Pop Culture

Jamais sans mon frère

by Fabrizio Masocca
29.03.2017
Compagnon créatif ou ennemi juré : embarquer sa fratrie dans une aventure artistique n’est pas sans risque. Mais pas sans bénéfices non plus... Passage en revue subjectif de partisans de la famille en toutes circonstances.

L’histoire du rock est riche de binômes créatifs : Lennon/McCartney, Jagger/Richards, Morrissey/Marr… Le partenariat de ces faux frères a rarement duré – la postérité de leur œuvre fait encore des étincelles, certes, mais souvent au prix de leur amitié. “Suisje le gardien de mon frère ?”(Genèse, 4,9) s’interroge Caïn, faussement ingénu, après avoir réglé le sort de son frère Abel, qu’il jalousait. Sur un mode plus léger, la super baston entre les frères Gallagher le 28 août 2009, dans les coulisses du festival Rock en Seine avait eu raison de leur groupe Oasis. Depuis, par canaux médiatiques interposés, ils se vouent une haine cuite et recuite… On ne parlera pas ici des rivalités familiales naturelles – ou des saines émulations – telles que les Dufy, Caillebotte, Klossowski les ont vécues, mais plutôt de l’étrange lien noué autour du sang pour créer ensemble.

Antoine, Louis et Mathieu Le Nain

Parfois, notre ébahissement devant des actes créatifs collaboratifs naît de la confusion. Ainsi, les frères Le Nain, Antoine (env. 1588-1648), Louis (env. 1593-1648) et Mathieu (1607-1677), signaient leurs toiles d’un sibyllin Lenain, sans autre précision. La similitude de leurs tableaux aidant, distinguer lesquelles sont de la main de tel ou tel relève de l’exceptionnel ; sans doute Louis a signé les tubes, ces scènes de la vie paysanne, tandis que Louis était spécialiste de la miniature et Mathieu des portraits. Eh bien, les conventions font de leur travail un ensemble collectif sans plus s’embarrasser de détails.

Dinos et Jake Chapman

Dinos Chapman, né en 1962, de quatre ans l’aîné de Jake entame avec son frère une collaboration artistique en 1991. Surnommés les “Brothers Grimm”, les anciens assistants de Gilbert & George travaillent main dans la main à la conception d’œuvres spectaculaires au potentiel hautement inflammable. Leur prédilection à revisiter la Seconde Guerre mondiale (“Hell, If Hitler Had Been a Hippy How Happy Would We Be”) ou à dynamiter Goya (“The Disaster of War”) n’y est pas pour rien.

Luc et Jean-Pierre Dardenne

“Les frères” comme les désigne leur entourage professionnel, partagent plus que des gènes : une vision du monde, une gémellité d’esprit, une fusion des cœurs sidérantes. Leurs premiers films, gestes militants, ont trouvé un prolongement dans le documentaire, puis dans la fiction. Deux Palmes d’Or (pour Rosetta en 1999 et L’Enfant en 2005) salueront une démarche esthétique radicale, courageuse et salutaire.

The Jesus and Mary Chain…

…ou les aventures de William (1958) et Jim (1961) Reid. “Les frères Kray du rock”, pour reprendre le sympathique surnom que leur décernait un journaliste du Guardian, orfèvres de la pop bruitiste, semblent avoir suivi la route habituelle de la rock attitude : alcools, drogues, rancœurs, séparations multiples. Vivant moins la cohabitation artistique comme une bénédiction stimulante que comme une punition. “C’est comme être coincé dans une armoire avec quelqu’un, résumait Jim. À la fin de chaque tournée, nous avons envie de nous tuer mutuellement. À l’issue de la toute dernière tournée, en 1999, nous avons essayé.” Leur retour inattendu en 2017 avec un nouveau disque (Damage & Joy qui semble avoir été congelé en 1989 et passé au microondes trente ans plus tard) signe la fin des hostilités. Provisoirement…

Stephen et Timothy Quay

Ils sont nés le même jour, le 17 juin 1947. Jumeaux identiques, génies du stop-motion, Stephen et Timothy Quay ont réalisé des dizaines de publicités, trois fois plus de courts-métrages, pas assez de vidéos clips (pour Pere Ubu, Sparklehorse, DJ Spooky…). À quoi il convient d’ajouter une trentaine de collaborations à des scénographies d’opéras et de ballets… On allait oublier : la première séquence de leur carrière les vit illustrer Anthony Burgess, Céline, Calvino… Leur signature, entre ésotérisme anxiogène et romantisme avant-gardiste, a fait d’eux les favoris des nostalgiques des premiers films de David Lynch. Sans surprise, son héritier au petit pied, Christopher Nolan, est un fan. Bref : quatre mains, autant d’yeux et deux cerveaux, servent…

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“La Famille heureuse ou le retour du baptême” de Louis Le Nain (1600/1610-1648) 61 x 78 cm, huile sur toile.
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“Insult to Injury” (2003), extrait d’une série de quatre-vingt dessins de Dinos et Jake Chapman.
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The Jesus and Mary Chain groupe composé des deux frères Reid, il s’est reformé cette année.

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