Pop Culture

Qui sont ces it-pasteurs de stars ?

À Hollywood et New York, une génération de prêtres hipsters inspire des millennials VIP en quête de sens. Mutation nécessaire de la religion ou contradiction profonde ?
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Son sweat-shirt ? Supreme x Louis Vuitton. Ses bras ? Recouverts de tatouages. Son compte Instagram ? Suivi par plus de 600 000 followers. Ne tentez pas de deviner sa profession, c’est peine perdue. Ni blogueur, ni directeur artistique, ni pop star, cet homme aux codes impeccablement branchouilles est… pasteur. Mais pas n’importe lequel. Il s’agit du it-pasteur Carl Lentz, à la tête de la Hillsong Church à New York qui, comme lui, promet une foi plus fashion que jamais.

Ça commence par les messes itinérantes, qui prennent place dans des boîtes de nuit ou des salles de concerts comme la légendaire Hammerstein Ballroom à Manhattan (plus habituée aux chorégraphies de pop stars qu’à des chants liturgiques). Devant l’entrée, un videur attend, guest-list en main pour empêcher une émeute. Et pour cause : ce ne sont autre que Kendall Jenner, Selena Gomez ou Khloé Kardashian qui passent régulièrement la porte pour aller s’installer au front row spécial VIP de chaque service. Tout ça, pour voir Carl Lentz emprunter à la culture des one-man-shows et du rap, et lancer à la foule des “amen” qui ressemblent à des dabs. Vous l’avez compris, cet homme appartient à une génération de christianisme ayant librement puisé dans des codes hipsters.

Chef de file d’une communauté de hype-priests (un jeu de mots avec hype beast, une victime de la mode), il captive une génération Instagram assoiffée de sens. Ses concurrents se nomment Rich Wilkerson Jr., qui dirige la Vous Church et dont l’identité graphique s’inspire de la culture skate ; à ses heures perdues, il bénit des mariages people, comme notamment celui entre Kim Kardashian et Kanye West. Chad Veach, le fondateur de la Zoe Church, organise lui des baptêmes-performances. Judah Smith, tête pensante de l’établissement Churchome, attire les foules avec des concerts et des bandes-son à la Arcade Fire. Et Levi Lusko, pasteur à la Fresh Life Church, se décrit comme “un mec qui kiffe Jésus, les nouvelles pompes et une bonne connexion wifi”.

Les nouveaux influenceurs

Qu’ont-ils en commun dans leur stratégie ? Un rebranding en profondeur de la religion repensée pour répondre à des attentes actuelles et exécuté comme dans une start-up : des émojis adaptés, des prières sous forme de tweets, des applis de rencontres, des raves chrétiennes… Et ça ne s’arrête pas là : ces paroisses ont toutes leur propre ligne de merchandising à la Supreme ou OffWhite, avec pop-up stores et drops pendant Art Basel Miami.

“Les nouveaux influenceurs, ce sont eux !”, plaisante le magazine GQ US de ce mariage presque contradictoire entre tradition religieuse et capitalisme, spiritualité et connectivité. À mi-chemin entre coach à l’américaine et gourou spirituel, ces prêtres permettent à toute une génération de devenir religieux sans compromettre leur existence matérielle et consumériste.

“ Le Christian hipster est une personne qui trouve Jésus ... vraiment très cool ! C'est une personne avec des croyances ésotériques, à contre-courant, communautaire et solidaire. " Brett McCraken

Coming-out religieux

Ces pasteurs nouvelle vague représentent une tendance grandissante d’une foi assumée pleinement et vécue sans compromis. Le mannequin américain d’origine somalienne Halima Aden apparaît en 2016 au concours de Miss Minnesota en portant le voile. On la retrouve ensuite sur les catwalks des défilés Yeezy ou Max Mara, en couverture de CR Fashion Book et de InStyle, ou encore la tête enveloppée d’un voile Nike. Elle devient soudain l’idole d’une communauté peu reconnue en occident, les mipsterz (muslim hipsters) et hijabista (fashionista portant le hijab)

Elle n’est pas la seule à confronter contemporanéité et histoire : en Californie, la Greater Purpose Community Church fait partie des églises qui brassent leur propre bière. “Le religieux occupe une place provocatrice, voire contestataire aujourd’hui”, analyse Sofia Guellaty, à la tête du webzine lifestyle de culture arabe Mille, pensé notamment pour des femmes à la fois pratiquantes et avantgardistes, sans avoir à compromettre l’un ou l’autre. “Dans une culture laïque qui a commercialisé toute son histoire underground, c’est bien plus choquant d’arriver la tête couverte que rasée.

