de faire fructifier le succès en une plante autrement plus stimulante : la liberté créative. En larguant les amarres, le groupe a clôturé une séquence de sa vie, sans regret mais pas sans dommage pour le bien-être de son banquier. À mesure qu’il voguait sur des eaux plus tumultueuses, le public quittait le bateau. Quittant les rives saturées d’outrances des eighties, et une pop synthétique de haute tenue, pour aborder des terres inconnues, peuplées de rêves de jazz, de musique classique, d’envolées improvisées. Bref, loin de Top of the Pops, et plus près de l’Ircam, du côté du pointillisme plutôt que de la peinture au rouleau. Assujetti à l’obligation du tube et à participer au carnaval afférent, le groupe se sent à l’étroit dans l’étreinte de son entourage. À ses débuts, une équipe de stylistes lui fut attribuée. Premier traumatisme pour Hollis : “C’était ridicule, dégoûtant. Mais je ne le regrette pas. Cette expérience m’a renforcé dans mon désir de ne plus me faire avoir de la sorte.”

Une apesanteur de soie

Le tournage du clip de I Believe in You, en 1988, marque un point de non-retour : “Cette vidéo était une terrible erreur. Je pensais qu’en restant assis et en pensant à ce dont parlait la chanson, cela se traduirait dans mon regard. Mais ce n’est pas possible. C’était déprimant, et j’aurais préféré ne jamais l’avoir fait”, déplorait Hollis au magazine Q cette même année. Cet entretien restera sans doute gravé dans les mémoires de l’attaché de presse qui devait présider à la promotion de l’album tout juste paru, Spirit of Eden. “Non”, il ne regardera pas l’objectif pendant la séance photo, “non”, il n’expliquera pas son disque, et “non”, il ne lira pas l’article. Et tout ça avant même la deuxième question. L’album lui-même semblait choisir une voie réticente : six chansons, 15 beats par minute, un chant parcimonieux… Délicate, nuancée, la palette expressive choisissait chaque note, chaque pulsation, chaque mot, avec un soin indiquant que cette singulière affaire d’écrire et d’enregistrer de la musique avait une importance devant tout à l’impérieuse nécessité d’en faire. Et à rien d’autre. Sûrement pas aux contingences extra-musicales. On pourrait vider notre sac de références et faire le malin. Mais non, filez vers l’ordinateur le plus proche et écoutez The Colour of Spring de la voix de Mark Hollis, 47 minutes qui propulsent dans une apesanteur de soie. On se demande comment un type avec un seul cerveau, habitant (a priori) la même galaxie que nous, peut avoir conçu une musique aussi peu commune.

Aucune crise d’ego


Certains guettent les signes émis par d’éventuelles civilisations extraterrestres. D’autres attendent que Mark Hollis sorte de son silence paisible. Paisible ? Comment ça, un homme abandonne le beurre doux de l’amour des fans et l’argent du beurre des tubes barattés à la chaîne sans qu’il soit victime de ses abus chimiques, la cervelle brûlée par les excès, ou d’un crash psychiatrique, tout ce qui fait la matière romanesque des biographies – ou des nécrologies – malsaines de complaisance ? De son plein gré, bien portant ? Sans rejoindre le funeste cortège des légendes enterrées précocement ? Oui, exactement : “C’est comme s’il avait changé de boulot”, disait Nigel Reeve, responsable du catalogue chez EMI, pour évoquer Hollis au Guardian, dans l’édition du 13 septembre 2012. Aucune crise d’ego, donc, aucune friction entraînant d’irréparables déchirures. Même l’inévitable procès avec la maison de disques a fait place à des relations cordiales. Comme ils avaient envie de faire de la musique ensemble, les membres du groupe ont voulu se taire ensemble. Un album solo et quelques pièces instrumentales pour Hollis, divers projets pour ses anciens partenaires, et rideau. Mais ce n’est pas parce qu’il est tiré qu’il ne se passe rien de l’autre côté. Quelque part dans le Suffolk, dans un presbytère rénové, Mark Hollis peint, écrit, joue du piano ou avec ses enfants, regarde des matchs de football ou ne fait rien de tout ça. Ce qui sera toujours une autre façon d’être exactement celui qu’il veut être. Et cela, à la réflexion, ressemble d’assez près à l’idée que l’on se fait d’un artiste.

À ÉCOUTER
Spirit of Eden et Laughing Stock de Talk Talk et, en solo, Mark Hollis The Colour of Spring, le tout chez Polydor.

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