Aux États-Unis, Justin Bieber est la tête de proue de cette mouvance. Lorsqu’il se fiance à Hailey Baldwin, il tweet qu’il promet de guider “sa famille avec honneur et intégrité, pour laisser Jésus et le Saint-Esprit nous guider dans chaque décision.” Et quand il décide de clôturer son Purpose World Tour de façon prématurée, il explique à ses fans que c’est dans le but de dédier sa vie au Christ. Son coach personnel ? Carl Lentz bien sûr, que le chanteur décrit comme un deuxième père. (On a ouï dire qu’ils se seraient chamaillés récemment.)

Un marché en expansion

“La foi est en pleine mutation, elle repense son histoire et sa modernité par le biais d’outils digitaux et stylistiques”, analyse Reina Lewis, historienne anglaise spécialiste de la mode dans la religion. Elle observe notamment l’adoption des codes hipsters par des souscultures religieuses, qui “s’en servent pour se distancer à la fois de la culture dominante et de la culture familiale, vers un nouvel espace moderne et pieux.”

Ce qui est particulièrement vrai dans le cas de ces it-pasteurs à l’activité commerciale décomplexée. Contrairement au catholicisme, la religion protestante autorise le commerce, comme le théorise le philosophe Max Weber dans L’Éthique protestante et l’esprit du capitalisme (1905). Pour lui, la participation de la religion à la communauté est primordiale, elle ne doit pas être un corps sacré qui abandonnerait ses devoirs citoyens. Dans ce cadre, le merchandising rentrerait dans une promesse de fluidité et de progression sociale.

Voilà le terrain qui permet l’éclosion d’un marché plus large, proche de ces pasteurs : la tendance dite hipster christianity, ou le marché grandissant d’une mode branchée mais croyante et avide de se débarrasser des connotations extrémistes de la foi. La marque Beacon Threads propose des sweat-shirts avec les mots “Grateful thankful blessed”. Altar’d State ou Fear of God imaginent des basiques et du sportswear pointu orné de slogans type “Make Jesus famous”, “Ain’t no high like the most high”, “Trust God and chill”. Kylie Bisutti, ancienne mannequin Victoria’s Secret, quitte la mode pour lancer le label God Inspired, avec des pièces ornées de psaumes et autres prières.

Cette communauté et son lifestyle grandissent : les magazines et blogs pour hipsters chrétiens, comme Elev8 Magazine dressent le profil d’organisations comme Models4Jesus (mannequins chrétiens) ou d’évènements comme la Christian Fashion Week, où chaque design est pensé pour refléter un verset de la Bible (suivi d’un cocktail VIP sans alcool).

Une pensée rétrograde décomplexée

“La figure du hipster est complexe, il est un véritable caméléon. Le christian hipster est une personne qui trouve Jésus… vraiment très cool ! C’est une personne avec des croyances ésotériques, à contre-courant, communautaire et solidaire”, analyse Brett McCracken, auteur de Hipster Christianity : When Church and Cool Collide (2010).

Une erreur à ne pas faire néanmoins : voir dans l’hipster christianity une avancée éthique. Quand, en mars dernier, le New York Times demande à Chad Veach ce qu’il pense de l’avortement, des droits LGBT ou du gouvernement de Trump, il reste vague, dit qu’il n’a pas de commentaire à faire. Carl Lentz d’ajouter : “Si on me dit ‘je vais me faire avorter’, je suggère d’avoir l’enfant… Je ne te rejetterai pas si tu ne le fais pas, mais je prierai pour qu’un jour tu sois d’accord avec moi.” Avec Judah Smith et Rich Wilkerson Jr., cette génération de jeunes prêtres a également décomplexé une pensée rétrograde sur l’égalité entre les genres. Quant aux droits des personnes LGBT, Wilkerson affirme “ce n’est pas un lifestyle qu’on bannit mais qu’on n’accepte pas pour autant”. Veach préfère parler de sexe conjugal : “Ma femme et moi sommes déterminés à faire l’amour plus de 2000 fois. On a même compté… Et quand on fait l’amour 2000 fois, on devient super-doué…” Il martèle aussi que la seule sexualité convenable est monogame et en hétérosexuelle.

Au New York Times de conclure que “cette génération est prête à partager son bowl d’açaï… mais refuse de discuter de Trump.”

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